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Full text of "Histoire de René d'Anjou, roi de Naples, duc de Lorraine et cte. de Provence"

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PURCHASED FOR THE 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



FROM THE 

HUMANITIES RESEARCH COUNCIE 
SPECIAL GRANT 

FOR 

Médiéval Studies 



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HISTOIRE 

DE 



RENÉ D'ANJOU. 



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TOME TROISIEME. 
1476— 1481. 



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TOUL, IMPRIMEHIE DE J. CAItEZ. 




V.J. David, drl 



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\\ A ix en Provence 
Sculptée par P.J. David. 



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H HISTOIRE 

DE 

ROI DE NAPLES, DUC DE LORRAINE ET C". DE PROVENCE. 
PAR M. LE VICOMTE 

f. l. de Villeneuve bargemomt.' 



Quidquid ex Agricolâ aniavimus...manet mansu- 

rumqueest in animis horainura,.... famâ reriim.» 

tacite j\m d'Agricola. 

Ornée de portraits, de rues, de fac-similé et de musique* 

TOME TROISIÈME. 
I476—U8I. ~ 




A PARIS, 

CHEZ J. J. BIAISE, LIBRAIRE-ÉDITEUR , 

RUE FÉROU S. SULPICE, N° 2/f- 



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1825. 



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HISTOIRE 



DE 



RENÉ D ANJOU, 

COMTE DE PROVENCE, DUC DE LORRAINE, etc. 



LIVRE SEPTIEME. 

Séjour en Provence. 
De i474 à f 47^- 



I. Les beaux arts et les lettres iinrent trop 
de place dans la vie de René, ils contribuè- 
rent trop à sa célébrité, pour que nous crai- 
gnions de suspendre le récit de la fin de son 
règne, en nous arrêtant à l'examen des di- 
vers ouvrages auxquels ce prince consacra ses 
derniers loisirs. Son histoire paraîtrait même 
en quelque sorte incomplète, si elle ne renfer- 
mait les moindres notions connues sur l'étude 
que René fit surtout du dessin et de la poésie. 

Mais depuis les siècles immortels où l'on 
vit la peinture devenir l'imitation la plus 
vraie de la nature, revêtir toutes les formes 
que peut concevoir la pensée , et s'élever par 

TOME III. I 



2 HISTOIRE (i 474-1476) 

degré aux plus touchantes comme aux plus 
vastes compositions, dans quelles ténèbres ne 
parut-elle pas se replonger ? Que de révolu- 
tions, quelle déplorable décadence n'eut-elle 
pas à traverser et à subir avant de se repro- 
duire avec un nouvel éclat!.. Il est pénible 
et humiliant à la fois d'avouer que sa dégra- 
dation ne fut pas moins absolue que sa per- 
fection avait pu l'être. 

En vain un glorieux souvenir s'en était-il 
transmis d'Athènes à Rome; en vain les his- 
toriens de l'antiquité avaient-ils recueilli la 
description de tant de chef s-d' œuvres enfantés 
par les peintres et les sculpteurs grecs; le 
moyen âge vit insensiblement disparaître leurs 
émules, leurs disciples, et le génie des arts 
sembla abandonner sans retour les contrées 
où ils florissaient avec tant de renommée. 

La miniature seule perpétua la tradition de 
la peinture, et c'est à elle qu'un moderne 
accorde ingénieusement « le mérite d'en avoir 
« conservé les traces, à travers neuf cents 
« années d'erreurs , de vicissitudes et de bar- 
« barie. » 

« On remarque, continue M. le comte Gré- 
« goire OrlolT (*), que cet art innocent et doux, 

(*) Essai sur Thist.de la peinture en Italie. Tome I. er , P. 2 3o ; 236. 



(i474-'47 6 , DE RENE D'ANJOU. 3 

« réfugié dans les monastères , sembla devenir 
« le partage de plus d'un prince détrôné. Le 
« jeune empereur Théodose en avait été un pro- 
« sélyte si ardent, qu'il reçut de ses contem- 
« porains le nom de Calligraphe. Un autre 
« monarque, Théodore III , chassé de l'empire 
« au commencement du VIII e siècle, se fit 
« prêtre à Éphèse, et s'occupa dans une stu- 
« dieuse retraite a écrire les saints évangiles 
« en lettres d'or. » 

Nous ajouterons le nom de René à ceux 
des souverains malheureux qui se signalèrent 
en ce genre de talent dans lequel il est diffi- 
cile qu'il ait été surpassé (i). 

On présume que le premier de ses ouvrages 
sur vélin fut une miniature d'une très grande 
dimension, ( conservée chez un homme de 
lettres de Dijon (2), et qui représente une 
assemblée du chapitre de la toison d'or. Rien 
toutefois ne garantit l'authenticité de la tra- 
dition qui l'attribue à René. Il est bien plus 
certain que ce prince orna de nombreuses 
miniatures divers ouvrages de sa façon. Il com- 
posa entr'autres, dit-on, un livre de blason, 
que Lacroix du Maine assure avoir été dessiné 
et enluminé de sa main. 

Ainsi que nous avons eu occasion de le dire, 
"René, n'étant que duc de Bar, avait peint 



4 HISTOIRE (1474-1476) 

sur verre son propre portrait, et ceux de 
Jean -Sans-Peur et de Phi lippe -le-Bon, Ces 
vitreaux furent placés avec plusieurs autres 
enrichis des ouvrages de René, soit dans l'inté- 
rieur des vieilles tours du fort Bracon, soit 
dans la sainte chapelle de Dijon, ou dans l'é- 
glise des Chartreux de Champ-Mol. 

Brisés au commencement de nos troubles 
révolutionnaires, ces curieux monuments de 
l'état des arts au XV e siècle, disparurent avec 
les édifices qui les renfermaient. Quelques 
débris en avaient été cependant conservés 
dans la capitale de la Bourgogne ; mais des 
voyageurs étrangers les ayant transportés en 
Angleterre, les artistes qui aiment à suivre 
les progrès de la peinture à l'époque de sa 
renaissance, uniront sans doute leurs regrets 
aux nôtres sur une semblable perte. 

Nous avons déjà émis la conjecture proba- 
ble que René avait reçu des leçons de Jean 
de Bruges j ce prince put aussi connaître An- 
tonello de Messine qui déroba à Van-Eych le 
secret de peindre à l'huile, et Gian BeJlini (*) 
qui le propagea. 

Le roi de Sicile dut également voir, à Na- 
ples, Colentino del Fiore (**), Angelo Fran- 



(*) Né en ifci* 

(**) Mort en i '\/\0 âgé de 90 ans. 



(r474-»47 6 ' DE RENÉ D T ÂlNJOU. 5 

eo (*), et Antoine Solario (**), que son amour 
pour la fille de Colentino rendit peintre, de 
serrurier qu'il était. 

Quoique leur école lut inférieure à telle 
de Florence ( où René s'était trouvé avec le 
célèbre Botinelli), à celle de Sienne, de Ve- 
nise, enfin à celle de Rome, où llorissait le 
Pérugin, il est vraisemblable que ce prince, 
passionné pour les arts, puisa auprès des maî- 
tres napolitains les excellents principes et 
le fini 1res remarquable qui surprend dans 
ses tableaux. 

Il ne les mit cependant en pratique que 
long-temps après, et les rigides censeurs (***j 
qui reprochent à René , avec une sorte d'a- 
mertume, d'avoir consacré tant de moments 
à l'art consolateur qui charma sa vieillesse, 
ont voulu oublier que cette étude n'avait 
jamais nui à ses devoirs de souverain. Tout, 
en effet, porte à croire que ce monarque ne 



(*) Mort en 1445. 

(**) ISé k Civitta dans les Abbruzzes, en i382, et mort en 1445. 
Il était surnommé le Zingaro , ou l'aventurier. 

(***) « M. Dégly, entr'autres, dit que rien ne nuisit plus à sa 
« prospérité, que son attachement a des occupations peu dignes 
<i d'un souverain, «t quil passait une grande partir de son lemps 
« à peindre. S'il n'arait été que particulier, ajoute-il, on l'aurait 
n adoré. » 

Dégly, Hist. des rois de Sicile. Voyez aussi Desessarfs, Tome 
V,P. 17» 



6 HISTOIRE (i 474-1 476) 

s'y livra jamais avec plus d'ardeur qu'au sein 
d'une profonde paix , ou lorsque dépouillé de 
sa puissance et se dérobant à l'animosité 
de Louis XI, il eut adopté la Provence pour 
patrie. 

Le sujet de la plupart des tableaux qui fon- 
dèrent sa réputation comme peintre, vient 
fortifier celte opinion. Ils sont généralement 
empreints d'une visible mélancolie, et il n'est 
guères permis de douter que René n'y tra- 
vailla qu'après l'invasion de l'Anjou , puis- 
que ce prince s'est toujours représenté dans 
un âge avancé, soit dans les portraits et les 
compositions qu'on lui attribue, soit dans celles 
qu'il fit exécuter sous ses yeux. 

Un grand nombre des ouvrages de René qui 
existaient encore avant la révolution , à Angers, 
à Lyon, Avignon, Marseille et Aix, nous au- 
raient fourni sans doute de nouvelles preuves 
de son talent. Malheureusement ils ont pres- 
que tous disparu, et nous ne pouvons les dé- 
crire que d'après les traditions locales ou le 
récit des historiens qui en ont annoncé l'exis- 
tence. 

L'Anjou et sa capitale surtout avaient pos- 
sédé , dit-on , quelques tableaux de René , 



( Le père Bruneau , épitaphes et monuments d'Angers. Catalogue 
des livres rares de la \allière,Tome I-cr P. i5. ) 



' s i/ f 74-i47 6 ) DE RENÉ D'AJNJOU. 7 

extrêmement curieux. Outre les peintures 
dont ce prince s'était plu à orner l'église de 
de St, Bernardin, sa galerie de Reculée, l'er- 
mitage de la Baume tte et une chapelle ap- 
pelée Notre-Dame du Petit-Mont x ( près du 
château de Beangé ), le père Bruneau rap- 
porte qu'on voyait au donjon d'Angers un 
portrait de Charles VIII, dont le roi de Si- 
cile était l'auteur. 

( Ce savant a sans doute voulu dire Char- 
les VII, à moins que René ne se fut amusé 
à peindre le fils de Louis \\ dans son en- 
fance ). 

Le passage suivant des dernières disposi- 
tions du roi de Sicile, nous fait connaître 
que diverses autres compositions avaient aussi 
été projetées par ce prince en divers lieux de 
l'Anjou. 

« Item, . . Veult et ordonne le dict sei- 
« gneur , que tous les ouvrages , édifices , 
« peintures par lui commencés ou comman- 
« dés en auculne église, comme à St. Pierre 
« de Saumur, St. Bernardin, et à la sépulture 
« de Si. Maurice, soient achevés par ses hé- 
« ritiers. » 

On sait que ce bon roi fut obligé de se ren- 
dre plusieurs fois à Lyon, en allant en Pro- 



8 HISTOIRE Ci474-i4 7 6) 

vence ou en Italie, ou pour déférer à l'invi- 
tation de Louis XI. 

Pendant Fun de ses voyages en cette ville, 
repommée déjà par son amour des arts, il 
voulut y laisser lui-même un souvenir de 
son séjour et de ses talents -, il peignit donc, 
dit Paradin, « plusieurs choses excellentes, 

« car il estoit insigne ouvrier J'ai veu une 

« image de la mort en platte paincture , qui 
« estoit un chef-d'œuvre. » 

Ce tableau dont il nous a été impossible 
de retrouver la moindre trace , et sur lequel 
nous n'avons même pu obtenir la plus légère 
indication, fut, assure-t-on, brûlé durant le 
siège horriblement célèbre qui fit naguères 
de Lyon un vaste amas de ruines. 

L'image de la mort avait été placée dans la 
gothique chapelle de St. Paul, sous le dôme 
octogone où était inhumé le célèbre Jean 
Gerson, auquel quelques auteurs ont attribué 
limitation de Jésus-Christ. 

Un autre tableau de René, (Fun des plus 
curieux sans doute qu'il ait peint, et dont le 

Hist. de Lyon par le père Colouia III, P. 399. Faradin, hist. de 
Lyon. Fol. 275. Dictionnaire géographique et historique des Gaules, 
D'expilly. 1.^, P. 34o. Piganiol de la : Force V, P. ?o. Voyageur 
français XXX, P. 203. Desessarts, Tome V, P. 3 7 4- Duverdier, 
P. 270. Nouveau théâtre du monde. Eoussiugault, P. 279. 



r*474-i4: G ) DE rené d'anjou. 9 

sujet bizarre excitait eonstamment la curiosité 
des voyageurs) (3), se voyait dans une des salles 
du couvent des Gélestins d'Avignon , qui ren- 
fermait autrefois les cendres de St. Benezet, de 
La ure et de l'antipape Clément VIL Ce tableau 
représentait un squelette de hauteur naturelle, 
à coté duquel on remarquait un grand cercueil 
vide, couvert en partie dune toile d'araignée 
imitée avec tant de naturel, qu'il fallait la 
toucher, pour ainsi dire, afin de se convain- 
cre qu'elle était un effet de l'art. 

Au-dessous du cercueil on lisait des vers 
en lettres gothiques , attestant que le squelette 
était celui d'une femme célèbre par ses char- 
mes, et la tradition ajoute, très aimée du roi 
René qui, ayant éprouvé des remords de sa 
passion, voulut en faire sentir l'aveuglement, 
en reproduisant sous une forme hideuse la 
beauté dont il avait été idolâtre. Cette étrange 
composition a probablement subi le sort de 
tant d'autres objets précieux , anéantis par le 
vandalisme révolutionnaire. 

Cependant on a conservé à l'hôpital de Vil- 
leneuve, situé de l'autre côté du Rhône, non 
loin d'Avignon, un monument singulier des 
occupations favorites et de la piété de René. 
C'est nn tableau à l'huile peint sur bois, où 
sont figurées , à la fois, l'église militante et souf- 



10 HISTOIRE (i 474-1476) 

frante, l'église triomphante et la trinité. Il 
est encore en très bon état, 

Marseille a été moins heureuse que Yille- 
neuve-1 es-Avignon, dans la conservation des 
tableaux que René y peignit à diverses reprises. 

On en montrait un, entr'autres,. à l'église 
de l'Observance, représentant xm.eccç hpmo, 
sous lequel, on lisait des vers allégoriques, 
composés par le royal auteur. On ignore ab- 
solument ce qu'il est devenu, ainsi qu'une se- 
conde peinture offrant l'image du Sauveur 
voilé d'un suaire, et soutenu par des anges; 
(ce dernier tableau ornait l'église des Carmes). 

Il en existait un troisième à l'ermitage de 
St. Jérôme, situé à deux lieues de Marseille, 
et fondé, en i4^9? par René. Il y peignit en- 
core un St. Jérôme (*), et il en décora la cha- 
pelle. Il y plaça aussi, dit-on, plusieurs au- 
tres tableaux de sa main , particulièrement 
x celui qui représentait St. François, et dans le- 
quel Yolande d'Anjou était peinte à genoux 
avec une de ses suivantes. 

Tous ces ouvrages ont été dispersés ou 



Almanach de Marseille, 1789. Hist. des évêques de Marseille, 
Liv. XIII. Ruffi, Hist. de Marseille, II, Fol. 70. Voyage en Pro- 
vence. Papon, P. 28. 

(*) René obtint la permission d'y déposer une relique de ce Sainjt 
docteur, que le pape Sixte IV lui envoya par un de ses cardinaux 



0474-i47 6 ) DE RE ^É D'ANJOU. M 

anéantis sans retour (4). Mais l'église métro- 
politaine de St. Sauveur d'Aix possède toujours 
une vaste composition attribuée à René , et 
où son talent se serait montré avec une su- 
périorité remarquable , si véritablement ce 
prince en était l'auteur. ( La scène qu'il repro- 
duit est désignée sous le nom de Buisson-Ar- 
dent , et MM. d'Agincourt et Millin en ont 
successivement fait graver le trait ) (5). 
René s'exerça avec non moins de succès dans 

a 

le genre du portrait. « Il estoit, dit Lacroix du 
« Maine, bien versé en plusieurs arts et bon- 
« nés dispositions, et entr' autres choses, il se 
« délectoit grandement à la pourtraicture, 
« comme il se veoitpar plusieurs imaiges, por- 
« traits et aultres semblables choses faictes de 
« sa main. » 

Outre les portraits de Charles VII ou Charles 
VIII, René exécuta aussi le sien plusieurs 
fois, et parmi ces derniers, on cite comme le 
plus authentique celui dont il daigna faire 
présent à Jean de Matheron. (Ce gentilhomme 
que son maître nommait son bon compère et 
son ami , occupait la place de maître rational à 
la cour de justice (6). ) 

René joignit à ce don le portrait de Jeanne 

Lacroix du Maine , Fol. 4 5 1 . 



12 HISTOIRE (i 474-U76) 

de Laval également peint par lui et de la même 
dimension. 

Un autre portrait de René était autrefois 
conservé à Rar-le-Duc; mais on ignore depuis 
nombre d'années en quelles mains il est tombé. 
« Je vis un jour dans cetle ville, dit le célè- 
« bre auteur des Essais, qu'on présentait au 
« roi François II, pour la recommandation de 
« René, roi de Sicile, un pourtraict qu'il avoit 
« lu y-même faict de luy. » 

« Pourquoi , ( ajoute Michel Montaigne , qui 
« ne laissait jamais échapper l'occasion d'une 
« observation philosophique), pourquoi n'est- 
« il loisible à chacun de se peindre de la 
« plume, comme il se peignait du crayon? » 

En même temps qu'il cultivait et protégeait 
Part de la peinture, René encourageait la gra- 
vure, l'architecture , l'art de frapper les mé- 
dailles, et selon Champier, m ce bon et de vos! 
« prince qui aymoit les arts et sciences, se 
« délectoit fort en sculpture. » 

On ne connaît pourtant aucun monument 
de ce genre exécuté par René ou d'après ses 
ordres, si ce n'est un calvaire en relief de 
grandeur naturelle, qu'il lit sculpter sous ses 

Essais de Montaigne, Liv. II, ch. 17, P. 586. RuftF hist. des 
comtes de Frovence, Fol. 397. 



r 474-1 476) DE RENÉ D'ANJOU. i3 

yeux pour en orner l'église de l'Hôtel-Dieu 
d'Aix (7J. 

Il est assez curieux d'observer que l'époque 
à laquelle René acquérait ainsi une haute ré- 
putation dans les arts, fut précisément celle 
où le Pérugin et Léonard de Vinci étaient 
dans toute la force de leur talent, et qui voyait 
naître le Bramante s Albert Durer et le Titien, 

Par un rapprochement non moins intéres- 
sant, l'Arioste (*), Bayard et l'immortel Las- 
casas , voyaient le jour presque dans la même 
année, comme pour illustrer à la fois l'Italie, 
la France et l'Espagne, par les modèles d'une 
poésie enchanteresse, d'une valeur héroïque, 
et d'une humanité toute céleste. 

II. Après avoir été placé au rang des plus 
habiles peintres de son siècle, René, qui 
possédait à un rare degré l'art d'employer 
utilement chacun des instants fugitifs de 
la vie, a été également compté parmi les 
trouvères et les poètes célèbres , par le 
suffrage unanime des écrivains de son temps. 
On l'a rapporté avec d'autant plus d'étonne- 



SimphorinChampier,Fol. 73. St. Vincens , description des anti- 
quités d'Aix, P. 29. 

(*) L'Arioste naquit en Octobre 1 47 7- Bramante en \(\i f + Las 
casas, en 1 474 , Alber Durer en 147 "• Bayard en i474- 

LéonX, né a Florence le 11 Décembre i47^j mourut le i.«r 
Décembre 1 5*i , un dimanche matin. 



i4 HISTOIRE (i 44 7 4-i 4 7 6) 

ment, que les lettres dont l'éclat fut si re- 
marquable en Provence pendant les XII. e et 
XIIÏ. e siècles, s'étaient ensuite arrêtées dans 
une complète stagnation. Quant aux sciences, 
elles étaient pour ainsi dire nulles, tant la 
superstition, l'ignorance, les disputes scho- 
lastiques les renfermaient dans un cercle 
rétréci. 

Mais la prise de Constantinople , dernier 
asile des con naissances humaines , en fit refluer 
la source vers les contrées les plus civi- 
lisées de l'Europe, et la découverte de l'im- 
primerie, « cet art de répandre partout la 
« lumière et trop souvent les erreurs, » 
acheva cette mémorable révolution, la seule 
à laquelle la raison puisse applaudir. 

Toutefois , avant cette époque , le roi de 
Sicile s'était hautement déclaré le protecteur 
des lettres , et il ne fut pas le moins zélé à coo- 
pérer au changement prodigieux qui se pré- 
parait dans les esprits. 

Comme c'est seulement le poète que nous 
devons considérer en ce moment , nous 
avouons qu'il serait difficile de comprendre les 
éloges prodigués sous ce rapport à René, si 
l'on ne se plaçait par la pensée au siècle où 
parurent ses ouvrages; quelques nombreux 
qu'ils aient été, l'analyse de ceux qui nous 



(i474-47 6 ) DE RENÉ D'ANJOU. i5 

restent ne suffirait point, il faut le dire, pour 
en porter un jugement conforme à l'opinion 
des contemporains. 

Avant la publication du roman de la Doul- 
ce mercj, du Mortifiement de vaine plai- 
sance, àeVAbuzéen cour, et des Amours du 
berger et de la bergère s dont vous avons 
parlé, on connaissait déjà des vers latins de 
René, des fabliaux, des ballades, des satyres 
et même, dit-on des comédies ( sans doute 
des mystères), qui ne nous sont point par- 
venus. 

Peu de temps après son dernier retour en 
Provence, il composa aussi, assure-t-on, « de 
« beaux cantiques sur les faits héroïques de 
« la reine Marguerite d'Anjou, sa fille;» mais 
ce fut, en quelque sorte, le chant du cygne, 
car à l'exception du dernier ouvrage dont le 
litre seul nous est connu, René ne se livra 
plus à l'art des vers que pour traiter des 
objets de dévotion, ou pour composer des 
mystères ou d'autres poèmes pieux qui ne 
lui ont pas survécu. 

On n'a pas recueilli avec plus de soin les 



L'abbé Goujet, Tome XI, P. 266. Annales cPAcquitaine, Jehan 
Bouchet, St. Vincens, mémoires. La croix du Maine. Fo!. 43i. 
Roland, recherches sur les cours d'amour, ch. IX, P. 38, XI, P. 
4i, 49> note XXXV; manuscrit provençal. 



16 HISTOIRE (i474-t4:6) 

distiques religieux gravés par René , dans 
la chapelle de St. Bernardin aux cordeliers 
d'Angers, « beaux poèmes touchant la pas- 
ce sion de N. S. J. G, dit Lacroix du Maine, 
« qu^y s'y voyoient inscripts. » (*) 

Ainsi, de tant de pièces fugitives et de 
cette foule d'écrits perdus pour nous, quel- 
ques rondeaux pleins d'obscurité, et échap- 
pés par hasard aux outrages du temps ou à 
la poussière des bibliothèques, sont donc 
maintenant les seuls titres de René à la cou- 
ronne poétique que ses contemporains lui 
décernèrent?.. Il y aurait par conséquent de 
l'injustice ou de la rigueur à ne le juger 
qu v e d'après de légères productions dont le 
mérite consiste peut-être dans une extrême 
facilité. Elles furent d'ailleurs composées dans 
la jeunesse de René, et à une époque où la 
mode bien plus que le talent engageait la 
plupart des princes à cultiver les Muses, 
sans se donner trop de soins pour en obte- 
nir de durables faveurs. 

Le goût, on pourrait même dire la manie 
de faire des vers, se développa surtout dans 

(*) Nous ignorons sur quel fondement l'auteur du supplément 
aux mémoires de Comines , prétend que René dédia une partie de 
ses ouvrages a Louis XI, « à cause de son goût reconnu pour les 
« lettres. » 

( Voyeifol. 48. ) 



C f 47<-t 476) DE RENÉ D'ANJOU. 17 

les brillantes assemblées qui animèrent la 
cour de Charles VII, aussitôt que les mé- 
morables victoires de l'armée française eu- 
rent permis aux princes et aux chevaliers de 
jouir enfin des douceurs d'une profonde paix. 
Toutefois , on doit principalement assigner 
l'origine de cet essor poétique aux heureux 
commencements du règne de Charles VI, où 
une sorte de cour d'amour formée sur le 
modèle de celles de l'antique Provence , et 
offrant parmi ses membres les noms les plus 
brillants de la chevalerie française, était pré- 
sidée par des dames aussi célèbres par leur 
beauté, que par les grâces de leur esprit (8). 

Il s'était généralement répandu alors un 
usage non moins curieux, et qui subsista 
long-temps encore, puisqu'on en retrouve la 
trace dans les poésies mêmes de René, et du 
duc Charles d'Orléans. Il caractérise trop sen- 
siblement les mœurs de la haute société de 
cetle époque, pour que nous n'essayons pas d'en 
présenter quelques traits à nos lecteurs; il 
avait d'ailleurs été adopté dans les principales 
cours de l'Europe aussi bien qu'en France. 

Dès que l'approche du carnaval redonnait 
aux cités le signal des plaisirs de l'hiver, des 
chevaliers de tout âge formaient une associa- 
tion galante, dont le principal objet était 

TOME II f. 2 



i8 HISTOIRE (i 4 7 4-i 4 7 G, 

d'offrir aux dames des fêles dignes d'elles; 
puis se réunissant aux beautés qui en faisaient 
l'ornement, on procédait d'un commun ac- 
cord à une espèce de loterie , dont le numé- 
ro désignait à chaque gentitfemme mariée, 
veuve ou damoiselle, un de ces courtisans 
qui, pendant l'année entière devaitse soumet- 
tre à leurs moindres volontés, et devenir en 
quelque sorte leur serf ou esclave. 

Par les statuts de cette institution, le che- 
valier désigné s^obligeait, sur sa foi et loyau- 
té, à rendre à sa dame tousles services qu'elle 
exigerait de lui, à l'accompagner partout où 
elle désirerait porter ses pas, enfin, à ne rien 
lui refuser de ce que la politesse, la décence 
et l'honneur lui permettraient. 

L'assemblée où se formaient ces liens sin- 
guliers, était convoquée le ii Février, jour 
de St. Valentin (9), ce qui faisait nommer 
Valentine la beauté à laquelle ce servage 
était dû, et ce nom devint ensuite le synoni- 
me de galant ou amoureux. On a pensé que 
ce saint fut choisi pour patron de la nouvelle 
confrérie, à cause que sa fête tombe ordi- 
nairement en carnaval , ou plutôt afin de 
perpétuer le souvenir de l'aimable Valen- 
tine de Milan. Dès son arrivée en France, 
cette princesse s'étant mise à la tête de la 



(i474-*4? 6 ) DE KEN É D'ANJOU. 19 

cour d'amour qui venait de s'y former, avait 
cherché à y introduire le goût de tous les 
plaisirs, ainsi qu'une soumission aveugle et à 
toute épreuve aux volontés du beau sexe. On 
sait que la trace de cet usage ne s'est pas to- 
talement perdue encore dans la plupart des 
villes d'Italie. 

Quoiqu'on ne puisse proposer pour modèle 
la sévérité des mœurs qui régnaient à cette 
époque, on assure néanmoins que cette espèce 
de servitude volontaire n'allait jamais au- 
delà des bornes d'une pure galanterie; les 
chevaliers Valenlins écrivaient, à la vérité, 
à leurs Valentines^ des lettres remplies de 
tendresse, composaient pour elles des vers élé- 
giaques ou amoureux, leur adressaienl même 
les déclarations les plus passionnées; mais 
cette correspondance nullement mystérieuse 
n'offrait qu'un simple jeu d'esprit, auquel le 
cœur se trouvait ordinairement étranger. 
D'ailleurs on croira facilement que la bizar- 
rerie du sort, trompant les vœux secrets de la 
plupart des couples, alliait souvent les âges, 
les goûts et les inclinations les plus opposés, 
et que plus d'une fois l'année de servage 
dut sembler éternelle à quelques Valentins 
ou Valentines. 

Il paraît que cet usage était également éta- 



20 HISTOIRE (1474-147G) 

bli en Angleterre, long-temps avant le quin 
zième siècle, puisque Charles d'Orléans , dans 
les vers ou il essayait d'échapper à l'ennui 
de sa captivité, dit. que « c'est la coustume 
« de piéça, et il engage St. Valentin à ne 
pas venir en Caresme. Il fait allusion à cette 
association dans ses élégantes poésies, et plus 
d'une fois il appelle Valentine la dame à 
laquelle il les dédie, ou les adresse. 

René suivit cet exemple , et parmi les 
rondels qui nous restent de lui, on en pos- 
sède deux composés à ce qu'on présume pour 
la personne que le sort lui désigna. 

Ce prince et le duc d'Orléans paraissent 
avoir entretenu un commerce poétique dont 
la collection serait aussi curieuse que pi- 
quante; mais elle n'existe plus pour nous , 
et ce que nous en connaissons se borne à 
des fragments de peu d'intérêt retrouvés par- 
mi les manuscrits du fils de Valentine de 
Milan (ioj. 

III. René consacra encore en partie les 
loisirs des dernières années de sa vie à la cul- 
ture des lettres; cependant ses goûts ayant pris 
une direction plus grave et plus solide, il 
s'employait avec assiduité à des recherches 
utiles et plus dignes de lui. 

« Moins satisfait sans doute, dit M. de St. 



, 4-/ f -i 4? 6 DE RE]N]È D ? ÀNJOU. ai 

« Vincens, des auteurs et des ouvrages que 
« la Provence lui fournissait, que de ceux 
« que l'Italie ne cessait de produire, il eût 
» voulu attirer auprès de sa personne pres- 
« que tous les savants de ce royaume, avec 
« lesquels il avait entretenu des relations 
« lors de son expédition à Naples. On con- 
« naît les avances qu'il fit, mais inutilement, 
« à François Philelphe, pour le fixer en Pro- 
« vence. Il essaya les mêmes offres auprès de 
« Junien M aggio, éditeur des œuvres de Pline , 
* et on en trouve la preuve dans une leUre 
« de ce savant à Robert Salvian, imprimée 
« avec les œuvres de Pic de la Mirandole. » 
Malheureusement la volonté, dénuée de 
moyens efficaces, ne suffit point en ces sortes 
de projets qui sourient si vivement à l'imagi- 
nation , le comte de Provence se trouva dans 
l'impuissance de procurer à ces illustres per- 
sonnages, les avantages qu'Alphonse V, et en- 
suite Ferdinand son successeur, leur présen- 
taient dans cette Italie, alors la contrée de 
l'Europe où les lettres et les arts florissaient 
avec le plus d'éclat. René dut donc échouer 
cl ii ris toutes ses tentatives. 

N'ayant pu voir se réaliser le noble dessein 

Manuscrit du Vatican, N°. 5i45,Fol. 5, Papon, Hist. générale 
d« Provence, III, P. 386, St.- Vincens, mémoires, P. s5. 



22 HISTOIRE (i 474-1 476) 

de s'entourer de littérateurs étrangers, ce 
prince chercha du moins à rassembler leurs 
ouvrages, et fit copier à grands irais ceux qui 
ayant paru jusqu'alors, jouissaient de quelque 
réputation. 

L'illustre vénitien Antoine Marcel, cheva- 
lier du Croissant, lié d'une étroite ami lié avec 
René , était un des savants chargés du soin 
d'augmenter ses livres. S'étant procuré la 
copie d'une homélie de St, Chrisostôme, dé- 
couverte depuis peu, ( et où ce père de l'Église 
traite des devoirs imposés par lareligion chré- 
tienne, et des consolations qu'elle offre dans 
les adversités inséparables de la vie humaine), 
il ne crut personne plus digne que son royal 
ami de posséder ce précieux manuscrit qu'il 
s'empressa de lui envoyer avec la lettre que 
nous transcrivons. 

« Sire, votre rang et la célébrité que vos 
« vertus et vos belles actions vous ont acquise, 
« donnent tant de prix à l'amitié dont vous 
« m'honorez, que je serais le plus ingrat des 
« hommes si je ne travaillais constamment à 
« la mériter. 

« Un savant de ma connaissance a trouvé 
« depuis peu, parmi des manuscrits grecs, un 
« ouvrage propre à nous instruire sur les de- 

St V incens , mémoires , P. 26, 



(i474"'47 6 ) DE RE]NJ ^ B'AINJOU. 2 3 

« voirs de la religion, et à nous consoler dans 
« les misères de la vie. Je l'ai prié de me le 
« traduire en latin, afin de vous l'envoyer 
« après l'avoir lu, s'il me paraissait digne de 
« vous être communiqué. 

« Je vous l'envoie , sire , en grec et en latin 
« Vous le lirez sûrement avec plaisir et même 
« avec fruit. Quoique vous soyez le prince 
« le plus religieux qu'il y ait au monde, quoi- 
« que vous supportiez avec une sagesse et une 
« constance admirables, les vicissitudes de la 
« fortune, je suis persuadé qu'après cette lec- 
« ture, vous vous sentirez animé d'un esprit 
« nouveau et d'une force nouvelle. » 

Les lettres de Georges de Trèbizonde) (*) 
au fils de ce même Marcel, apprennent éga- 
lement que le roi René ayant désiré une co- 
pie exacte de Quintilien, trouvée depuis plu- 
sieurs années par le Pogge, le noble vénitien 
la lui avait adressée avec le traité de Pompo- 
nius Lœlius, « de arte grammaticœ, » 

René avait rassemblé un grand nombre 
d'ouvrages importants, dans toutes les langues 

(*) Georges de Trèbizonde né a Candie, était secrétaire du pape 
Nicolas V, et fut accueilli avec distinction à la cour d'Alphonse V. 
C'était un savant plein d'érudition, mais d'un caractère bizarre et 
d'une humeur diflicile. 

Il mourut a Rome en 1484. 

( Dict. des hommes illustres, Tome IV, P.. 83. ) 



*4 HISTOIRE (i4 7 4-i4 7 G) 

qu'il parlait facilement , et il avait formé 
des bibliothèques ou librairies dans la plupart 
de ses châteaux, ou des lieux qu'il aimait à 
habiter. Sa pieuse libéralité le portait aussi 
à enrichir de précieux dons de ce genre, les 
couvents dont il était le fondateur. Celui des 
Carmes , à Angers , possédait entr'autres beau- 
coup de livres donnés par ce prince; la maison 
des religieux de l'Observance de St. François, 
à Nancy, où se trouvait la bibliothèque des 
ducs de Lorraine, en conservait également 
plusieurs. 

Parmi les divers manuscrits recueillis par 
René, et qui ont passé du cabinet du duc de 
La Vallière dans celui du roi, on doit citer 
surtout la collection des poésies des trouba- 
dours qu'Hugues de St. Cesary , moine de 
Montmajour, écrivit, dit César Nostradamus, 
« en beaux caractères de vermillon, enlumi- 
« nés d'or et d'azur, et qu'il dédia au comte de 
« Provence, au commencement de son règne. » 

Ce fut peut-être la lecture de cet ouvrage, 



Lcgourelio, p. 28. Traité des bibliothèques, par Naudé I I, p 
6o5. 

Bouche ,hist. de Provence, tome H . fol. 5;8 Chronique de Provence , 
fol.582 Catalogue de la Vailière,N.° 2701, P. 21, '*fa. Recherches 
sur les cours d'amour, P. ^i,ch. XV, P. (3g, 71. Papou, III, p. 
347. Duverdier, fol. 73 3. St- Vinçens, mémoires, p. 6 , Bouche 
avocat, II, P. 282. 



(i 474-1 476) DE REiNË D'ANJOU. 1 5 

et celle des poésies d'autres anciens poètes 
provençaux oubliés et négligés, qui inspirèrent 
au roi de Sicile l'idée de faire refleurir à Aix 
ces assemblées galantes, chevaleresques et litté- 
raires, connues sous le nom de cours d'amours, 
et qui avaient reparu un instant en France, 
pendant la jeunesse de Charles VI. 

On a prétendu, mais sans nul fondement à 
notre avis, que dans cette intention, René 
chargea le célèbre Martial d'Auvergne, l'un 
des écrivains les plus spirituels et les plus 
délicats de son siècle, de réunir ou de com- 
poser les aresta amorurn, ou arrêts d'amour, 
dont le succès devint universel , et qui furent 
commentés depuis avec une gravité enjouée 
et une érudition extraordinaire, par le savant 
jurisconsulte Benoit de Court. 

Quoiqu'il en soit, René ne put accomplir 
cet utile projet. S'il eut été plus riche et plus 
heureux, il est présumable que l'exemple 
d'un prince aussi instruit et aussi passionné 
pour le développement des sciences, aurait 
produit une vive émulation chez un peuple 
doué d'une ardente imagination , et d'une 
grande aptitude pour les lettres et les arts. 

« Mais, comme dit Duverdier , à ce sujet, dé- 
« f aillant les Mécènes, défaillent les poètes. » 

Tout avait d'ailleurs pris une nouvelle face 



26 HISTOIRE (1474-1476} 

en Provence depuis que les Comtes de la 
deuxième raGe avaient transporté leur cour 
et leurs trésors à Naples. La plus grande 
partie de la noblesse y ayant suivi Charles 
d'Anjou, s'était ruinée entièrement dans des 
guerres continuelles ou dans les fêtes et les 
tournois. 

Jeanne I.ère et les papes qui résidèrent en- 
suite à Avignon , aimaient , à la vérité, la poésie , 
et donnèrent des encouragements aux gens de 
lettres j mais sous le règne de la petite fille 
du roi Robert, une horrible peste moissonna 
la Provence entière, et détruisit pour jamais la 
dernière cour d'amours qui s'y était formée. 

Les divisions qui éclatèrent peu de temps 
après dans cette contrée, dès le commencement 
de la troisième dynastie de la maison d'Anjou, 
n'y permirent guères la culture des talents 
aimables, et d'ailleurs, ajoute encore Duver- 
« dier, les autres princes ne furent plus ama- 
« teurs de poètes, fors que le roi René, prince 
« bénin et protecteur de personnes doctes et 
« vertueuses. » 

Délaissées dans leurs vieux donjons monoto- 
nes, les nobles dames ne firent plus l'orne- 
ment des cités ; absorbés par les travaux de 
Mars, les jeunes chevaliers ne manièrent plus 
la lyre ni la mandorc des ménestrels, et /e- 



(i 474-î 47 6 ) DE RENÉ D'ANJOU. 27 

gai savoir , disparut peu à peu de Proven- 
ce, faute des aliments dont le génie s'en- 
flamme et se nourrit. Le goût des plaisirs 
brillants de l'esprit et des institutions cheva- 
leresques, s'était insensiblement éteint à la 
suite de longues guerres. L'adoption récente 
des armes à feu avait aussi dû nécessairement 
modifier le caractère et les habitudes de nos 
preux, et l'arquebuse qui frappa Bayard à la 
retraite de Rebec, avait déjà foudroyé à Poi- 
tiers, plus d'un siècle auparavant, le reste de 
l'antique chevalerie. 

René rencontra donc des obstacles insurmon- 
tables pour reproduire les heureux jours des 
trouvères, dont l'imagination se plaît encore 
à embellir la riante peinture; le charme était 
détruit , et les muses exilées reparaissent ra- 
rement sur la terre ingrate ou infidèle qui 
abandonne leur culte. Personne, au reste , 
n'eût été plus capable que René de leur don- 
ner un nouvel essor en Provence, d'y rap- 
peler en même temps les antiques principes de 
la véritable chevalerie , et l'on retrouve dans 
plusieurs des cérémonies qu'il institua, îa trace 
de ses infructueuses tentatives pour faire re- 
naître les cours d'amours. 

Les lettres jetèrent toutefois, de faibles 
lueurs sous le règne de ce prince , et l'on 



^ HISTOIRE (1474-1476) 

rite un petit nombre de Provençaux qui, pro- 
tégés par lui, s'y sont livrés avec quelque suc- 
cès, entr'autres Jehan Raphaël, principal de 
Tordre de St. Dominique (**), auteur d'une 
vie de St. Elzéar de Sabran -, Bartholemée 
JudiberlÇ*), auquel on attribue l'histoire de 
St. Honorât, et Honoré Bonnor (11) 9 prieur 
de Salon, qui composa, dit-on, par ordre de 
René, l'ouvrage intitulé V Arbre des batailles- 
Mais si les efforts de René furent à peu près 
inutiles pour enrichir de productions proven- 
çales le domaine de la littérature, la recon- 
naissance publique n'oubliera point qu'elle 
est redevable à ses recherches de l'un des 
plus intéressants monuments de notre histoi- 
re, nous voulons parler de la chronique ma- 
nuscrite de St. Louis, par le sire de Join ville, 
précieux recueil que René fia) ne put se pro- 
curer sans doute qu'à force d'argent et de 
soins. 

Au milieu de ses investigations savantes, 
ce prince rassemblait spécialement les docu- 
ments qui concernaient la Provence et l'Anjou, 



(*) Il a escript, dit Lacroix du Maine, une vie de St. Aidziac , 
de Sabran, comte d^Arian, glorieux confesseur et vierge, impri- 
mée a la requeste de messire Pierre de Sabran, seigneur de Beaudi- 
nar ( chez Jehan Treperel, i52o. ) 

(*+) La vie de St. Honorât commencée en 1 44 z > v * ent auss * ^ e ^ 
bibliothèque de René; elle existe en manuscrit, sur papier. 



,i474-ï476) DE RENE D'ANJOU. 29 

Il avait, assure-t-oii, composé lui-même une 
description étendue du premier de ces états, 
et il traça également une carte géographique 
du second, dont il paraît qu'il désirait publier 
les annales, si Ton en juge par ce fragment 
d'une réponse que lui adressaient les gens de 
sa cour des comptes d'Angers. 

« Sire, vous plaise savoir que naguères 
« avons reçeu vos lettres qu'il vous a pieu 
« nous escripre, par lesquelles vous deman- 
« dez que vous envoyons les noms des corn- 
« tes qui ont esté d'Anjou et du Maine, et 
« les rangs d'iceulx; ensemble les habille- 
« ments qu'ils portoient lors, et comment 
« les dictes s eigneuries sont eschues et des- 
« cendues de degré en degré, et puis venues 
« à la couronne. 

« En obéissant, sire, au contenu de vos 
« dictes lettres, incontinent icelles reçues, 
« avons cherché par tous les livres et Ka- 
« thologues de céans, et n'avons trouvé aul- 
« cune chronique ou livre qui nous en ait 
« donné enseignements, fors seulement ung 
« repertoyre en papier de plusieurs choses 
« déchirées en iceluy , qui commence l'an 
mille troys cent quatre-vingt dix-sept, et en 

Lacroix du Maine, bibliothèque française, fol. 4'-Ji« 



3o HISTOIRE 0474-14 76) 

« la fin duquel sont escripts les noms des 
« princes qui ont esté comtes d'Anjou, et 
« vous renvoyons ci-dedans inclus, ce que 
« avons trouvé cscript au dict livre, touchant 
« cette matière. 

« Au portail de vostre château, sire, n'a- 
« vons peu chercher, pour ce que comme 
« vous sçavez, l'ouverture n'en est en nostre 
« vouloir. Et pour ce, sire, qu'il nous sem- 
« ble que le dict livre ne parle pas assez 
« souffisamment, nous avons délibéré aller 
« aulcuns de nous par les églises anciennes 
« de ce pays, qui sont d'ancienne fondation, 
« pour savoir s'aulcune chose se y trouvera, 
« qui puisse servir à vostre intencion et 
« playsir, et de ce que nous trouverons vous 
« advertirons le plus tôt que possible nous 
« sera. » 

IV. L'ambition de René s'étant désormais 
bornée à exceller dans les arts, à cultiver 
les sciences, et surtout à rendre ses peuples 
heureux, il pouvait satisfaire facilement en 
Provence ce goût de recherches historiques 
et archéologiques; aussi éprouvait-il un sin- 
gulier plaisir à voyager dans les diverses 
contrées de ses états, où il savait d'ailleurs 
toute la joye que répandait sa présence. Il 
y ajoutait encore un charme de plus, en se 



(i474-i4; 6 ) D E RENE D'ANJOU. 3i 

dépouillant du faste importun de la royauté 
et se montrant plutôt comme un bon père arri- 
vant au sein de sa famille, que comme un 
souverain qui parcourt son royaume. 

Semblables à ces pluies bienfaisantes qui ra- 
mènent la fécondité et l'abondance, les visi- 
les de René produisaient toujours les plus 
utiles et les plus heureux résultats: tantôt, 
s'attachant aux progrès de l'instruction pu- 
blique, ce prince fournissait au collège du 
Roure , à Avignon , l'argent nécessaire à 
des places gratuites pour de pauvres écoliers 
provençaux; tantôt, il fondait de nouveaux 
collèges (entr'au très à St. Maxirnin, le 3 Dé- 
cembre i4y6), en y appelant des professeurs 
instruits qu'il avait examinés lui-même. Ver- 
sé dans la théologie, la jurisprudence, l'é- 
criture sainte et les mathématiques, parlant 
avec une égale facilité, le grec, l'hébreu, 
le latin > le catalan et l'italien, personne n'é- 
tait plus en état que ce prince de veiller à 
des choix si importants. Il n'admettait de 
même que des hommes véritablement éclairés 
dans l'université d'Aix, instituée par Louis ÏII 



Bouche avocat, II, p. 4°9- Honoré Bouche, If , Fol. 476. Héjly, 
III, p. 3i5. Voyageur français , XX , p. i^\. Hist. manuscrite 
tTApt, p. 81. 



32 HISTOIRE (i 474-1476) 

d'Anjou, à laquelle il accorda une constante 
protection. 

René animait et encourageait de plus tous 
les genres d'industrie qui se développaient 
sous ses yeux; on lui doit particulièrement la 
propagation de la culture des mûriers en 
Provence d3), et l'établissement de la pre- 
mière verrerie connue. 

Ce fut à Goult (ou Gault, près de l'abbaye 
de Val-Sain le, à deux lieues de la ville d'Apt ) 
(i4j, que René plaça cette manufacture , et 
s'y fit construire un appartement, afin.d' ob- 
server avec attention le travail des ouvriers; 
(ce local se montrait encore aux voyageurs 
en 1790 sous le nom de chambre du roi 
René. ) 

Ce bon prince accorda des lettres de no- 
blesse au chef de cette fabrique, ( verrier du 
haut Dauphiné ; , nommé Ferre ou Ferry, 
et dont la famille a possédé long-temps en 
Provence la plupart des usines de ce genre. 

Une distinction aussi flatteuse, (que René 
n'aurait cependant pas dû prodiguer, comme 
il le fit depuis), servit alors à attacher une ex- 
trême considération à ce commerce naissant, 
et le prince y ajouta un nouveau prix en ren- 
dant un édit , par lequel tous les gentilshommes 
provençaux pouvaient s'y livrer sans déroger. 



î 4:4-1 47 6 ) DE R ENE D'ANJOU. 33 

Aussi , vit-on plusieurs d'entre eux exploiter 
cette intéressante branche d'industrie qui fut 
poussée au plus haut point de perfection , 
lorsque René ayant appelé des peintres ha- 
biles en Provence, leur fit fabriquer et peindre 
de grands vitreauxpour son palais et les églises. 
(Avant lui le verre uni n'était employé que 
rarement et en très petite quantité. ) 

Bientôt la verrerie de Goult acquit une 
telle supériorité, que ses productions ne ftu 
rent pas jugées indignes de paraître à la 
cour de France ef sur la table même du i*ôi. 

Un des registres de la dépense de René, 
déposé à la chambre des comptes, fait connaî- 
tre « que ce prince despensa cent florins à 
« achepter à la manufacture de Goult, des 
« verres moult bien varioles, pour les en- 
« voyer à Louis XI. » 

Les mines abondantes qui se rencontrent 
fréquemment dans les montagnes de Provence, 
ne pouvaient échapper à l'attention d'un 
prince instruit des véritables éléments de la 
prospérité d'un état. Mais peu secondé par 
les spéculateurs, il dut accorder la conces- 
sion presque totale et illimitée des richesses 
métalliques et minéralogiques de cette con- 
trée, à un seul particulier, Jean de Batardy 
gentilhomme d'Aix, don! la foi tune avait été 

TOME III. 3 



34 HISTOIRE (1474-1476) 

détruite par des malheurs imprévus. René 
désigne ainsi cette concession dans une lettre 
adressée à ses conseillers et lieutenants: 

« Mines d'or, d'argent, d'azur, de plomb, 
« d'étaiiijde fer, de mercure, de souffre, de 
« vitriol, de charbon ., et autres choses en mé- 
« taux qui se trouvent dans la terre, car c'est 
« ainsi que cela plaît à monseigneur le roi 
« René. » 

Ce bon prince entre à ce sujet dans les 
plus minutieuses observations sur les droits 
in concessionnaire, ou des propriétaires du 
terrain dans lequel se trouve la mine; mais plus 
occupé de l'intérêt de ses sujets que du sien 
même, il ne parle presque point de l'indem- 
nité que l'état doit exiger de l'exploitation. 

Parmi les innombrables avantages retirés de 
la présence de René, on n'oubliera pas la pro- 
tection qu'il accorda à l'art de filer la laine, à 
l'établissement des savonneries et à la fabri- 
cation de plusieurs sortes de draps qu'il se- 
conda de tout son pouvoir. 

Le véritable but de René, au milieu de ses 
excursions ou de ses voyages, était de s'assurer 
par ses propres yeux de l'exacte situation des 
pays confiés à ses soins, et de chercher à l'amé- 
liorer, en remédiant aux abus qui s'y glissaient. 
Aussi, désirait-il ordinairement garder le plus 



(«4?4-ï47 g ) DE RENÉ D'AJNJOU. 35 

sévère incognito dans les villes qu'il traversait, 
et Ton prétend que pour y parvenir, il se vit 
plus d'une fois dans la nécessité d'adopter des 
déguisements romanesques. Le plus souvent 
c'était, dit-on, sous le costume d'un simple 
voyageur, d'un pèlerin ou d'un chasseur égaré 
dans sa route, qu'il se présentait au hasard 
chez d'obscurs particuliers; l'abandon d'une 
conversation imprévue lui apprenait alors la 
vérité toute nue, sur les injustices ou les mal- 
versations qu'auraient pu commettre ses of- 
ficiers. Il se souvenait sans doute à cet égard 
de l'antique adage : « que la présence du 
« prince est la confrontation la plus redoutable 
« pour les ministres prévaricateurs. » Dans 
ses tournées royales, où il ne pouvait éviter 
les honneurs dus à son rang, René préférait 
l'humble demeure d'un modeste bourgeois 
qu'il affectionnait, et dont l'attachement lui 
était connu, aux somptueux palais des prélats 
et des seigneurs de sa cour. S'y montrant avec 
sa simplicité ordinaire, affable, accessible à 
toutes les demandes, il laissait toujours ses 
hôtes enchantés de sa bonté, et quand il vou- 
lait mettre le comble à sa faveur, il crayon- 
nait son portrait sur la muraille de sa cham- 
bre, sur la porte, la fenêtre, ou la cheminée 
des manoirs ou des bastides dans lesquels il 

T 



36 HISTOIRE '4?4-i 47°, 

avait séjourné. ïl plaçait souvent alors ce vers 

latin au bas de son image-. 

« Sicelidum régis effigies, est ista Renatis. » 
On vit long-temps ce touchant témoignage 

de la visite de René, dans une maison d'Apt. 

La figure du prince éiail en profil et le vers 

était ainsi conçu: 

« Fidelis régis effigies, est ista Renatis. » 
A Avignon, le même portrait et la même 
légende ont été conservés pendant un grand 
nombre d'années dans la maison de Nicolas 
de Tartulle, possédée depuis par le seigneur 
de Saignon. René qui aimait beaucoup Nicolas, 
logeait chez lui en visitant la capitale du' 
Comtat. 

C'était par ces sortes de grâces infiniment 
plus précieuses que de riches présents , que 
ce prince, plein de simplesse et de sensibilité, 
reconnaissait l'accueil qui l'avait touché dans 
les villes et dans les campagnes. Ne se bornant 
pas toujours à dessiner son propre portrait, 
il s'amusait quelquefois aussi à peindre dans 
les galeries des barons qui le recevaient, des 
« devises spirituelles ou morales, telles, dit 
« un ancien manuscrit provençal, qu'on n'en 
« pour roi t trouver déplus exquises, et en peu 



PaponIII,p. 38} Manuscrit provençal, p. 89. Hist. manuscrite 

d'Api, p. 80. 



(i4:4-«4:6 M RE]NE D'Awor. 37 

« de paroles , elles contenoient un grand sens, et 
« le bon roy passoit son temps en toutes cho- 
« ses où l'esprit humain peut se délasser. » 

Si le vieux monarque voyageait sans faste 
ni apparat, on doit penser que c'était égale- 
ment sans la moindre étiquette et sans aucune 
espèce de cérémonie, qu'il se présentait chez 
ses voisins, ses amis, ou d'autres particuliers 
auxquels il se plaisait à causer cette honorable 
surprise. Lorsque son hôte n'était pas gentil- 
homme et avait droit de prétendre à ce titre 
par son mérite personnel, René lui accordait 
des lettres de noblesse, et daignait même ajou- 
ter à ce bienfait, la faveur de lui donner des 
armoiries enluminées de sa propre main avec 
une de ses devises. 

(Il en usa ainsi à Tarascon envers Colinet 
delà Grange. Le corps de la devise était, dit 
« César Nostradamus , un grand R composé 
« d'un vieil tronc d'arbre, et certaines pate- 
« nôtres avec leur flot de velours cramoisi ; 
« puis une orange demi-mûre, avec ces mots. 
« vert meur. » ) 

Dans une autre occasion, il voulut qu'Aaron 
Cibo, ( gentilhomme génois, ( le même qui 
lut vice-roi à Naples, et qu'il regardait justc- 

Chron. de Provence, fol. 635 



38 HISTOIRE (i4 7 4-i4 7 6) 

ment comme un de ses plus fidèles serviteurs) 
prit pour emblème un paon avec cette devise; 
baaulté, passe-tout (*). On croit que René 
eut intention par-là de faire une espèce de 
rébus, et déjouer sur la consonnance des mots 
Si beau et Cibo, ainsi qu'on en rencontre de 
fréquents exemples dans le XV e siècle. 

La plupart des cités de Provence que ce 
prince jDarcourait presque chaque année, pos- 
sédaient un palais , un château , ou une maison 
destinée à le recevoir, et auxquels son nom 
resta par la suite attaché. 

On remarque dans les archives de Martigues 
( ville très affectionnée au roi René, et qu'il 
combla de bienfaits ), une lettre de convoca- 
tion pour réunir l'assemblée des états à Digne, 
le ik Mai i45o, à cause de la peste qui exer- 
çait alors ses ravages à Aix. René dit: « Nous 
« nous y trouverons avec le secours de Dieu. » 
Rien n'indique cependant qu'il ait fait quelque 
séjour dans les hautes montagnes de Provence. 

La ville d'Arles, témoin du mariage de 
Louis II, et dont les habitants furent toujours 
fidèles à la maison d'Anjou , jouit souvent de 
la présence de René. Amateur éclairé des arts, 

(*) L'auteur des géne'alogies historiques , tome II , P. 4 ' 5 , rap- 
porte ainsi cette devise: Beauté passe tout. 



'> 4:4-ï 4: 6 ) DE REN]É D'Anjou. 3g 

les vénérables monuments de celte capilale 
d'un royaume célèbre attiraient ce prince, 
et au milieu des riches portiques des temples 
romains , des tombeaux antiques , des masses 
imposantes du Cotisée, on montre encore les 
ruines du modeste palais qu'il y occupait. 

Un semblable motif de curiosité conduisait 
fréquemment René à St.-Remy (*), ainsi qu'à 
Montmajour , l'une des plus anciennes abbayes 
de France; les cendres- des premiers rois d'Ar- 
les, comtes de Provence, y reposaient. (On y 
voyait entre autres statues, celles de la reine 
Jeanne I le et de sa sœur ). 

Les nombreux privilèges accordés par René 
à la ville des Bauoc^ ne permettent pas de 
douter qu'il n'ait différentes fois honoré de sa 
présence le château de ce bourg. Parmi les 
concessions dont il favorisa ses habitants , il 
en est qui portent la date du 7 Décembre 
1476. « Il fit présent 1 à Marien Falenchi , 
« d'une maison de campagne appelée le Mas 
« de la Rejne , au val de Mouriés , terroir 
« de Baux. » ( Il est de tradition dans le pays, 

(*) Les comtes de Provence possédaient à Si. Rerny un château 
nommé maison de ta cour. Ce fut en cette ville , et dans Niôïel de 
Sade, que René fit son premier testament, en présence de trois ha- 
bitants qiTil nommait ses amis. ( Pierre de Nostradamus, Jean de St. 
Remy sun médecin ordinaire et René de St. Remy , son sommelier ) 

( Statistique des Biuches du Rhône, Tome II. P. u3y. J 



4°. HISTOIRE 1474-476) 

que le clos, dit le parterre, près de la fontaine 
publique, était un jardin ou parterre de la 
reine Jeanne, et l'on présume qu'il avait aussi 
appartenu à René ). 

Les habitants de Ventabren , petite com- 
mune non loin d'Aix, assurent également, par 
tradition, que ce prince venait habiter un 
antique château situé sur le sommet d'une 
montagne à laquelle est adossé le village , 
et qu'on croit bâti par la reine Jeanne. Il 
n'en reste que des vestiges. 

René possédait aussi à Hières un très vaste 
palais, dont les fondements attestent la soli- 
dité et la magnificence, et d'où l'on devait 
jouir d'un des points de vue les plus riants et 
les plus variés. Néanmoins, lorsque ce prince 
visitait cette fertile contrée , « il avoit 
« coustume, dit l'historien Rouche, de losger 
« avec la royne sa femme, chez Jacques Cla. 
« piers ^ seigneur de Pierre-Feu et de Roque- 
nt brune qui lui avoit fourni à diverses reprises 
« des secours considérables en argent à l'épo- 
« que de ses premières campagnes de Naples. » 
Le bon roi qui l'en récompensa généreuse- 
ment, éprouvait toujours un vif plaisir à se 
retrouver avec ce fidèle serviteur. Les privi- 
lèges accordés à Jacques de Clapiers firent 
donner le nom de Rue-Franche à celle dans 
laquelle sa maison était placée. 



(i47fi47 6 > DE RE ^É D'ANJOU. 4 1 

Nous ne parlerons point ici des différents 
séjours de René à Tarascon, dont le château 
agrandi et réparé par ses soins, est un témoi- 
gnage irrécusable de son affection pour cette 
ville: nous avons eu déjà plus d'une fois oc- 
casion d'en citer les preuves. 

A peu de distance de Salon, jolie petite 
ville, près de la Crau, on montre sur une 
hauteur un ancien édifice qui lut jadis la 
maison de plaisance des archevêques d'Arles. 
De nos jours il est encore nommé le château 
du roi René , et la tradition a conservé le 
souvenir du passage de ce prince à Salon, en 
lui attribuant quelques usages curieux que 
quatre siècles n'ont point détruits (i 5). 

René visiia la ville d'Api à diverses épo- 
ques. Il s'y trouvait en i4^2, et l'on rapporte 
qu'après y avoir été reçu avec toute la ma- 
gnificence possible, il descendit chez Antoine 
d'Albertas, l'un des principaux habitants. En 
1470, René affranchit cette ville de toutes 
sortes de droits de péage ; il lui avait déjà ac- 
cordé plusieurs privilèges et il y avait ache- 
té une maison qui, dans la suite , fut cédée 
aux Carmes. 

Ce prince possédait un manoir à Bouc (main- 
tenant Albertas), dont il fit présent au comte 
FabriciiisdeGajette, gentilhomme napolitain, 



4^ HISTOIRE (i4 7 4-ï4 7 6) 

Il paraît que René habita aussi l'antique 
ville de Fréjus, et qu'il y logea dans une es- 
pèce de citadelle qui prit aussitôt le nom de 
château du bon roi René. Cet édifice s'est 
écroulé au XVIII e siècle; mais la tour carrée 
qui subsiste encore, s'appelle Tourrè de cas- 
telli ( tour du château ). 

On doit présumer que dans ses voyages fré- 
quents, René ne négligea point l'intéressanic 
ville de Si. Tropez, dont il affectionnait les 
fidèles habitants, honorés depuis de la bien- 
veillance d'Henri IV. René avait en quelque 
sorte fondé cette jolie cité, en lui concédant 
les privilèges les plus étendus et en favorisant 
les étrangers qui se présentèrent pour s'y éta- 
blir, ou en réparer les fortifications. Par son 
ordre, le grand sénéchal Jean de Cossa permit 
à Raphaël Garcio, gentilhomme génois, d'oc- 
cuper la tour de Gibalin de Grimaldi, sous 
la seule condition qu'il l'entretiendrait en bon 
état. Cet officier s'y transporta avec soixante 
hommes, en 1470, et dans la suite, René, 
charmé de l'accroissement successif de cette co- 
lonie, fit expédier à la ville des lettres patentes, 
portant une exemption de tout impôt et de tou- 
tes charges avec les clauses les plus flatteuses. 

Bouche, liist. de Provence, TonieIIjfo].4i4' Dkt. géographique 
de Provence. 



(i474-»47 6 ) DE RE ™ D'ANJOU. 43 

St. Tropez et son territoire, qualifiés de terre 
de convention et de privilège, jouirent des 
bienfaits de René jusqu'au règne de LouisXÏV, 
où ils firent partie des domaines connus sous 
le nom de terres adjacentes , et furent sou- 
mis comme eux aux impositions reparties par 
l'intendant. 

Dans ses excursions périodiques, René n'ou- 
blia pas la petite ville ÏÏAups, où la recon- 
naissance le guidait auprès de la famille Fa- 
bry, dont il avait reçu d'importants services, 
ainsi que des Clapiers, d'Hihres. Le 7 Avril 
1457, il ennoblit Jacques Fabry (*), lui ac- 
corda des armes (d'argent au pal d'azur et au 
« chef de Gueules, avec trois écussons d'or) , 
« en lui permettant en même temps de bâtir 
« une maison en fief noble, franche et im- 
« mune de toute taille, mais sujette au ban et 
« arrière-ban de la noblesse. 

Le roi lui donna en outre, le 5 Mai i477> 
l'investiture de la moitié de la juridiction de 
Fabrégues- y messïre Olivier de Pennant , arche- 
vêque d'Aix, devant jouir de l'autre portion. 

Le roi de Sicile possédait encore plusieurs 
autres habitations dans les environs de sa ca- 

Histoire héroïque de la noblesse provençale, Tome I er , p. 36i. 
(*) il avait épousé le 4 Juin i^g» Louise de Vintimille, filJe du 
seigneur de Aioiitpczat et dUrbaue Agnelle . dame de liiez;. 



44 HISTOIRE (1*74-1476). 

pitale, et il les visitait tour-à-tour. Un grand 
nombre de ses lettres sont datées du manoir 
deGardanneÇ*); d'autres du château de Pej- 
rolles (**). On voit au trésor de Chartes des 
archives du royaume, un acte du 3o Novem- 
bre 1476, signé par René, dans son château 
de St-Cannat. ( Cet acte confirme le don 
d'un terrain accordé aux Carmes de Loudun, 
pour la construction de leur église ). René se 
trouvait encore à St. Cannât le i5 Octobre 

i477< 
On sait qu'il avait aussi une bastide à Mey- 

reuil, près d'Aix, et qu'il la céda , le 3 Jan- 
« vier i47^5 à noble Urbain Chausse-Gros , 
« maître rational, en ordonnant qu'elle prît 
« le nom de la Marie , ( peut-être plantée de 
mûriers). L'acte de cession fait mention d'une 
assez grande quantité de médailles décou- 
vertes dans les ruines des bâtiments romains 
qui existaient dans cette eampagne. 

Bouche II, fol. 476. 

(*) René y possédait une maison de plaisance à l'endroit où est 
maitenant lafontaiue-!e-roi,et il se dounait le plaisir de la chasse 
sur l'étang. Charles III son successeur, se plaisait aussi a Gardaue. 

(**) René passa plusieurs étés à Peyrolles dont il fit restaurer le 
château et bâtir la chapelle du St. Sépulcre sur le modèle de celle de 
S.te Croix près de Montmajour. On y voit un tableau peint sur bois 
représentant René et Jeanne de Laval à genoux et en habits de 
religieux. 

On attribue a René la construction d'un aqueduc k Peyrolles et 
quelques autres ouvrages utiles. 



(»474 I 47 6 / DE REN] ^ D'ANJOU. 4 5 

Des lettres patentes de René en faveur de 
noble Honorât de Romieu et de Pierre 
Palhade, qui les absolvent du crime d'homi- 
cide involontaire, sont datées d'Aix, le iG 
Avril i4y8> en sa bastide de Perinhan. 

Ce prince allait souvent passer quelques 
jours à l'antique et piftoresque château de la 
Barben^ acheté en i4-7^ par Jean ÎI de Fortin, 
frère du grand Palamèdej René se rendait quel- 
quefois aussi à Mejrrargiies, château dont il 
avait fait présent à Arteluche d'Alagonia, et 
dans lequel ce seigneur napolitain composa son 
traité de fauconnerie, imprimé en i56^. L'é- 
ducation des oiseaux de chasse était regardée 
comme très importante alors, et Arteluche 
se livrait aux recherches les plus savantes et 
les plus sérieuses pour la perfectionner. Son 
ouvrage renferme une foule de préceptes 
pour obtenir que ces oiseaux soient toujours 
en bon état , et l'on y lit la formule dé- 
taillée de plusieurs juleps et médicaments, 
comme aurait pu les prescrire le pharmacien 
le plus expert 3 dans ses citations nombreu- 
se, Arteluche, à propos d'un épervier, s'ap- 
puie même de l'autorité de Pline le natura- 
liste (16). 

Die!, géographique rie Provence, II , p. i83. Hist. héroïque de 
noblesse provençale , !.<-'' , p. 4oi . 



46 HISTOIRE (1474-1476) 

V.René qui, au sein de son palais comme 
sous les tentes d'un camp, s'était imposé la 
loi d'être accessible à tous ses sujets, le de- 
venait bien davantage encore, soit pendant 
ses voyages, soit à la chasse ou au milieu 
de ses parties de plaisir. Chacun avait le 
droit d'approcher de sa personne, de lui 
présenter des placets , de lui demander des 
grâces et surtout de réclamer sa justice. On 
le voyait alors arrêter son cheval > suspen- 
dre sa marche, lire les suppliques, écouter 
avec la plus patiente attention les détails 
fastidieux d'un procès, y joindre ses propres 
observations, et souvent même prévenir 
toute discussion ultérieure par la seule rec- 
titude de son esprit conciliateur. 

Si ces diverses courses en Provence met- 
taient le comble à l'affection qu'on portait à 
cet excellent prince, elles lui prouvaient da- 
vantage combien il était important pour 
l'intérêt public que le souverain ou les dé- 
positaires de son pouvoir connussent par 
eux-mêmes les lieux et les personnes. Aussi 
se hâta-t-il de remettre en vigueur l'usage 
immémorial où étaient les grands sénéchaux 
de parcourir toutes les contrées de la Pro- 

Papon, tpmeIII,p. 391 St. Viucens , mémoires , p. 28. 



(1,474-1476) DE REN É D'ANJOU. 47 

vcnce, afin d'y veiller à l'exécution des lois. 
Les instructions détaillées dont il les char- 
geait, leur prescrivaient particulièrement de 
punir avec une rigoureuse sévérité les hommes 
en place qui abuseraient de leur charge pour 
opprimer le peuple; laissant à cet égard une 
grande latitude aux dépositaires de sa con- 
fiance, il les investissait de toute l'autorité 
nécessaire, persuadé que la célérité ajoute 
encore un nouveau prix au bienfait de la 
justice rendue. C'est ainsi que, le 11 Avril 
ï464, il nomma Jean de Lubières (maître 
des requêtes et conseiller), juge en dernier 
ressort contre les malfaiteurs qui désolaient 
depuis peu la ville d'Aix, 

Egalement convaincu de l'utilité de la pré- 
sence des juges dans leurs tribunaux, il les 
obligea à résider et à prêter serment entre 
les mains des officiers municipaux. Les dé- 
cisions les plus importantes sur les dona- 
tions, les tutelles et la sûreté des dots de- 
vinrent alors la matière d'une foule de statuls 
émanés de René; ce prince exigea en outre 7 
que les conseillers ou syndics assistassent en 
personne aux nominations des tuteurs, lors- 
que le pupille n'avait point de proche pareil t. 
Ce monarque prescrivit une forme plus sim- 
ple et plus expédilive à la fois, dans Tins- 



48 HISTOIRE (1474-147*6) 

traction des procédures devenues ruineuses 
pour les pères de famille, el régla lui-même 
le salaire des procureurs qui, livré jusques- 
là à un arbitraire révoltant, donnait Heu à 
des prétentions et à des procès sans bornes. 

René prévint également par une loi sage 
et qu'on ne pouvait éluder , les malversations 
auxquelles les tuteurs ne s'abandonnaient 
que trop souvent à l'égard des orphelins 
et des veuves- ce prince, dans toutes les 
occasions , s'en déclarait le premier pro- 
tecteur. 

Portant son attention paternelle sur les 
moindres objets, René réprima encore la cu- 
pidité des orfèvres, en ordonnant que lavais- 
selle d'or et d'argent nouvellement fabriquée, 
fût marquée aux armes de la ville d'Aix par 
des personnes préposées pour examiner si 
le titre n'en était pas altéré. 

Ce monarque mit aussi un frein salutaire 
à la passion toujours croissante du jeu, et alors 
portée à son comble. Ennemi de la dépra- 
vation des mœurs, qui commençait à gagner 
toutes les classes de ses sujets, il fit bannir 
de l'étendue de ses états chaque personne ré- 
putée infâme (17). 

Tel était, en général, le résultat des diverses 
observations locales recueillies par ce prince. 



't474-i47 g ) de RENE D'ANJOU. 4g 

Mais combien de bienfaits particuliers signa- 
laient son passage dans ces excursions, dont 
le bonheur de son peuple était le but cons- 
tant?.. Sides accidents funestes, des inondations, 
des incendies, éclataient dans les lieux qu'il 
traversait ; s'il apprenait que les récoltes y 
élaient nulles- si de cruelles épizooîies y 
enlevaient les troupeaux ; si la sécheresse y 
répandait la stérilité, ce vénérable prince se 
hâtait de porter des consolations et des se- 
cours chez les malheureux qui avaient souf- 
fert, et « sa débonnaireté était si grande, dit 
« un historien, qu'il exempta de tout impôt 
« pendant dix ans, le petit village de Beau- 
« vezer qui avait été consumé par les fia ni- 
er mes. » Cet exemple d'humanité pratique , 
René le renouvela dans une foule d'occasions 
et pour un grand nombre de villes et de vil- 
lages. 

On jugera facilement que René, apportant 
autant de vigilance dans ce qui concernait l'ad- 
ministration et la justice particulière, devait 
également accorder une attention spéciale à 
la tenue des états généraux (18), qui s'as- 
semblaient ordinairement à Aix toutes les an- 
nées. On remarquera sans doute à la louange 
de ce prince, que l'état de la législation de 
même que celui des arts et des lettres s'a- 

TOME III. 4 



5o HISTOIRE (»4?4-i47^ 

méliera sensiblement en Provence par ses 
soins et ses efforts. Il déclina malheureuse- 
ment après son règne, jusques vers la fin du 
XVI.e siècle; mais alors parurent Gassendi , 
Peyresc, du Vair, Pinsonius, et d'autres en- 
core dont les talents et les lumières répandi- 
rent un nouvel éclat sur la jurisprudence 
provençale. 

C'était dans un appartement de son palais 
appelé Tinel (*), que René convoquait habi- 
tuellement les assemblées générales dont 
nous parlons. 

Le 7 Janvier 1469, ce fut au petit Tinel 
d'Aix, et le lendemain, dans le réfectoire du 
couvent des Prêcheurs de la même ville , 
que se réunirent les états auxquels le roi 
exposa, comme à l'ordinaire, la situation po- 
litique, financière et commerciale de la Pro- 
vence, et proposa divers moyens de l'améliorer. 
( Cette même année, malgré l'excessive mi- 
sère du pays, on accorda au roi une somme 
de soixante-dix mille florins ). 

Le 3 Août 1472 , les seigneurs, après s'être 
présentés devant René, dans le polit Tinel 



Remarques sur la noblesse , p. 8 ). 

(*)On appelait autrefois ainsi le lieu où se rassemblaient les sei- 
gneurs de la cour, et où le prince leur donnait à manger. On disait 
alors, le roi tient son hôtel, son grand tinel , ou cour plénière. 



(i474-i4; 6 ) DE RENÉ D'ANJOU. 5i 

du palais d'Aix , et après avoir entendu « la 
« douce, bonne et bénigne proposition laide 
« par la propre bouche du seigneur roi , se 
« rendirent en l'église des Carmes, et là, ils 
« convinrent pour leur plus grande commodi- 
« té, de siéger le lendemain et les jours sui- 
« vants dans la salle de monseigneur l'arche- 
« vêque d'Aix, afin d'y prendre leurs délibé- 
« rations ». 

Une des demandes qu'ils adressèrent au mo- 
narque, fut d'empêcher que les malfaiteurs pus- 
sent se réfugier à INice,dans lecointat Venais- 
sin, dans le Languedoc, le Dauphiné ou la Sa- 
voie, « parce que, disoient-ils, de tels ribauds 
« espèrent s'y trouver à l'abri de la justice, 
« et qu'on doit réclamer leur extradition. » 
René répondit en provençal , « qu'il y 
« pourvoira, et qu'il a été déjà fait des dé- 
« marches à ce sujet, comme étant utile à la 
« chose publique. » 

Les états réclamèrent encore de René, qu'il 
autorisât ses officiers à faire saisir d'autorité, 
pour les incarcérer, détenir, et faire leur 
procès, tous les justiciers, seigneurs, prê- 
tres , même les prélats accusés de délits ou 
de crimes. 

Le prince annonça à cet égard qu'il comp- 
tait présider une assemblée de tous les évc- 

4* 



5 a HISTOIRE (U74-»4?6) 

ques et abbés, afin de prononcer sur la re- 
quête qu'on lui adressait. 

Dans une autre occasion , on lui repré- 
senta que les Juifs étaient « mieux velus que 
gens en dignité , et ne portaient aucune 
« marque distinctive , ou si petite , qiùelle 
« était cachée fous les plis de V habit, tel- 
« lement qiCon ne pouvait les reconnaître , 
« ce qui rH était approuvé ni de Dieu ni du 
« monde. » On suppliait donc le monarque 
d'ordonner que les juifs et les juives por- 
tassent à la manière accoutumée, « leurs oralhs 
« avec la roue rouge un peu au-dessus de 
« la poche, » ainsi qu'il avait été ordonné 
par la reine Isabelle. On désirait aussi qu'il 
leur fût défendu de porter des robes de grand 
prix. 

La réponse de René fut, qu'il elait juste de 
voiries Juifs distingués par leur vêtement, etc. 

Le 3 Octobre i473, la réunion eut lieu à 
Marseille, dans le clavaire, ou dans la grande 
galerie de VHostal. L'archevêque d'Aix prit 
la parole , et fit ensuite un discours élo- 
quent au roi René, en lui offrant au nom des 
étais, cinquante mille florins votés lout d'une 

voix. 

La plupart des demandes soumises à sa 
rovale décision, concernaient presque toujours 



Ci 474-1476) DE RENÉ D'ANJOU. 53 

la confirmation des droits, immunités ou pri- 
vilèges du pays -, la repression de l'usure 
scandaleuse à laquelle se livraient les juifs, 
et la rémission des crimes anciens ou ré- 
cents, à l'exception toutefois de ceux de lèze- 
majesté. René accorda cette amnistie, mais il 
observa que ce n'était qu'avec répugna nce, 
en ce qu'elle donnait occasion de commettre 
de nouveaux délits par l'exemple de l'impunité. 

Pendant une de ces assemlées annuelles , 
on émit à son tribunal le vœu d'abolir le 
droit appelé la pelotle ( qui consistait à 
faire payer une somme d'argent an jeune 
homme qui épousait une personne hors de sa 
ville ou de son village ), et l'usage de faire 
des charivaris aux vœufs ou veuves qui con- 
volaient en secondes noces. René répondit en 
latin: Placet, quia œquutn et justwn est. Le 
plus ordinairement il se bornait à dire -.Fiat, 
ut petitur. 

Ce prince prononçait aussi quelquefois son 
jugement en provençal, et en général ses ré- 
ponses souvent très longues, étaient toutes 
basées sur l'équité la plus entière, et la rai- 
son la plus éclairée. Si ce qu'on lui proposait 
ne lui semblait ni juste, ni utile, il se refu- 



Archivcs du département des Eouches du-Khone. Registre Tolen- 
lia,fol. 247, 3oi, 3.ji, 36j. 



5 4 HISTOIRE (1474-1(76) 

sait à y souscrire; mais ce n'était jamais sans 
en donner et en développer même les motifs. 
Ces cas-là furent très rares, et Mené eut bien 
plus à exercer sa clémence et sa bonté, qu'à 
sévir contre des criminels, ou à ne pas accor- 
der son approbation aux mesures qu'on lui 
soumettait. 

Les états lui ayant présenté une supplique 
pour encourager en Provence l'art de tisser 
les draps et la filature de laines: « Plas al 
rej, répondit-il, et permeil hjr provisir ; sian 
exhibir los capitols. » ( Cela plaît au roi, et 
pour mieux y pourvoir, il fera revoir les 
statuts ). 

Dans une autre session, « les seigneurs des 
« états supplièrent sa majesté , ( attendu que 
« dans le temps présent au pays de Provence, 
« de Forcalquier etc., chacun veut s'élever 
« au-dessus de son état, tant les hommes que 
« les femmes ), de vouloir bien nommer des 
« gens non suspects, voulant le bien et l'hon- 
'■< neur de la chose publique, afin d'établir 
«■ une différence qui distinguât les Barons des 
«< Comtes et des simples gentilshommes; ceux- 
« ci des bourgeois, et ces derniers des niar- 
« chands et artisans, etc. » 

René exprima en provençal cette décision 
singulière, qui laisse entrevoir l'influence dont 



,; : i . | 7 () DE RENÉ D'ANJOU. 55 

le clergé jouissait en ce siècle , en même 
temps qu'elle est un témoignage de la galan- 
terie de iïené; (peut-être n'est-elle aussi qu'une 
réponse ironique et enjouée) 

« Sembla que à la premiera dansa qui se 
« Jara, se deran assemblai* las donas, à les- 
•* quais monseigneur d A Lie ^prosposar a lou 
« contengut del capitols,et aguda la reposta 
« de ellas , lo rey j provisera. » 

( « ïl semble qu'au premier bal qui aura lieu , 
« les darnes devront s'assembler, et monsei- 
« gneur d'Aix leur proposer ce qui est con^ 
« tenu dans les statuts. Quand elles auront 
« répondu suffisamment, le roi y pourvoira). » 

Ennemi du luxe, lorsque la majesté de son 
troue ne réclamait point une pompe convena- 
ble, René ne voulait jamais que les assemblées 
dont nous venons de parler, ainsi que ses 
voyages et ses visites particulières pussent 
l'entraîner à des dépenses inutiles. Cette ex- 
trême simp leité qu'il conserva jusqu'à la fin 
de sa vie, il aimait à la retrouver chez lui 
comme chez les autres, et sa campagne ou 
bastide (*), située sur les bords de l'Arc aux 
environs d'Aix, n'était meublée, assure-t-on, 



(*) Elle était située au même endroit où furent bâties les infirme- 
ries en 1 586, le ctnrpitre P acheta et if parait qu'elle était assizraste 
pour o^er rinçt chanoines . 



M HISTOIRE (i4 7 4-1476) 

« que de colïres grands et propres à s'asseoir, 
« et de bancs de bois rembourrés, couverts 
« en cuir, ou de grossiers tapis. Les salles et 
« les chambres n'en avaient pas d'autres; les 
« murs étaient ornés de tapisseries de laine, 
« et les rideaux du lit de René étaient en 
« toile bleue, comme à son palais d'Àix. » 

A Marseille (*)» dont le séjour était si at- 
trayant pour lui, qu'il y avait fait bâtir, dit- 
011 , deux maisons , on le rencontrait sou- 
vent seul sur le port pendant l'hiver, causant 
familièrement avec les patrons pêcheurs , 
( communauté composée d'environ cinq à six 
cents personnes ), et leurs . prudhommes, ou 
consuls de la pêche, auxquels il ne cessa de 
porter un intérêt tout particulier. Il les qua- 
lifiait toujours de dllecti nos tr. i (**), dans les 

Bouche II . fol. 470* Papon III. 

(*) René fit restaurer en i44°\ la tour St. Jean de Marseille qui 
menaçait ruine. Jean Pardo son ingénieur et Jean Robert de Taras-» 
con maître maçon en firent l'entreprise moyennant quatre mille 
doux cent vingt-deux florins. 

Ce prince fit bâtir une maison sur le quai du port, et une autre 
au-delà, auprès de remplacement des Bernardins. C'est dans cette 
dernière qu'il fit son testament. Charles du Maine la légua en mou- 
rant à Basca d'Arrago. 

ftum,hist. de Marseille, fol. 398,301, 38;. 

(**) René ne dédaigna pas de recevoir des pêcheurs de Mars ille, 
des sommes assez considérables lorsque des circonstances désas- 
treuses {obligèrent à recourir a des emprunts. 

Ce prince institua aussià Marseille dea tribunaux consulaires, et 
y donna ses soins à l'établissement des savonneries, des salaisons du 
poisson, etc. etc. . 



U474-«4.7 6 ) DE ^KE D'ANJOU. Û7 

actes qui les concernaient, et il ne dédaigna 
pas de régler lui-même la législation de celle 
intéressante classe du peuple (19). 

L'histoire de Marseille est remplie de té- 
moignages irrécusables de l'affection de Kené 
envers cette importante ville, dont la pros- 
périté fut l'objet de sa constante sollicitude 
Dans une de ses lettres adressée aux con- 
suls, on lit : « qu'ayant considéré l'invaria- 
« ble et sincère fidélité avec laquelle Mar- 
ie seille avait agi, tant envers ses prédéces- 
« seurs, qu'envers lui-même, il se croyait 
« obligé de traiter ses habitants avec toute la 
« douceur possible. » Il leur accorda la fran- 
chise presque entière de leur port, et donna 
des sauf-conduits pour un an , à tous les peu- 
ples qui voudraient commercer avec eux , « in T 
« fidèles ou chrétiens, amis ou ennemis, su- 
ie jets soumis ou rebelles. » — « Je le fais, 

* disait-il, pareequ' il est du devoir du prince 
« de penser à l'avantage de ses sujets et de 
« les écouter avec bienveillance quand ils lui 
« adressent quelque juste demande, surtout 
« s'ils sont déchus de l'état florissant dans 
« lequel ils s'étaient vus, non par leur faute, 
« mais par les caprices de la fortune, ainsi 
« qu'il est arrivé à la ville de Marseille qui 

• fut si célèbre autrefois, et qui mérite si 



5 8 HISTOIRE (i474-i476) 

« bien toutes mes faveurs, pour n'avoir ja~ 
« mais manqué de eontribuer de tout son 
« pouvoir à la gloire de ma couronne, et de 
« ma propre personne. » 

Un autre auteur fortifie cet éloge des ex- 
pressions suivantes. 

« Qu'on ne s'étonne point si je me plais a 
« verser mes bienfaits sur la renommée ville 
« de Marseille... que les autres s'efforcent 
« d'égaler sa gloire r sans en être jalouses... 
« Elle fut autrefois une des villes les plus flo- 
« rissantes du monde et des plus triomphau- 
« tes... Toutes les nations respectaient sou 
« commerce , estimaient sa vertu , et crai- 
« gnaient ses armes. Rome lui donnait le litre 
« de sœur, et si ses héros sortaient du tom^- 
« beau, ils pourraient encore sans rougir ap- 
« peler les Marseillais leurs frères. Fidèjes à 
« leurs serments, inébranlables dans leur de- 
« voir, ils ont supporté mille fléaux, plutôt 
« que de souffrir un joug étranger, et celui 
« qui règne dans Marseille ne doit point crain- 
« dre la chute de son trône. » 

René y possédait un jardin où il se plaisait 
beaucoup, et qui élait situé auprès de l'anti- 
que abbaye de St. Victor, dont les ruines ma- 

Honi'eur français, Tome II, P. ^89. 
Si. \ iiica.s, mémoires , 8;). 



(, 474-i 47 6 ) DE REKÉ D'ANJOU. 5g 

jeslueuses frappent tristement îes regards de 
l'étranger. Ce prince habitait aussi de temps 
en temps une maison de campagne aux en- 
virons de cette cité (*), et il en avait acquis 
une antre non loin du village de Mazar- 
gues, dans une situation solitaire et pittores- 
que. Mais lorsqu'il séjournait à Marseille, au 
milieu de l'hiver , ses promenades favorites- 
étaient dans la ville même, et il choisissait 
de préférence les lieux les mieux exposés aux 
rayons du soleil, ou le plus à l'abri du vent 
du Nord. C'est ainsi que depuis cette époque, 
le port de Marseille, l'extérieur des remparts 
d'Aix, ainsi qu'une foule d'endroits chauds, 
portent encore le nom de cheminée du bon 
roi René, qu'on leur donnait pendant sa vie. 
Le séjour le plus habituel de ce monarque 
était la ville d'Àix, qu'il aurait décorée d'un 
« grand nombre de monuments et d'édifices, 
« dit M. de St. \ incens, s'il avait eu plus de 
« bonheur et plus de fortune (**). » 

(*) Klle appartient maintenant à M. Bonneville, inspecteur drs 
douanes. René avait aussi uu repos de chasse aux Aygalades où il 
érigea en couve.it royal un monastère fondé au XII e siècle par les 
rel gieux du Mont-Carme) . Ce prince possédait également une 
maison de campagne, dans le quartier de 6.t« Marguerite. Elle 
était désignée sous le nom de grande Bastide, et iJ y chassait fré 
que m nient aux cerfs. 

v**) Déjà en 1448, il Pavait fait agrandir au coté des Augustin», 
et il y fit enfermer dans son enceinte le couvent et l'hôpital du St.» 
Esprit devenu depuis une paroisse de !a vide. 



Co HISTOIRE (i474-i47 6 ) 

Cependant, malgré le peu de ressources 
qui restaient à ce prince, cette antique cité 
lui doit une foule d'embellissements et en- 
tr' autres la place des Prêcheurs, qui formait 
alors un jardin contigu à son palais. Il fit 
élever tout autour plusieurs hôtels qu'il des- 
tina à divers seigneurs de sa cour , ainsi qu'aux 
principaux officiers de sa maison. Le con- 
cierge de son palais, nommé Lacépède, reçut 
en pur don , un espace considérable de 
terrain qu'il employa à différentes construc- 
tions. 

C'est à René qu'on est redevable de la 
partie du palais située à l'Orient, où se trou- 
vait la grande salle nommée des pas perdus. 
Il rebâtit en entier la façade de ce même 
côté, en la décorant de la plupart des or- 
nements gothiques et élégants qu'on a pu y 
remarquer jusqu'en 1786, époque à laquelle 
cette ancienne habitation des comtes de Pro- 
vence fut entièrement détruite. Il est proba- 
ble que plusieurs des appartements occupés 
par René avaient été ornés de ses peintures, 
car on voyait, dit-on , « des tableaux, des 
« arabesques ou d'autres ouvrages de sa main 

La porte dite des A ugus tins, était alors au-dessus de Notre-Dame 
de De iiwvivirt. 



■•arri^fHflite.. 




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(f 474-ï 470; DE RENÉ D'ANJOU. 61 

« dans presque tonies ses galeries, ou les salles 
« de ses maisons de plaisance. » 

Au milieu des loisirs que lui permettait 
son paisible séjour à Aix, une des plus dou- 
ces distractions de René était les soins pater- 
nels dont il entourait Marguerite de Lorrai- 
ne (20), fille d'Yolande d'Anjou et de Ferry 
de Vaudémont (la même qui épousa dans la 
suite René de Valois, duc d'Alencon). 

k Le bon roi de Sicile (rapportent Hila- 
k rion de Coste et l'auteur de la vie de la 
« bienheureuse Marguerite d'Alencon), s'é- 
« tant pieu particulièrement à veoir sa petite 
« fille, la désira auprès de soi, la recognois- 
« sant grandement portée au bien et vraye 
« héritière des vertus des princes et prin- 
« cesses de la maison de Lorraine et d'Anjou. 
« Ainsi, ce sage prince qui ne sembloit de- 
« meurer au monde que pour survivre à la 
« perte et à la mort de siens, n'avoit d'autre 
« contentement sensible que celui qu'il pre- 
« noit de la douceur des mœurs et louable 
« éducation de sa petite-fille... c'estoit tout 
« son contentement que de l'avoir en sa 
« chambre; il trouvait le temps de la faire 
« prier Dieu lui-même, et rien ne lui étoit 

Vie de Marguerite de Lorraine , in-12, 1688. Eloge des dames 
illustres, llil. de Coste, II, p. 260. 



62 HISTOIRE (i4:4-i4 7 6) 

« tant agréable que ce qu'il jugeoit venir 
« de l'esprit el de l'invention de cetle petite 
« créature, alors âgée d'environ douze à trei- 
« ze ans. » 

En franchissant le seuil de son palais, Re- 
né, ainsi qu'il en avait adopté l'habitude à 
Marseille, préférait se promener sans suite, 
et parcourir seul les rues d'Aix ou les cam- 
* pagnes environnantes. Mais son peuple , charmé 
de la simplicifé de ses manières, et attiré 
vers lui par la reconnaissance plus encore que 
par la curiosité, se précipitait sur son pas- 
sage, ou accourait en foule sur sa route; et 
le bon prince qui avait cru pouvoir jouir d'une 
promenade solitaire, revenait avec un nom- 
breux cortège qui ne le quittait qu'à l'en- 
trée de sa demeure royale, en le saluant des 
plus tendres acclamations. 

D'autres fois, René emmenait avec lui 
quelques-uns des féaux chevaliers admis dans 
son intimité, et qu'il se plaisait à nommer 
ses bons amis et compères. Ne portant au- 
cune décoration extérieure qui pût le distin- 
guer d'eux, il sortait des remparts, et abordait 
les nombreux groupes de bourgeois désœuvrés 
qui se rassemblaient pendant l'hiver dans les 
lieux connus sous le nom de cheminée du roi 
René. Y ranimant comme eux, aux rayons 



i4:4-i4:^ DE RE^E D'ANJOU. 63 

vivifiants du soleil, ses forces épuisées par 
l'Age et les adversités, il les interrogeait sur 
leur santé, sur les affaires du temps, sur l'ap- 
parence des récoltes, entrait dans tous les dé- 
tails qui les intéressaient, et s'entretenait 
avec eux comme l'un de leurs égaux, ou plu- 
tôt comme le meilleur des pères de famille. 

Plus souvent encore, après avoir parcouru 
lentement l'enceinte circulaire d'Àix, il diri- 
geait sa marche à travers les champs, suivi 
<!'un concours considérable d'habitants qui 
l'avaient reconnu. Loin de chercher àéchapper 
à la multitude qui se pressait autour de lui, 
Hené s'asseyant alors sous les tilleuls, les mû- 
riers ou les oliviers voisins, rendait la justice 
eu plein air à tous ceux qui venaient la ré- 
clamer, comme autrefois le saint époux de 
Marguerite de Provence, sous les chênes an- 
tiques de Vincennes(*). Vêtu aussi simplement 
(pie son immortel aïeul, et peut-être de la 



*j « Je le fis aucune fois eu esté, que pour délivrer sa gent, il 
h vrnoit au jardin de Paris, une cotte de chamelot vêtu, un seurcot 
•• de tyretaine sans manches, un mantel de Ccndal noir autour son 
« < of, moult bien peigné et sans côeffe, et un chapel de paon blanc 
< sur la teste, et faisait estendre tapis pour r;ous seoir autour li, et 
« tout le peuple qui avoit affaire par devant li, estoit autour li de- 
bout. . . Mainlefois avint que en esté il alloit seoir nu bois de 
" \ incennes. après sa messe, et se accostoit a ung ohesne, et nous 
« faisoit seoir autour de li.( Joinville. ) 



f)/ + histoire (1474-1470) 

cotte de camelot, et du seurcot de tiret aine 
sans manches, René faisait étendre des ta- 
pis sur la pelouse ou le rocher, et là, taris- 
sant toutes les larmes, consolant le malheur, 
laissant partout des traces de sa charité sans 
bornes, il méritait l'application de ces mots 
de l'évangile: Pertransiebat benefaciendo , et 
vérifiait cette autre maxime, « que les princes 
« les plus accessibles furent toujours les plus 
« aimés, et les mieux aimés furent ceux qu'on 
« révéra davantage (*). » 

Il n'était nullement nécessaire à René de 
recourir à ses officiers pour appeler les par- 
ties intéressées qui invoquaient sa royale 
décision. Doué d'une mémoire extrêmement 
rare, on eût dit l'un des anciens patriar- 
ches de la Genèse qui, chef d'une immense 
tribu, pouvait en désigner tous les mem- 
bres. Il connaissait, dit-on, presque toute 
la population de sa capitale, et « il n'y avait, 
« rapporte. Galaup de Chasteuil, famille en 
« Provence dont le nom lui fut incogneu; 
« il en savoit les inclinations, les facultés, 
« les conditions. On le croyoit , continue 
« l'enthousiaste écrivain , cet Apollon qui 
« savoit le nombre des feuilles des ar- 
« bres, celui de l'Arène, -et la mesure de la 

(*) Gaule poétique, Tome VIII, P. 469. 



{i474-i4>6) DE RENÉ D'ANJOU. G5 

« mer. Le mérite et la vertu ne croupissoient 
« pas languissants dessous lui. .. car pour les 
* eslever il leur donna des ailes. Il pourvoyoît 
« aux nécessités publiques et soulageoit les 
« misères privées. » 

Un prince qu'on approchait avec autant 
de facilité , ne devait pas sans doute être 
moins accessible dans sa correspondance pri- 
vée. Aussi pouvait-on s'adresser directement 
à lui pour les moindres affaires, les lui con- 
fier, et être certain d'obtenir une prompte 
réponse. 

Vers l'époque dont nous parlons ( i^5 ), 
Jean des Martins, seigneur de Puiloubier, 
chancelier (21) de Provence, et l'un des plus 
fidèles serviteurs de René, étant venu à mou- 
rir, ce monarque nomma Jean Binel, seigneur 
de Tessé et trésorier d'Anjou, pour remplir 
cette importante dignité; il en reçut la lettre 
suivante (22). 

« Sire, je me recommande à vostre bonne 
« grâce, tant et si très humblement comme 
« je puis. .. et vous plaise savoir, sire, que 
« par Loys, porteur de ces présentes, ay reçu 
« les lettres qu'il vous a pieu m'escripre, 
<f contenant que vostre vouloir est de me 

Arcs triomphaux, fol. 47, 6. ''arc. 
TOME III. X 



&6 HISTOIRE (1474-1476) 

« commettre en vostre office de chancelier 
« de présent vacant, par le décès de feuvos- 
<( tre chancelier, à qui Dieu pardoint: Sire, 
« en ce, et aultres chou ses, dés pieça (depuis 
« long-temps ), ay cogneu et cognoys,que de 
« vostre bonté et bénignité vous avez eu, et 
« avez vouloir et affection à moy,* car meof- 
« Irez le plus grand honneur et estât, que 
« jamais pour roi s avoir, dont je vous rcmer- 
« cie, si très humblement comme je puis. » 

« Sire, l'honneur et estât qu'il vous plaist 
in'otfrir, je n'ouseraye accepter ,pour ce que 
t < je sçay et cognoys que de moi n'y seriez 
servy comme il appartient, et que par ad- 
« venlure vous entendez le devoir estre: car 
« jamais je ne fus au pays. . . je ne cognoys 
« ne entends la manière de faire et coustu- 
« tûmes de par-de-là, et mesmement , n'en 
« entends le langaige. . . et ainsi bonnement 
« ne vous y sauroye servir, au moins comme 
« Testât et office, ( qui est en justice le plus 
« grant et le plus honorable de vos pays ; le 
« requiert. 

« Sire, s'il vous plaist que ne croyez pas 
« que le regret de la ville et du pays dont 
« je suis natif, de la maison, de ce petit hé- 
« ritaige que je puis aveoir ; ne de mes pâ- 
te rents et amys , de par-deçà, ne aussi, la 



Ci 474-t47G) DE RENÉ D'ANJOU. G7 

« crainte de l'air de par-delà, qui est pent- 
es estre plus gras et plus fort qu'il n'est ici, 
« me le feront faire ; car il n'est chose que 
« ne voulsisse de bon cœur abandonner et re- 
k pousser pour vostre service.. . Non seulement 
« mon vaillant, mais aussi bien ma personne 
« et ma vie. . . et bien mal me serait, que de 
« vostre grâce me vouldriez avancer en si 
« grani honneur et estât, il vous tournast par 
« mon défault, à desplaisir ou domaine. » 

« Par quoy, sire, vous supplie très hum- 
« blement, qu'il vous plaise m'avoir pourex- 
« cusé et me tenant en vostre grâce, tousiours 
« me mander et commander vos bons plaisirs 
« et je les accomplirai à mon pouvoir au bon 
« plaisir nostre seigneur, auquel jeprye qu'il 
« vous doint très bonne vie et longue et ao~ 
« complissement de vos très nobles désirs. 

« Votre très humble et très obéissant 

« serviteur, 

Jehan BINEL (*). 
« Escript en vostre ville de Saumur, le Sa- 
« medi, XXIII e . jour d'Avril ( i47$ ). » 

Une semblable lettre n'a pas besoin de com- 
mentaire. Combien n'est pas rare, en effet, un 
pareil exemple de simplicité, de modestie et 

(*) Jehan fie Jarente fut nommé à la place de chancelier après 
Martins. 



6* HISTOIRE (i474-t4 7 6) 

de désintéressement! que ne peut-il servir à 
quelques-uns de ces personnages qu'on voit, 
dan» tous les siècles, dévorés d'une insatiable 
ambition, et qui, sans nulle expérience, sans 
aucun titre, souvent même dépourvus de ta- 
lents, se croient seuls propres à remplir les 
emplois les plus élevés de l'état! 

On aura sans doute remarqué dans cette 
réponse, les naïfs détails que Binel place sous 
les yeux de René, et qui annoncent tant de 
confiance de la part du serviteur, comme tant 
de bienveillance du côté du souverain. 

Les mêmes sentiments se retrouvent dans 
une lettre également inédite, écrite k ce bon 
prince par Michelle des Louzis, ( veuve de 
Jean du Plessis, seigneur de Parnay, cheva- 
lier du croissant, conseiller et chambellan de 
René ). 

« Sire, dit-elle, je me recommande à vostre 
« bonne grâce , tant et si très haultement 
« comme je puis. . . désirant, sire, savoir de 
« vos nouvelles et santé plus que prince du 
« monde, lesquelles je prie à Dieu, sire, 
« quelles soient telles que les désire chaque 
« jour. 

« Plaise à vous savoir, sire, que depuis le 
« trépas de feu mon mary, j'ai fait garder 
<• vostre place de Loudiin, jusqu'au jour que 



j 474-i 476; DE RENÉ D'AINJOU. 69 

n monseigneur de la Jaille en fïst prendre 
« possession, qui est d'une demye année au 
« plus, laqueslle ay payée au lieutenant qui 
k pour lors y cominandoit; par quoy, sire, 
« vous supply , si très humblement que je puis, 

< qu'il vous plaise de vostre grâce, mander 
« aux gens de vostre chambre des comptes à 

< Angiers,me faire payer la dicte demye an- 
« née, et que je ne Paye fait faire à mes dé> 
« pensj car je suis seure que ne vouldriez 
« souffrir les dicts gaiges me estre tollus. 

« Et plust à Dieu , sire, que vostre bon 
« playsir, fust estre en vostre pays d'Anjou, 
« auquel estes tant désiré!. . afin que vous 
« peusse veoir à mon aise, et vous festoyer 
« en Tisle, de connilz (*) , gras chappons et 
« bons vins de Parnay, pour lesquels vous 
(f désire souvent. . . . 

« En vous suppliant, sire, qu'il vous plaise 
« m'avoir en vostre bonne grâce. . . priant le 
« Benoit fils de Dieu, qu'il vous doint très 
« bonne vie et longue. 

« A Parnay, le dernier jour de May. » 

Une autre dame ( Jeanne de La For est, 
veuve de Jean Barthélémy, seigneur de Sie.- 
ijoix, maître rational et juge mage de la cour 

Lapiuç. 



^o HISTOIRE (1474-1476) 

de Provence, le 8 Mai i456 ) (*), entretenait 
de même René de ses affaires personnelles. 

« Sire, lui écri voit-elle, vous plaise ne pas 
« oublier vostre serviteur, feu Barthélémy, 
« touchant les offices qu'il vous avoit pieu 
« luy donner, et vous avoist pieu les assigner 
« sur les estais de vostre pays d'Anjou, des- 
« quels offices je n'ay eu en quatre ans que.... 
k et vous supplie, sire, donner ordre par 
« quoy j'en puisse estre payée..., et encore 
« suis-je tenue à prier Dieu pour vous. 

« Et vous plaise savoir, sire, que vostre 
« feu serviteur m'a laissée bien endebtée par 
« de-là, et c'est ce qui me fait vous supplier, 
« en vous suppliant derechief qu'il vous plaise 
« y avoir bonne considération. » 

Si les personnes attachées à la maison de 
René, et même les plus simples particuliers 
recouraient ainsi à ce prince, et avaient la 
faculté de l'entretenir directement de leurs 
propres intérêts, k plus forte raison ses alliés, 
ses parents ou ses amis, s'adressaient-ils à lui 
avec une confiance sans réserve. 

(*) On trouve a ia même époque (1468) un Etienne de la Forêt ou 
ï orest, capitaine des bâtiments du duc de Calabre. C'était proba- 
blement le frère de Jeanne. 

La famille de Barthélémy S l e Croix, n'existe plus en Provence. 

Chronique de Provence, fol. 61 5. Hist. héroïque, Artefeuil, I. er 
P 103 Robert, état de la noblesse de Provence, I er , P. 1^. 



(i 474-ï47 6 ) DE RENÉ D'ANJOU. 71 

Pierre de Laval, son beau-frère , archevêque 
de Rheims, s'était trouvé souvent dans la né- 
cessité de réclamer son crédit à la cour de 
Rome:« Montres redoubté seigneur, lui écri- 
« voit-il dans une première dépêche, plaise 
« à vous savoir que j'ay reçu les lettres qu'il 
« vous a pieu m'escripre , contenant que j«^ 
« voulsisse pourvoir le frère du maistre Pierre 
« Hurrion dit Ardent Désir , vostre hérault, 
« de quelque bon bénéfice, ce que je feray 
« pour l'amour de vous. 

« Je vous supplie, qu'il vous plaise escripre 
« à messeigneurs les cardinaux de Rouen et 
« Petri-ad-vincula ( St. Pierre-aux-liens ), et 
« monseigneur d'Arles, qu'ilz ayent mon cas 
« pour recommandé, et que vous avez mes 
« intérêts à cueur. 

« Je vous envoyé, disoit-il dans une autre 
« missive, le double des bulles qui contien- 
« nent tout mon cas; vous suppliant tant 
« humblement que je -puis, qu'il vous plaise 
« en escripre de rechief à nostre dict St. Père, 
« et aux cardinaux, à ce qu'ils cognoissent 
« le bon et grant vouloir que de vostre grâce 
« avez à moi. Il vous a pieu estre commence- 
« ment de mon bien en l'église; je vous sup- 
« plie qu'il vous plaise y continuer. » 



7a HISTOIRE (i 47 4-1476) 

(ïl s'agissait des archevêchés d'Arles et de 
MonlniajouE, que René voulait faire résigner 
à Pierre de Laval , moyennant une pension à 
Pierre de Foix qui en était titulaire). La 
cour de Rome faisant naître des lenteurs et 
des obstacles continuels, le roi envoya la 
letîre suivante à Jean des Martins: 

« Chancelier, si vous avez bien fait par le 
« passé, mettez paine de faire encore mieulx 
« pour l'avenir, et en espécial, touchant de 
« que vous avons escript de nostre main, ef 
« fait dire et déclarer par le Bègue... (*) nous 
« voulons veoir tout. » 

« Au surplus, vous savez le désir et vou- 
« lentez qu'avons à ce que le beau cousin 
« cardinal de Foix voulût bailler à pension 
« à beau-frère Pierre de Laval, les arche- 
« vêchés d'Arles et abbayes de Mont ma jour.., 
« et à ceste cause, escripvons au Bègue, qu'il 
« luy en parle, et luy die tout à plat , que 
« pour rien au mondé ne souffrirons qu'un 
« autre, que le dit beau-frère, ait les dits bé- 
« néfices et la jouissance d'iceulx. 

« Bien gardez qu'il n'en soit prins posses- 
«• sion, tant spirituelle que temporelle, queî- 

(*) Jean du Plessis. 



(«474-i47 6 ) DE ^ENÉ D^ÀNJOU. 7^ 

« que chose qu'en doive advenir, car nous 
« sommes délibérez, que le dit beau-frère 
« aura les bénéfices et non aultre...., et s'il y 
« avait bulles du pape, iterum de nove , faic- 
« tes appellations et besongncz, ainsi qu# 
seavez. » 

René se trouvait à cette époque à Saumur. 

Malgré sa douceur naturelle , et sa déférence 
respectueuse envers le souverain pontife, ce 
monarque savait toutefois déployer de la fer- 
meté, même de l'énergie, quand il se voyait 
blessé par d'injustes prétentions, ou au'il 
croyait devoir faire prévaloir celles qui lui 
paraissaient légitimes. 

Le pape Paul II ne nommant point à l'é- 
vêché de Barcelone, alors au pouvoir du duc 
de Calabre, René, qui l'avait vainement solli- 
cité à cet égard, lui adressa la lettre suivante (*).- 

« Très saint père, j'ai si souvent écrit à 
« votre sainteté, au sujet de la vacance du 
« siège de Barcelone, que je ne sais plus de 
« quelles expressions je dois user pour vous 
« engager à me répondre. Je désirerais me 



(*) Elle fait partie ainsi que celles qu'on cite plus bas , de la col- 
lpction de M. le chevalier Lautard; (elle est du 29 Octobre 1468). 
Il y en a une grande quantité de relatives aux affaires de Catalogne; 
mais elles offrent eu général peu d'intérêt. Nous nous servons de la 
traduction de M. Lautard, secrétaire perpétuel de l'académie de 
Marseille. 



7.4 HISTOIRE (1474-1 4 7 6) 

« taire, mais de votre côté, vous déviiez 
« faire cesser la cause de ma sollicitude. Je ne 
« me lasserai jamais de vous demander hum- 
« blement ce que vous devez faire, mais dites- 
«< moi jusques à quand vous prolongerez ma 
« peine? Dès que le Christ eut reconnu la 
« constance de cette femme dont parle l'é- 
«• vangiJe, il ne souffrit plus qu'elle soupirât 
« plus long-temps après ce qu'elle désirait... 
« il se laissa fléchir... Ainsi donc, très saint 
« père, je vous en conjure, veuillez bien 
« partager ma peine, et m' apprendre que 
« vous la connaissez. » 

René demandant à ce même pontife le 
chapeau de cardinal pour l'archevêque d'Arles 
C alors son ambassadeur à Rome), s'exprimait 
en ces termes. 

« Saint père, je pensais l'autre jour en 
« moi-même que les princes mes cousins 
« avaient employé leur crédit pour faire nom- 
« mer plusieurs cardinaux, et que de mon 
« coté ne vous ayant présenté personne, on 
« pourrait croire que dans mon royaume je 
« n'ai aucun sujet qui soit digne d'un pareil 
« honneur. Vous sentez donc, qu'il est de 
« mon devoir d'écarter d'aussi injurieux soup- 
« çons, et de prouver que dans mes états je 
« puis compter des personnages aussi distinr 



(.4 7 4-'47^ BE RENÉ D'ANJOU. fî 

« gués que ceux qui occupent les plus hauts 
« rangs de la société. » 

« La justice et la politique exigent en con- 
« séquence aujourd'hui que votre sainteté 
« daigne m'accorder ce que la discrétion et 
« le respect que je lui porte, m'ont toujours 
« empêché de lui demander. » 

« Je vous propose donc, très saint père, 
« l'archevêque d'Arles, mon conseiller in- 
« rime, mon prédicateur et mon ambassadeur 
« auprès de vous. Vous le nommerez sans 
« doute, puisque vous connaissez ses éminen- 
« tes qualités, et que votre sainteté n'ignore 
« pas qu'il a depuis long-temps toute mon 
« amitié. » 

« Saint père, écrivait de nouveau René à 
« Paul II, j'ai appris que l'abbé de St. Victor 
« de Marseille veut résigner son abbaye. Or, 
« cette résignation peut faire le plus grand 
« tort à mes états. Il faut savoir que ce mo- 
« nastère ferme, pour ainsi dire, le port, et 
« qu'il est comme la clef de notre ville de 
« Marseille. Il serait donc essentiel que cette 
« place importante ne fût pas occupée par 
« le premier venu , pour ne pas exposer la 
« Provence à de nouveaux malheurs; c'est 
« pourquoi, saint père, je vous supplie de ne 
« recevoir cette résignation qu'en faveur de 



7 6 HISTOIRE (1474-1476) 

« l'évêque de Marseille, qui est un homme 
« sur lequel je puis compter comme sur moi- 
ce même. » 

« Votre très humble fils, 
f RENÉ.)) 

Ne se lassant jamais d'obliger ceux qu'il 
affectionnait, René écrivait encore au même 
pape en faveur d'Honoré de Flotte y d'une très 
ancienne famille de Provence et recteur de 
l'université d'Aixi 

« Sa science,. disait-il, sa vertu^ la noVcsse 
« de ses sentiments,, sa douceur et ses bonnes 
« mœurs, le font distinguer parmi les gens 
« de bien , et le rendent chaque jour plus cher 
« à mon cœur, c'est ce qui m'engage à vous 
« le recommander. (d'Aix^ 1470). » 

René parle aussi avec l'intérêt le plus tenr 
dre à ce pontife de Philippe, fils naturel de 
Charles, prince de Navarre. Ce jeune homme 
âgé de quinze ans, ayant perdu son père à 
Barcelone, était extrêmement aimé des Cata- 
lans. Il se décida à embrasser l'état ecclésias- 
tique. 

« Il est, écrivait René, doué des vertus les 
« plus rares, il est du meilleur caractère, et 
« d'une douceur sans égale. Il est même très 
« instruit pour son âge, et je désire qu'après 
« que votre sainteté l'aura légitimé, puisque 



i474-ï4; 6 ) DE RE1N É D'ANJOU. 77 

« l'irrégularité de sa naissance l'exige, vous 
« lui confierez les bénéfices et les dignités 
« que vous jugerez convenables. » 
(Du palais d'Aix ). 

Les mêmes témoignages d'attachement se re- 
trouvent dans une autre lettre de René à 
Paul II, au sujet d'Honoré de Castellane; 
ce monarque s'exprime ainsi: 

« Saint père, je ne saurais trop vousentre- 
« tenir d'Honoré Pierre de Castellane, noble 
« de père et de mère, de temps immémorial. 
« C'est trop faiblement vous apprendre ma 
« pensée, que de vous dire que ses vertus me 
« le rendent très cher, lui et les siens parents, 
« fort attachés de tous les temps à ma maison, 
« et la sienne mérite, sans contredit, d'être 
« payée du plus tendre retour. » 

« Veuillez donc , saint père , mainteni r dans 
«• votre justice et par votre autorité, cet ex- 
« cellent sujet de l'église et de l'état, dans la 
<< jouissance du prieuré séculier de Fréjus, 
« dont nous le croyons légitimement pourvu. » 
René paraît avoir porté un vif intérêt à la 
maison dont était issu son noble protégé. En 
1^70, il écrivit à ses conseillers de Provence, 
et à son grand sénéchal Jean de Cossa: 

« Il est très essentiel que les grandes fa- 
« milles d'un royaume ne tombent jamais dans 



7 8 HISTOIRE (i474-r470) 

« la misère, et c'est le devoir d'un bon prince 
« de venir à leur secours, lorsqu'elles éprou- 
« vent des malheurs. On nous expose qu'É- 
« léonore, veuve de Guillaume de Castellane, 
« est assiégée par des créanciers avides qui 
« vont dévorer son héritage. Nous voulons en 
« conséquence, que pendant deux ans on ne 
« puisse la poursuivre pour dettes, sous quel- 
« que prétexte que ce soit. Dans cet intervalle 
« elle pourra mettre ordre à ses affaires, payer 
« ce qu'elle doit, et posséder encore de quoi 
« faire honneur à son nom. . ; car tel est notre 
« bon plaisir- » 

Cet excellent prince, si juste et si rempli 
d'équité, ne pouvait jamais demeurer indiffé- 
rent aux injustices dont ses sujets étaient 
victimes, et il n'épargnait rien alors pour en 
obtenir une prompte satisfaction. Il avait au- 
torisé un gentilhomme d'Aix, nommé Jean 
Batardj , ( le même auquel il avait concédé 
la plupart des mines de Provence ) à rétablir 
sa fortune par le commerce, sans être assimilé 
à ceux qui dérogeaient. Un des vaisseaux de 
ce dernier ayant été saisi pendant la paix 
par Jean II , roi d'Aragon , René écrivit sur 
le champ à son fils Jean d'Anjou : 

« N'oubliez pas que je suis touché de la 
« plus vive compassion du malheur de ce 



i4 : 4-«47 6 ) DE RENÉ D'ANJOU. 79 

« gentilhomme qui ne pourra plus bientôt, 
« ni pourvoir à ses besoins, ni satisfaire à ses 
« engagements; et pensez que le roi Jean ne 
« peut sous aucun prétexte être le détenteur 
« des biens de l'un de mes fidèles sujets, que 
« je regarderai toujours avec des yeux de 
« père , parce qu'il est laborieux et plein d'hon- 
te neur et de loyauté: et si, je veux que nul 
« ne puisse l'inquiéter par-de-là, et le traî- 
« ner devant les tribunaux, puisqu'il serait 
« injuste et inhumain de le contrarier pour 
« cet objet, attendu que sa volonté ne fut pour 
« rien dans son malheur. » 

( A Angers, le 28 Octobre i468 ). 

Le duc de Lorraine se trouvait alors à Bar- 
celone, et René lui adressa cinq jours après, 
une seconde lettre, en lui recommandant en 
ces termes le même gentilhomme! 

« Recevez, mon cher fils, ma bénédiction 
« paternelle et mes sincères salutations. Vous 
« saurez que quittant les lieux de la domina- 
it tion du roi Jean, le noble négociant de 
« notre ville d'Aix, dont je vous entretins 
« l'autre jour, y laissa son navire chargé, 
« n'ayant pu se le faire rendre malgré son bon 
« droit. Vous saurez encore quil nous avait 
« demandé qu'on usât en sa faveur du droit 
« de représailles envers les sujets d'un roi si 



80 HISTOIRE (i4 7 4-i4 7 G) 

« peu loyal. Mais la guerre qui ne tarda pas 
« à éclater entre ce prince et nous, rendit 
« bientôt cette demande inutile. Aujourd'hui, 
« cet infortuné sollicite une juste compensa- 
« tion pour les pertes qu'il a essuyées. Je vous 
« l'adresse , mon fils; soignez cette affaire 
« comme les vôtres et les miennes, et agissez 
« en tout pour le bonheur de tous. » 

Une autre lettre de René écrite à Alphonse 
roi de Portugal, mérite également d'être citée: 
« Prince sérénissime, notre cher cousin et 
ce frère, par la grâce de Dieu, roi de Portugal, 
« Renpar la même grâce, roi d'AragW , de 
« Jérusalem et des deux Siciles, salut et aug- 
« mentation de prospérité: 

« Notre sujet, Raphaël Bonnet, marchand 
« de Barcelone, nous a exposé, que faisant 
« le commerce dans votre royaume, il forma 
« le projet, il y a quelques mois, de revenir 
« dans sa patrie, et qu'à cet effet, il passa 
« une convention avec un nommé André 
« Bers, portugais de nation et commandant 
« le bâtiment marchand le Modeste; qu'il fut 
« arrangé entr'eux, que le dit André Bers, 
« ramènerait Raphaël Bonnet à Barcelone par 
« mer, et qu'il porterait toutes les mai chan- 
te dises que ce dernier lui confierait. Mais à 
* peine, avait-il perdu la côte de vue, que 



(, 474-1 47 6 ) DE RENÉ D'ANJOU. 81 

« Bonnet s'aperçoit qu'il dévie de la route 
« connue. Il fait ses représentations au capi- 
« taine qui n'en tient aucun compte et pour- 
« suit sa marche. Le perfide fait force de voi- 
« les, et arrive bientôt sur les côtes de Na- 
« pies. Là, il oblige Bonnet à débarquer sur 
« le champ, et il disparaît avec les marchan- 
« dises de notre vassal. 

« Or, prince sérénissime, comme c'est un 
« de vos sujets qui a commis ce délit, nous 
« vous prions qu'il vous plaise ordonner des 
« poursuites contre André Bers, et de faire 
« rendre à Bonnet sa marchandise, avec tous 
« les frais qu'elles lui auront occasionés. 

« Nous vous supplions, en même temps, 
« qu'il vous soit agréable de nous faire accu- 
« ser réception de la présente, ei de croire 
« que nous vous rendrions la pareille dans 
« une semblable occasion. » 

« Fait dans le château d'Angers, le 12 No- 
« vembre i468. » 

Il existe une lettre datée de Marseille, par 
laquelle il conste: que les consuls ouïes gou- 
« verneurs delà ville de Séville,se plaignant 
« de ce que Léon de Tressemanes avait cap- 
« turé en mer deux bâtiments chargés de blé 
« dont ils avaient grand besoin; mais que 
« René leur en avait fait rendre le montant.» 
tome m. 6 



82 HISTOIRE (1474-1476) 

La lettre suivante ( de Beaugé, le 28 Mars 
i468 ), prouvera de nouveau jusqu'à quel 
point René poussait la délicatesse et l'équité. 
( Elle fut encore adressée à son fils en Cata- 
logne. ) 

« Mon très cher fils, la justice exige que 
« nul ne soit privé de son droit; or, on vient 
« de saisir à Barcetonne que vous comman- 
« dez, un bâtiment qui appartient à Jean Huis, 
«sujet du roi de Castille. Vous savez que la 
« paix la plus durable nous unit de tout temps 
« avec ce digne prince, et que nous avons 
« toute son amitié. 'Indépendamment de ces 
« titres précieux à conserver, la justice or- 
« donne cette restitution; ainsi ne balancez 
« pas à donner des ordres pour mettre rela- 
« tivement à cet objet, notre conscience en 
« repos. » 
« Restez toujours uni à la sainte trinité. 

« Votre père, 

RENÉ. » 

Plusieurs de ces dépêches sont adressées à ce 

fils si regretté, qu'il nommait ordinairement 

m Illustrissimo et carissimo primogenito , 

« gouvernador *êt loctenent gênerai nostre, 

« en los règnes et terres de Aragon, lo in- 

« faut don Juan , duch de Calabria et de 

« Lorraine, princeps de Gironne. » 






f< 474-ï 47 6 ) D E RENÉ D'ANJOU. 83 

On en trouve quelques-unes aussi qui s'a- 
dressent à Ferry de Lorraine qu'il appelle: 
« Gêner o tanquamjilio nobis caro. » Ces let- 
tres sont pour la plupart signées: René , 
votre père. 

En écrivant au pape, il signait quelquefois: 
Vostre dévotieux fils. 

Dans une lettre à Jean de Cossa, datée, 
apud civitatem Cugudem , le 24 Octobre 
i4^9j René prend sous sa protection et sau- 
vegarde, « Jean et Jeanne, orphelins, fils de 
« Fabricius de Gayë le, auquel il avait donné la 
« terre de Bouc ( depuis Albertas ). » 

Une grande partie de cette correspondance 
est relative airx sindics de Marseille, a l'ar- 
chevêque d'Arles, au cardinal de Montferrat, 
à l'évêque, au chapitre et aux chanoines de 
Fréjus; à Guinonet de Matheron, à Jean 
Perrol, prédicateur et confesseur de René, à 
Jean d'Aragon ( qu'il nomme son parent ) ; 
à Guillaume Setanti et Lof s Durant, con- 
servateur de son patrimoine; au grand maî- 
tre des Ursins, en lui recommandant M eh 
chior Cossa, ( du château de Gardane le 1 1 
Août 1470 ); à Jean de Torelles ou Torettes, 
pour racheter son frère Charles, captif chez 
les Sarrasins: d'autres recommandent Jean 
Pedros son chapelain, Marc de Castillon, 

6* 



84 HISTOIRE (i474- 1.476) 

Gabriel Taraca ou Fer are son sonneur 
d 'or gués > moult apte et singulier , Claude de 
Bastide ,abbé de St. Félix, aumônier de Jean 
de Calabre , etc. (*J. 

Une missive datée d'Angers le 28 Septembre 
1468, fait mention de la reine son épouse 
qu'il appelle: « la reyna nostra moult cara , 
« et moult amada mulier. » 

Dans une des dernières , ( sous la date du 
7 Avril 1471 , d'Angers ) , « René veut qu'on 
« exécute toutes les intentions de son illus- 
« tre primo-gènit de glorieuse mémoire , au 
« sujet de don Félix de Navarre, réduit à une 
« grande nécessité et misère; il écrit le même 
« jour à son trésorier pour le secourir. Il 
« veut aussi qu'on paie toutes les dettes de 
« son fils , qu'on réalise ses promesses, etc, etc. » 

Enfin, près de trois cents lettres écrites 
pendant trois ans par René , sans compter 

(*) II en est de contresignées: Honori de Berrc . 

Elles portent en général les dates suivantes. 

Tarasconis, apud arcem , villa nostra , 1 468. 

Aix, 1470 

Marseille, xl^O. 

Angers , 1 468 . 

AÇinistrea, 1471» 

Beaugé, 1467 . 

Gardane, 1^70, dada en Gatdana. En mon cliasteau deCrardane. 

Avignon, 147 1- 

Pont-de-Cé, 147*1* 

Tours. i/|68. etc., etc. 



,/ l7 4-'47 6 ) D E RENÉ D'ANJOU. 85 

celles qui n'ont pas été recueillies, sont pres- 
que uniquement employées à solliciter des 
grâces pour les autres, ou à en accorder lui- 
même. Toutes portent en général l'empreinte 
de la bonté si touchante qui remplissait l'Ame 
de ce prince ; on ne retrouve dans aucune une 
seule pensée qu'on voulût désavouer; chaque 
expression dont il se sert découvre une inten- 
tion bienfaisante, et chaque mot vient, pour 
ainsi dire, trahir le secret de son cœur. 

VIII. Un souverain qui consacrait la plus 
grande partie de ses journées à rendre la jus- 
tice à ses sujets et à correspondre avec eux, ou 
pour leurs intérêts, pouvait sans nul scrupule 
se permettre quelques innocentes distractions, 
et Hené qui, malgré ses malheurs, avait con- 
servé une légère teinte de sa première gaieté , 
ne se refusait point à des divertissements qui 
fournissent encore une nouvelle preuve de 
sa bonhomie et de son extrême simplicité : 
il se plaisait beaucoup, dit-on, à voir danser, 
et dans un registre de dépense de sa maison, 
« il est fait mention d'une somme donnée au 
«fol* qui a dansé la morisque devant lui à 
« Orange. » 

A l'exemple de la plupart des princes ses 
contemporains, et entr'a utres du duc de Bour- 
gogne qui gardait habituellement un nain 



86 HISTOIRE (i 474-1 476) 

bouffon à sa cour, René avait auprès de lui 
un personnage de ce genre appelé Phcllipe ou 
Phellipeaux, qui égayait son maître par des 
bons mots et des facéties. Il avait aussi trois 
Maures achetés un écu pièce. 

(On donnait presque toujours à ces nain3 
un costume guerrier qui, contrastant d'une 
manière grotesque avec leur taille, Les ren- 
dait d'uu aspect encore plus comique ). 

Une des vives jouissances de René dans 
les dernières années de sa vie , élait d'as- 
sister aux moralités, vif stères, ou farces pieu- 
ses , qui composaient le eeul spectacle dra- 
matique du XV e siècle , essais barbares et in- 
formes sans doute, mais ils enchantèrent trop 
long-temps nos aïeux pour ne pas avoir le 

droit d'intéresser notre curiosité Cest 

d'ailleurs de ce point de départ que le théâ- 
tre français perfectionné par le génie créa- 
teur du grand Corneille , s'est enfin élevé 
à un degré de supériorité qui n'a pu être 
surpassé ni même atteint par aucune autre 
nation. 

Le goût de René pour ces tragédies mysti- 
ques ne s'était pas prononcé seulement depuis 
son dernier séjour en Provence ; tout nous 
porte à croire que ce penchant dut succéder 
à sa passion pour les tournois et les fêtes che- 



d474-»47 6 ) DE RE]NE D'ANJOU. 87 

valeresques, car il avait fait, assure-t-on , 
« composer et exécuter en Anjou plusieurs de 
« ces mystères. » 

Un des plus anciens dont on connaisse la 
relation, fut celui qu'on célébra à Metz, le 
3 Juillet i437, sans doute en réjouissance de 
la délivrance de René (2^). Il était intitulé, 
la moralité de la passion, 

« Jean Michel (^i) 9 scientifique docteur, dit 
« Lacroix du Maine, entreprit plus tard de le 
a corriger, et le fit représenter moult triom- 
« phamment devant le roy de Sicile, sous le 
« titre de la passion de nostre Seigneur. » 

Les personnages les plus graves et les plus 
distingués de la ville d'Angers voulurent y 
remplir un rôle; le doyen de St.-Martin se 
chargea de celui de Jésus, et Jean Michel de 
celui du Lazare (2 5). 

On sait que René travailla lui-même à des 
mystères, mais aucun d'eux ne nous a été 
conservé sous son nom.... Cependant il ne se- 
rait pas invraisemblable de lui attribuer au 
moins le plan du Roy Advenir^ qui fut repré- 
senté par son ordre, et que composa Jean-le- 
Prieur (26), son maréchal -des-logis et son va- 
let de chambre. 

Hist. manuscrite de 1 université d'Angers, liv. V, P. 3q. 



88 HISTOIRE (, 474-, 4 7 6) 

Le fond de cette singulière moralité est tiré 
d'un ouvrage de Si. Jean Damascène, intitulé ; 
« Histoire de Josaphat fils d'Avennir (*), roi 
« des Indes et de Barlaam; » mais presque tout 
le reste est de l'invention de Jean Prieur ou 
de René, qui, plus poètes que la plupart de 
leurs confrères, ont exercé leur imagination 
sur un léger canevas dont ils ont su tirer une 
foule de développements. 

René se trouvant à Aix en Août 1^6, y fit 
jouer devant toute sa cour réunie, une pièce 
de ce genre, sous le titre de: « la moralité de 
« V homme mondain, à quatre-vingt deux per- 
« sonnages. » 

Ce mystère est attribué à Simon Bourgoing, 
qui devint dans la suite valet de chambre du 
roi Louis XII (27). 

On assure que ce spectacle fut exécuté avec 
la plus grande pompe ; néanmoins il n'en coûta 
que deux florins pour les habits des acteurs, 
suivant le registre de la dépense de René, 
que nous avons eu occasion de citer plus d'une 
fois. Il est présumable que la plupart des per- 
sonnages étant remplis, par des gens riches 



(*)Ce roman originairement en Siriaque,fut traduit par Jean de 
Belley ,Chartreux, dont la traduction a été imprimée à Paris en iS^/j- 

in-8.° 



0474-i47 6 ) D E RENÉ D'ANJOU. 89 

et marquants, ils faisaient eux-mêmes les irais 
de leurs costumes. 

IX. René, comme nous l'avons dit, habitait 
ordinairement, pendant l'été, la bastide ou 
maison de campagne qu'il possédait aux en- 
virons d'Aix, auprès du ruisseau de F Arc ; 
mais ce prince ne manquait guères de se 
transporter dans sa capitale, pour y assister 
aux représentations dramatiques. 

Il s'y rendait régulièrement aussi, les jours 
de grandes fêtes où, suivi de toute sa cour, 
on le voyait présenter dévotement son offrande 
et entendre l'office divin dans l'église des 
Frères-Prêcheurs; puis il allait à la métro- 
pole de St.-Sauveur, et se plaçant sous un 
trône particulier en forme d'oratoire gothique , 
orné de peintures, d'ornements et de bas-re- 
liefs de sa façon (*), il chantait les vêpres du 
chapitre dont il était chanoine d'honneur. (Il 
siégeait quelquefois à côté de l'épître auprès 
du maître autel, et il portait souvent alors la 
marque de cette dignité). Il se plaisait éga- 
lement à entendre exécuter des motets ou des 

Bouche, Tome II, fol. 470. St. Vincens, mémoires, p. 65. 

(*) On voyait, dit-on, sous ee trône un bas-relief eu marbre re- 
présentant des lions <]ui dévorent des enfanls. 

Matthieu ( hist. de Louis XI, ) pense que René avait voulu dési- 
gner par cette allégorie, les princes qui devaient se disputer sa suc- 
cession après sa mort. De Haitze assure que l'emblème dont parie 
l'historien, était à la bastide du roi de Sicile. 



9o HISTOIRE (i 474-1 4t6> 

messes, par la musique de sa chapelle, (car, 
ainsi que le rapporte Octavien de $t.-Gelais)t 
ce -Chantres avoit, tloulx et organisants, 
(( Tous approuvez en nouvelle musique. 
« De tous les beaux arts, a dit une femme 
« célèbre (*), c'esf celui qui agit le plus im- 
« médiatement sur l'âme, et René, qui paraît 
en avoir deviné la puissance dans les cérémo- 
nies religieuses, fut un des premiers princes 
qui introduisit des musiciens aux solennités 
de l'église. 

Les messes etlespseaumes sechantaientavee 
accompagnement du serpent et d'une basse 
continue. On en exécute encore à Aix, qu'on 
croit de la composition de ce prince, et dont la 
mélodie quoique très simple n'est pas sans 
agrément. On pense aussi que René fit placer 
un orgue dans la métropole de St.-Saiweur (28). 
Ce prince religieux ne devait pas manquer 
d'aller entendre les sermons de ses prédica- 
teurs , ainsi qu'il en avait contracté l'habitude, 
lorsque Pierre de Marini, évêque de Glande- 
vez (29) prêchait à Angers devant toute sa 
cour assemblée. 

Les discours singuliers que ce prélat débi- 
tait en chaire, étaient remplis de contes bi- 
zarres, de traditions fabuleuses, ou de légères 

(+*)M ,nc . de Staël. 



(i 4 7 4-i4 7 6) DE RENÉ D'AJNJOU. 91 

historiettes qui piquaient la curiosité de son 
auditoire, éveillaient son attention, et qui 
amusaient René. Plus d'une fois, même en 
sa présence, le vertueux orateur ne craignit 
pas de fronder sans ménagement le goût de 
son maître pour les choses profanes, et les an- 
ciens divertissements auxquels il s'était livré. 

Dans son sermon du jour des rameaux ( ci- 
tant Robert-le-Bon d'Anjou, qui étudiait assi- 
dûment l'écriture sainte, et Charlemagne qui 
ne passait guères de jour sans lire quelques 
chapitres de la cité de Dieu ), « les rois de 
« ce temps, ajoutait Marini, ne font plus de 
« même; ils préfèrent des livres remplis de 
« sujets d'amour, de vanité et de mensonge, 
« tels que les romans de Lancelot et ÏÏAma- 
« dis qui portent plutôt l'esprit à la volupté 
« qu'à la dévotion. » 

C'était, comme on le voit, une leçon directe 
pour René, qui non -seulement aimait à lire 
des romans, mais qui en avait publié lui- 
même, et qui en composait peut-être alors. 

Loin cependant de s'offenser de l'allusion, 
le bon prince applaudissait de bon cœur à 
cette franchise évangélique , et n'en vouait 
que plus d'estime et d'alfection à son prédi- 
cateur; bien différent en cela de Louis X[, 
devant lequel prêchait un jour le célèbre Oli - 



9 2 HISTOIRE (1474-1476) 

vier Maillard... Ce cordclier s'étant avisé de 
laisser échapper un trait hardi qui pouvait 
s'appliquer au superstitieux monarque, appre- 
nez-lui que je le ferai noyer ', dit ce prince 
à Pun de ses sombres satellites. Cette menace 
ayant été rapportée au prédicateur: « le roi 
« est le maître, répondit-il, mais qu'il sache 
« que je serai plutôt en paradis par eau, qu'il 
« n'y arrivera avec ses chevaux de poste (*). » 

Marini était tellement ennemi de tout ce qui 
pouvait ressembler à la fausseté, qu'il pros-- 
crivait même le mensonge badin ( mendacium 
jocosum), et dans l'excès de son zèle pour la 
vérité, il eut voulu qu'une femme coupable 
vînt avouer ses torts à son mari. « Sauf meil- 
« leur avis, ajoutait-il, il vaut mieux qu'une 
* femme perde sa réputation que son âme, et 
« je pense qu'elle doit faire une telle pénitence, 
« afin d'attirer sur elle la miséricorde divine.» 

Ces sermons, ainsi qu'on peut le penser, 
étaient quelquefois de nature à otfenser les 
oreilles les moins chastes; et comme nous l'a- 
vons dit, ils étaient entremêlés de faits aussi 
extraordinaires qu'absurdes, quoique le bon 
prélat affirmât les avoir appris de gens dignes 
« de foi. » 

Racontant à ses auditeurs la révélation faite 

(*) Louis XI venait d'établir alors les postes en France. Il ne sut 
f.as mauvais gré au prédicateur de sa réponse. 



U4?4-»47 6 ) DE REN É D'ANJOU. q3 

à St, Eucher, évêque d'Orléans, de la damna- 
tion de Charles Martel, et des énormes ser- 
penls trouvés dans son tombeau, Marini ajoute. 
rf qu'un saint évêque se trouvant sur les bords 
« du Rhône, vit un vaisseau monté par une 
« légion de démons noirs, et que leur ayant 
« demandé où ils allaient: Nous portons en 
« enfer , répondirent-ils, l'âme de Charles 
« Martel, parce qu'il ne voulut pas restituer 
« les dixmes de l'église, qui lui furent cédées 
« momentanément , pour contribuera l'expul- 
« sion des Sarrasins. » 

Tels étaient généralement, au XV e siècle, 
les sermons que nos bons aïeux et nos souve- 
rains allaient entendre les jours de fêtes, et 
qu'ils admiraient peut-être d'aussi bonne foi, 
que les mystères ou moralités représentés sous 
leurs yeux. 

La piété de René s'étant fortifiée encore 
davantage depuis ses malheurs, il consacra 
une partie de ses revenus particuliers à cons- 
truire des églises, à en réparer d'autres, et à 
les enrichir de ses dons, ap.rès les avoir dé- 
corées de peintures de sa main. 

Tout ce qu'il a fait exécuter en ce genre s 
paraîtrait peu vraisemblable ( en le jugeant 
d'après les fonds qu'il y employait et qui ne 
sortaient jamais que de son propre trésor ) 



94 HISTOIRE (.4;4-i4 7 G; 

si Ton ne savait combien l'ordre et l'économie 
peuvent vaincre d'obs'acles. 

Nous avons déjà dit que ce bon prince acheva 
l'église de St. Maximin, commencée au XIII e » 
siècle par Charles IL L'historien Bouche rap- 
porte à ce sujet ces deux vers latins: 

« Àndegavis Pastor nostris Renatus in oris, 
« Hoc simul inceptum continuavit opus. » 

René laissa de plus, par son testament, six 
mille florins pour continuer les réparations 
de cette église. 

Outre le couvent des Observantins fondé à 
Angers, la chapelle du Petit-Mont à Beaugé, 
il répara la nouvelle église de St. Martin, et 
en fit construire le chœur en entier. On y 
lisait cette inscription en lettres gothiques: 

« Le roi René m'assist icy. » 

Il bâtit aussi l'église de St. Pierre de Sau- 
mur. La ville de Bourges lui doit une très 
bellechapelle qu'il enrichit de précieux orne- 
ments. Il fonda également les ClaristesdePont- 
à-Mousson, les Célestins d'Avignon, etc. etc. 
« Il fit surtout illustrer et embellir, continue 
« l'historien Bouche, le couvent de la Sainte 
Baume où, comme l'écrivait ce prince dans une 

Honoré Bouche, défense de la foi des Provençaux, p. 62. Bour- 
digné,fol. i63. Dom Calmet, tome II, fol. 718. Calendrier spiri- 
tuel de Marseille, p. 182. Notes manuscrites sur Pont- a-Mousson, 
Tome IV, p. 134. 



(i474-î4:<3) DE RENÉ D'ANJOU. 95 

« de ses lettres , ipsa sancta gloriosissima ré- 
« sidens, divers is temporibus } peregit peniten- 
« tiam salut arem. » 

On retrouve encore en Provence, en Lor- 
raine, en Anjou, même en Bourgogne et en 
Alsace , des traces des pieuses libéralités de 
René. Il dota les églises de St. Marc et de 
St. Pierre de Bar. Il légua cents florins à la 
grande église de Strasbourg. Il donna à Nancy 
un os de la cuisse de St Georges, qu'il obtint 
de l'église d'Arles, par l'entremise du cardi- 
nal de Foix. Cette relique fut enchâssée dans 
un cuissard d'argent sous la figure de che- 
valier armé, et René ajouta à ce présent celui 
d'un riche tapis ainsi qu'un dais magnifique. . 
Son beau père, Charles II, avait orné l'é- 
glise de St. Nicolas de Lorraine d'un superbe 
reliquaire en argent pour enfermer un os du 
tras de St. Nicolas, évêque de Barry. René 
en fit faire un second en vermeil qu'il décora 
de pierres précieuses, de camées antiques, ce 
qui le rendait un des monumens le plus cu- 
rieux de l'état des arts au XV. e siècle; mais 
ce reliquaire, qui avait échappé aux suédois 
lors de l'invasion de la Lorraine, a été fondu à 
la monnaie de Metz le 22 Septembre 1792 (3o). 
René avait accordé une somme de cent 
livres tournois « pour achepter rentes et 



96 HISTOIRE (1474-1476) 

« faire célébrer le service le jour de sa 
« fête, et prier pour ceux qui a voient péri à 
« Bulgnéville. » Trente ans après cette funeste 
bataille , il disposa encore d'une somme de 
douze cents francs pour le même objet. 

Les richesses de la basilique de St. Mau- 
rice d'Angers provenaient également en 
grande partie de la munificence de ce prin- 
ce. Il fit transporter à St. Martin de la 
même ville, l'urne des fonds baptismaux 
placés dans l'égl ise des Accoules de Marseille, 
« et qu'il trouva si belle et si ancienne, dit 
« un historien, qu'on la croyoit du temps du 
« Lazare. » Le crédule Bourdigné pensoit 
« qu'elle estoit les fonts de baptême esquels 
« le roy Marcille payen fust baplisé, quand 
« il fust converti par la sainte Madelaine. » 

Cette translation avait eu lieu avant i473. 
René remplaça cette urne par un autre vase 
en marbre, où étaient sculptées les armes 
d'Anjou. 

Ce prince avait toujours eu la pensée d'al- 
ler en pèlerinage au saint sépulchre de 
Jérusalem, et s'y était, dit-on, engagé par un 
vœu solennel. Nayant pu exécuter ce pieux 
dessein à cause des troubles survenus dans 

Description U 1 Anjou par le père Jean de La Tuilerie, chanoine, 
p. 42. 



,4;4-i47 6 ) DE RENE T>'ANJor. 97 

ses états, « il ordonna qu'après sa mort quel- 
« que dévot personnage s'acquittât de ce soin 
« pour lui , et fût envoyé en Palestine. 

« A cette fin, dit-il, il lui sera délivré la 
« somme de trois mille ducats, tant pour les 
« frais du voyage que pour les oblations et 
« offrandes requises et accoutumées, dont ii 
« devra rapporter un bon et valable cer- 
« tificat. » 

Ce monarque s'était employé avec ardeur, 
en l'an i44*>, à la canonisation de S te . Del- 
phine de Signe, épouse de St. Elzéar de Sa- 
bran; le seigneur de Sault, Fouquet d'AgouIf , 
seconda vivement les intentions de son sou- 
verain. 

René avait donné en 1470, à l'église de 
S te . Croix (chapelle de St. Etienne, à Angers), 
un morceau de la vraie croix, enchâssé dans 
un reliquaire de vermeil, du poids de qua- 
torze marcs. Il tenait cette relique du pape 
Paul II, et le i5 Avril i47° 5 il assista avec 
la reine Jeanne de Laval , à la translation 
qui en fut faite de la chapelle de son château 
d'Angers, dans l'église qui devait la posséder. 
Jean Perrot, confesseur de René et son ambas- 
sadeur à Rome, prêcha le jour de cetie cé- 

St. \ incens, mémoires, p. i43. Rufîi, hist. de Marseille, fol. 5i 4 
TOME lll. 7 



9 8 HISTOIRE (1474-1476) 

rémonie, et dans le cours de son sermon, 
« il assura que le St. Père avait tenu ce nior- 
« ceau sacré de boi9 d'olivier plus d'un quart 
« d'il eu re à la flamme d'un cierge s«ans qu'il 
« eût été endommagé. » 

Le 2 1 Janvier de cette même année, René 
iit également présent au chapitre d'Aix, d'un 
reliquaire de vermeil surmonté d'une croix de 
même matière ornée de pierreries et renfer- 
mant une cote de St. Sébastien, ainsi qu'une 
relique de St. André, que le pape Paul II lui 
avait envoyées. ( Ce fut vers ce temps qu'il 
bâtit une chapelle sons l'invocation de St. 
Sébastien, sur le terrain qu'occupe aujourd'hui 
la place delà Poissonnerie; elle a été détruite 
en 1600). 

Enfin, on conservait dans la chapelle de la 
Purification de l'église des Accoules, à Mar- 
seille, des ornements de drap d'or et de velours 
cramoisi, offerts par René. 

X. Lorsque les soins donnés à de pieuses 
fondations, à des exercices de piété, à ses 
voyages, à la culture de la musique, de la 
poésie et de la peinture, permettaient encore 
quelques loisirs à René, un des goûts favoris 
de ce prince était d'étudier l'astronomie, et 

St. Vincens, mémoires, p. 11. Manuscrit provençal inédit. 



(i474-*47 6 ) DE RENE D'ANJOU. 99 

de s'instruire en astrologie, pour « prophé- 
« liser et faire V histoire de V année $ » c'est 
ainsi qu'on appelait alors Palmanach. 

Ce monarque se livrait à ces observations 
curieuses avec Pierre de Nostredame ou JNos- 
tradamus(3i), (bisaïeul du célèbre prophète 
Michel ). C'était un juif néophite qu'il avait 
fait baptiser et que le duc de Calabre garda 
long-temps auprès de lui en qualité de méde- 
cin. Il le laissa ensuite à son père en par- 
tant pour la Catalogne. 

René passait beaucoup de moments avec ce 
vénérable personnage qu'il aimait, dit-on, à 
cause de sa vieillesse et expérience , et sans 
doute aussi parcequ'il avait été attaché à Jean 
d'Anjou. 

Un ancien manuscrit provençal rapporte 
« que le dit Pierre de Nostredame avait 
« prédit à son maître qu'il ne mourrait jamais 
« à la guerre, mais en sa maison et en son 
« repos.» 

René l'anoblit et lui accorda pour armes, 
une roue d argent sur un champ de gueules, 
avec cette devise : « soli Deo. » 

On a cité un autre astrologue, dont le nom 
est inconnu, qui fut également attaché à ce 
prince. 

Une des jouissances de René était encore 

7* 



too HISTOIRE (i4 7 4-i4 7 6) 

de rassembler dans son palais, une collection 
d'objets rares et précieux. Quoiqu'il eut perdu 
presque tous ses états, et que son influence 
politique fût à peu près nulle, il put néan- 
moins satisfaire son goût pour ce genre de 
recherches , car la plupart des princes ses 
contemporains, qui l'avaient connu dans la 
prospérité, lui étant demeurés fidèles et cul- 
tivant son affection, lui envoyaient à l'envi 
des présents qui devaient lui plaire et l'in- 
téresser. 

Le roi de Portugal , Alphonse V, dit l'Afri- 
cain, (fondateur de l'ordre de l'épée, mort le 28 
Août i480î que René avait vu en France en 
1476, lui adressa entr'autres choses curieuses, 
« dit l'annaliste d'Anjou, ung éléphant, deux 
« dromadaires, marmottes, des singes blancs 
« et plusieurs bestes estranges venant des 
te Indes. » Mais aussi généreux qu'il était peu 
vindicatif, René, oubliant les injures récentes 
de Louis XI, lui céda une partie de ces ani- 
maux très rares alors, « et le roy en fut fort 
aise, ajoute la chronique, car il appétait cho- 
« ses nouvelles , et l'on n'en avoit point de 
« telles par-deçà. » 

Bourdigné, fol. 1G2. \rt de vérifier les dates. 



(1474-1476) DE REN É D'ANJOU. 101 

« Pareillement venoient tous les jours par 
« devers lui, ambassadeurs de divers souverains 
« qui demandoient tous son alliance, le cou- 
rt sultoient et lui apportaient nouvelles et dons 
« de tous quartiers - y et même le saint père 
« Sixte IV (*) ( François d'Abescola de la Ro- 
* vère) , lui envoyait souvent messagiers el 
k présents, et luy, par cas pareil, leuradres- 
« soit plusieurs singularités et choses de plai- 
« sirs. » 

On rapporte que N des pêcheurs de Marseille 
ayant pris sur la côte un monstre marin fort 
singulier, auquel on donna le nom de Triton , 
à cause de sa ressemblance avec une ligure 
humaine , ce poisson fut aussitôt présenté 
comme une merveille à René qui le garda 
dans son cabinet. 

Nous citerons un fragment d'une lettrr 
de Louis de Laval (32j, oncle de la reine dr 
Sicile, pour prouver combien René était gé- 
néreusement porté à se dessaisir de ce qu'il 
possédait, même des objets qu'il avait eu le 
plus de peine à se procurer. 

« Au surplus, sire, je suis passé par le duc 



Hist. de Marseille, Ruffi,Liv. XII, p. 288. 

(*) Il était fils d'un pêcheur et succéda a Paul II, en ifaU Il 
mourut le i3 Août 1 /| J5 4 - 

Art de vérifier les dates, fol. 3i I. 



102 HISTOIRE (1474-1476) 

« ( vraisemblablement Charles -le -Téméraire 
« ou François II, due de BretagneJ qui m'a 
« faict bonne chière, et n'a pas faict de l'es- 
« trange de moi, car il m'a destroussé de la 
« plus grande partie des belles et estranges 
« choses que aultrefois il vous avoist pieu me 
« donner, c'est à sçayoir l'habillement du 
« Turch, chappeauloc et cousteauloc et auL 
« très choses, et lui ay dit, sire, que vous me 

« les aviez donnés et il m'a dit, sire, qu'il 

« viendra prochainement à Comper , où il 
« pense trouver beaucoup mieulx que je ne 
« luy ai baillé. 

« Si vous supplie, sire, que vous n'oubliez 
« pas vostre bonne coustume à m'envoyer par 
« le porteur mon serviteur, quelque chose, 
« s'il vous est rien venu d'estrange. 

« Aussi, sire, vous plaise m'envoyer un 
« brau (*) en paincture, portant vos armes 
« au col, comme ceulxqui sont paincts en vous- 
« tre hostel du jardin d'Àix, et me donnez 
« de vos choses estranges, qui sont en une 
« boëste que vous me montrâtes à Lyon, et 



(*) On appelle a Arles , brau , un taureau de la plus grande force. 
Un seigneur, Antoine de la Tour, fut désigné par le surnom de 
brau. René, par lettres patentes du 22 Août 1470, lui accorda le 
titre de son conseiller dans tous ses états, pour services rendus à 
son fils dans le royaume de Naples et eu Catalogne. 

État de la noblesse de Provence. Robert III, p. i4o. 



(i474-»47 6 ) DE ^ E ^É D'ANJOr. icv > 

h sont painctes en feuilles de papier, car je 
« fais paindre une galerie où je vouldroye 
« bien aveoir quelque chose estrange pour y 
« mettre. Et avec ce, sire*, me donnez un 
« prengue à mailles travaillées, pour prendre 
« les bécasses et les cousseroux. 

« Au fort , sire , vous savez mieulx ce qu'il me 
« fault mettre que je ne le sçay deviser, et 
« s'il vousplaist, rien de parderà,vous plaise, 
k sire, me le faire scavoir et il sera fait in- 
« continent. 

« A Comper, ce 28 Avril. » 

On pense bien que René, peintre et ama- 
teur passionné de tableaux, ne négligeait au- 
cun moyen d'en rassembler de toute part, et 
que ses galeries ainsi que ses appartements 
devaient en oiTrîr une riche collection. On 
sait qu'il aimait à en réunir dont les su- 
jets décelaient «ne sorte de bizarrerie ou d'o- 
riginalité chez l'artiste qui les avait peints. 
Dans le voyage qu'il fit à Lyon en 1476, il en 
acheta trois, le 5 Mai, dont il donna trois flo- 
rins (environ trente francs de notre monnaie). 

Le premier de ces tableaux représentait une 
femme qui estrille un homme , et le second , un 
homme qui estrille une femme. 

I'apon III, p. 384- Chronique de Provence,, fol 6{q Lettre ori- 
ginale de Louis de Laval. 



ia4 HISTOIRE 1 474-1476; 

Un de ses serviteurs dévoués, Jean de Bar- 
thélémy , (dit le chevalier magnifique , et qui 
remplit long-temps les fonctions de juge mage 
de Provence) avait été très curieux aussi de 
se former une galerie de tableaux. A sa mort , 
René demanda à Jehanne de la Forest, sa 
veuve, de les lui céder, et lui fit écrire à ce 
sujet par l'un de ses valets de chambre. 

k Sire , lui répondit-elle, Chariot Pierre (*) 
« m'a escript touchant les pourtraiclures de 
* feu Barthélémy.... qu'il plaise à vous me 
« faire sçavoir si vous les voulez, et vous les 
k envoyré.... Sire, tout est bien à vous.... non 
k pas les pourtraictures seulement, mais tout 
« ce que je possède au monde vaillant. » 

C'est par de semblables recherches qui le 
distrayaient, et par les innocents délassements 
dont nous venons d'esquisser le tableau, que 
le bon René tempérait l'amertume des regrets 
qui ne cessaient de le poursuivre, et qu'il 
parvint à se créer une sorte d'indépendance 
morale que ne pouvaient désormais lui ravir 
l'ingratitude des hommes, ni les caprices de 
la fortune. 

S'il ne recouvra pas entièrement un bon- 
heur auquel il n'aspirait même plus sur la 

(*) Valet de chambre de René. 



4 i47 6 DE REJN É D'ANJOU io5 

terre, il réussit du moins par les ressources 
de son esprit, autant que par la force de son 
âme, à se tracer, au milieu d'un peuple qui 
savait apprécier sa présence, une vie simple, 
active, pleine de cette philosophie si néces- 
saire dans un âge avancé, et qu'on peut tou- 
jours qualifier du nom d'heureuse, lorsqu'on 
en compte les jours par des travaux utiles, des 
bienfaits, de bonnes actions, et l'accomplis- 
sement de tons ses devoirs. 



FIN DU SEPTIEME LIVRE. 



LIVRE HUITIEME. 

Depuis le voyage de René à Lyon jusqu'à sa mort, 
De i/j.76 à 1480. 



»•©©©•< 



I. De hautes considérations politiques , ou des 
craintes pour la tranquillité future de ses peu- 
ples, étaient seules capables d'arracher René à 
un repos si chèrement acheté, et à un genre de 
vie aussi conforme à ses habitudes, à son âge 
et à la situation actuelle de son âme. Ce mo- 
narque n'hésita donc pas à s'éloigner de son 
palais d'Aix, pour interposer sa médiation 
entre le roi de France et le pape Sixte IV, 
avec lequel il avait conservé d'intimes relations- 

Les sombres s oupçons de Louis XI , fomen- 
tés par la calomnie, ou plutôt servant de pré- 
texte à son insatiable ambition, commençaient 
d'ailleurs à se réveiller d'une manière alar- 
mante contre René. Une entrevue devenait 
indispensable entre ces deux princes. 

Nous avons déjà rapporté que Louk XI 



Papon J tome III, p. 3q6, 399. Mathieu, hist. de Louis XI, p- 
369. Ruffî, hist. des comtes de Provence, fol. 391. Chronique de 
Provence, fol. 637. Bourdigné, fol. 159. Monstrelet, II, fol 33 
Chronique de Louis XI , p. 258. 






d 476-1480) DE RENÉ D'ANJOU. 107 

exigeait de René l'abandon de tous ses états, 
en échange d'une modique pension viagère. 
Cette injurieuse proposition avait été rejetée ■ 
mais le roi de France ne se lassant point dans 
ses poursuites, réclamait maintenant de son on- 
cle la moitié de ses revenus, et même la ces- 
sion d'une partie de ses provinces. Etayant ses 
prétentions du titre de fils et héritier de Ma- 
rie d'Anjou , il redemandait en outre le rem- 
boursement de la dot d'Anne de France, et 
des secours fournis à la reine d'Angleterre 
sa cousine, avec les intérêts de toutes ces 
sommes depuis un grand nombre d'années, 
ce qui formait une masse de dettes que René 
n'aurait jamais eu la possibilité d'acquitter. 

Louis XI lui renouvelait encore à ce sujet 
l'offre de la rente de soixante mille francs, 
moyennant laquelle il entrerait immédiate- 
ment en possession de la moitié de ses do- 
maines* 

L'absurdité d'une aussi étrange prétention 
se démontre facilement. Etait-ce, en effet, au 
roi de Sicile à répondre d'une dot touchée 
par Nicolas d'Anjou, tandis que René II de 
Lorraine avait seul hérité de ce dernier 



Hist. littéraire de Lyon, II, p. 39^, 4oi. Mémoires de l J h. de 
Commes,tomeI.«,liv. V,p. i53,335. Paradin, hist. de Lyon, p. 
276. BeIJeforest,p. 418. 



io8 HISTOIRE (i 4761480) 

prince? Il en était de même à l'égard de Mar- 
guerite d'Anjou. Son père devait-il se regar- 
der comme engagé à restituer jusqu'aux in- 
térêts d'une somme qu'on avait paru offrir en 
pur don ? . . . 

Révolté de ces odieuses persécutions, René, 
ainsi qu'on l'a vu, avait songé à se jeter entre 
les bras du duc de Bourgogne, et Louis XI 
ayant surpris leur correspondance , avait 
cité son oncle à son parlement. Cette cour 
délibéra, il est vrai, « qu'on pouvait procé- 
« der en bonne et loyale justice contre le roi 
« de Sicile, vassal de la couronne de Fran- 
ce ce ; mais elle avait ajouté , que par égard 
« pour son âge, et par d'autres considérations, 
« il devait être ajourné à comparaître devant 
« la cour suffisamment garnie de pairs, afin 
« de s'y défendre en personne de l'accusation 
« intentée contre lui, sous peine debannisse- 
« ment perpétuel et de confiscation de tous 
« ses biens. » 

Les choses n'en furent pas poussées alors à 
cette extrémité, soit par la crainte qu'une 
telle rigueur n'accélérât l'intention manifestée 
par René de faire une cession générale de ses 
états au duc de Bourgogne, soit que Louis XI 
se contentât pour le moment des dispositions 



(i4 761480) DE RENÉ D'ANJOU. 109 

du roi de Sicile en faveur de Charles, comte 
du Maine. 

Mais pendant que René vivait paisiblement 
en Provence, le fils de Philippe-le-Bon, justi- 
fiant phis que jamais le surnom de Téméraire, 
venait d'être entièrement défait à Granson 
par les braves Helvétiens, et Louis XI ne 
croyant plus avoir à redouter son influence, 
recommença aussitôt ses menaces et ses indi- 
gnes manœuvres envers son oncle. 

Ayant de trop justes motifs de croire qu'on 
allait tenter tous les moyens de le perdre (ij, 
René n'eut d'autre ressource que d'envoyer 
au roi de France, le 18 Février i47^, son 
neveu Charles d'Anjou, pour chercher à flé- 
chir sa colère et à le ramener à des sentiments 
moins passionnés contre lui. 

« Mon neveu (disait ce malheureux prince, 
« dans les instructions remises au comte du 
« Maine), nous qui détestons d'une haine de 
« mort, tous débats, discors, querelles et dis- 
« sentions, et recognoissons que la paix est 
« de tout temps acceptée de Dieu , comme au 
« rebours la discorde lui est très desplaisante, 
« nous considérons par mesme moyen pro- 
* fondement, que si les troubles, tumultes 
h et remuements viennent tour à tour plus 
« loin, ils pourront allumer le feu et plu- 



no HISTOIRE (1476-1480) 

« sieurs scandales et malheurs, parce que nous 
« prenons un singulier plaisir de complaire et 
« demeurer sur la parole de vérité, etc, etc.» 
René écrivait en même temps à Louis XI, 
« qu'il prenait à témoin Dieu et les hommes, 
« de quelle foi et bienveillance il avait tou- 
« jours esté envers lui,» et il finissait sa lettre 
en disant: « qu'il lui importait de faire ces- 
« ser le scandale que causeraient d'odieuses 
« procédures dirigées contre un prince du 
« sang, son oncle, paisible vieillard qui ne 
« demandait qu'à finir tranquillement le reste 
« de ses jours. » 

A ces assurances, René crut devoir ajouter 
des preuves plus solides, car on trouve au tré- 
sor des Chartres du royaume, «que le 7 Avril, 
« 1476, il fut fait lecture au conseil tenu 
« dans l'hôtel-de-ville d'Arles , du serment 
« prêté par le roi de Sicile à Louis XI, de 
« n'avoir aucune intelligence, ligue, confédé- 
•< ration avec le duc de Bourgogne ni ses 
« partisans. » ( Il le jura même sur la croix 
de St. Laud, pour laquelle on sait que le roi 
de France avait une dévotion particulière. 
Ce cruel despote, offrant un mélange bizarre 
d'incrédulitéetde superstition, était si convain- 
cu que ceux qui manquaient à cette pro- 
messe solennelle mouraient dans l'année , 



(»47 G - , 48o) DE RENE D'ANJOU. m 

qu'il l'exigeait presque toujours des autres, 
sans oser jamais s'y exposer lui-même ). 

Ce résultat, si impatiemment attendu par 
Louis XI , fut dû en grande partie à l'habileté de 
Gui de Puisieux, archevêque de Vienne; de 
Jean de Blanchefort, maire de Bordeaux, et 
de Gratien Faure, président de Toulouse. A 
force d'égards, d'adresse et de sages conseils, 
ces ambassadeurs parvinrent à triompher des 
ju'stes ressentiments du roi de Sicile, et à 
lui arracher l'acte que nous venons de citer; 
il fut signé et scellé par « Jean de Cossa, 
« grand sénéchal de Provence, Saladin d'An- 
« glure, Honoré de Berre, Vivant de Boni- 
« face, juge mage, Palamède de Forbin, pré- 
« sident, Jean de Gérente et Benjamin, con- 
te seillers, Renauld de Villeneuve, baron de 
« Vence, Baptiste de Ponte vez etc. etc..) 

Il paraît que l'imprudence du duc de Bourgo- 
gne concourut puissamment à la détermination 
prise par René. Philippe, comte de Bresse, 
prince dévoué à Louis XI, réussit à s'emparer 
d'un projet écrit de la propre main de Char- 
les-le-Téméraire, et dans lequel il ordonnait 
à Château-Guyon , l'un de ses agens, d'aller 

Hist. ecclésiastique , tome XXIII , p. 44- 



ni* HISTOIRE. (1476.14.fio) 

lever des troupes en Piémont, afin d'assurer 
le succès de l'invasion de la Provence dont il 
avait résolu de s'emparer. L'original de ce 
projet ayant été envoyé à Louis XI, fut bien- 
tôt placé sous les yeux de René, qui, indi- 
gné de la déloyauté du duc de Bourgogne, 
jura de cesser toute relation avec ce prince. 

Aucune circonstance ne pouvait servir pins 
à propos la négociation de l'archevêque de 
Vienne. Louis XI en sentait trop l'importance 
pour ne pas feindre au moins de se repentir 
de sa conduite envers son oncle. Aussi, parut-il 
depuis ce moment s'être réconcilié de bonne 
loi avec René, et chercher sincèrement les 
occasions de lui complaire. 

Ce retour inespéré à une harmonie qui sem- 
blait devoir être de longue durée, engagea 
sans doute le pape Sixte IV à recourir au roi 
de Sicile, pour terminer, sans effusion de 
sang, les discussions pleines d'aigreur qui 
venaient de s'élever entre les cours de Rome 
et de France. 

Ce pontife n'avait point jusques là montre 
cette violence dont les suites furent si fatales 
aux Médicis, à Florence à l'Italie entière, 

Duclos,tome II, p. 26. hist de Louis XI. 



i47&i4Po) DE RENÉ D'ANJOU. ni 

et les commencements de son règne, en lui 
méritant l'estime générale, lui avaient parti- 
culièrement attaché René. Mais quoique Sixte 
n'eut point encore terni son pontificat par 
Faveugle ambition d'élever sa famille, sa con- 
fiance dnns son neveu, le cardinal delà Bovère, 
avait failli à lui devenir funeste. En effet, 
ce dernier voulant étendre à l'archevêché 
de Lyon, la légation dont il était investi, 
Louis XI s'offensa de ce qu'on paraissait mé- 
connaître les libertés de l'église gallicane, et 
lf î t sommer le pape de se conformer au canon 
du concile de Constance. Il annonça en même 
temps qu'il allait prendre de^ mesures pour 
obtenir une prompte satisfaction. 

Ce fut alors que llené, sollicité par la cour 
de Rome, consentit à se mettre à la tëie de 
l'ambassade qu'elle envoyait en France. 

Il était urgent de conjurer l'orage qui me- 
naçait Sixte IV, et qui pouvait atteindre René 
lui-même, si l'on considère la politique tor- 
tueuse de Louis XI, et le peu de confiance 
que méritaient ses traites comme ses promes- 
ses. Revenant d'un pèlerinage a Notre-Dame 
du Puy, en Vêlai, il s'était arrêté à Lyon, et 
déjà l'avant-garde de son armée s'était montrée 
sous les remparts de la capitale du Comfnt 
vcnaîssin. 

TOME III. 8 



n4 HISTOIRE (147G-1480) 

René partit donc vers les premiers jours de 
Mai i4y6> accompagné de Julien delà Rovère, 
cardinal de St.-Pierre-aux-liens, ( depuis pape 
sous le nom de Jules ÏI), de Jean de Cossa,de 
plusieurs prélats romains et provençaux, et 
d'une parlie des seigneurs de sa cour. 

Louis XI qui l'attendait à Lyon, l'y combla 
de prévenances, parut être entièrement re- 
venu de ses préventions, et en fit éclater le 
témoignage le moins équivoque en sanction- 
nant toutes les demandes du souverain pontife, 
qui obtint même la délivrance du cardinal 
Haine, enfermé depuis près de dix ans dans 
une des cages de fer de son invention. 

Le roi de France prodigua ensuite à René 
ces sortes d'attentions dont on ne l'aurait point 
cru capable, et que son esprit souple et adroit 
lui suggérait au défaut de son cœur. Dési- 
rant, dans un accès de gaieté et de bonhomie, 
qu'il savait affecter quelquefois, faire partager' 
à son oncle les divertissements populaires qu'il 
se permettait de temps en temps (*), il le 



Bouchet, annales cTÀcquitaine, fol. 127, Bourdigné. 

Boclin, recherches sur T Anjou , chap. LVIIl. p. 3o^ , tome II. 

(*).< long-temps demourèrent les roys de France et de SeciJ< à 
« Lyon, traictant de leurs affaires, en grant. amour et familiarité, 
« ainsi comme il semblait. . . et tous les jours, le roy Lojs , pour 
« resjouir son oncle de Sécile, le menoit veoir les belles dames et 
« damoisellcs lyonnaises, et pareillement le conduisoit aux marchés 



(i47<W8o) DE RENÉ D'ANJOU. i i5 

« conduisit au milieu des foires et des mar- 
« chés de Lyon, et le mena, dit-on, visiter 
« les belles dames et damoiselles de cette 
« ville. » 

On assure aussi que, connaissant le goût de 
René pour les pierres précieuses, il poussa la 
galanterie jusqu'à lui en offrir une quantité 
assez considérable, et qu'il accompagna ce don 
de livres curieux, de médailles et de divers 
objets d'antiquité (*). 

L'histoire rapporte néanmoins que, malgré 
cette intimité apparente, René voulut avoir 
une explication particulière avec Louis XI, 
et qu'elle donna lieu à de vifs reproches de 
part et d'autre. 

Jean de Cossa qui se trouvait présent , 
blessé des injustes plaintes renouvelées encore 
par Louis XI sur les liaisons de son oncle et 
de Charles-le-Téméraire, lui dit alors avec 
une rare franchise-. « Ne vous esmerveiîlez, 
« sire, si le roy mon maistre a offert au duc 
« de Bourgogne de le faire son héritier; car 
« il en a esté conseillé par ses serviteurs, et 



« et foires royales , tenant pour lors h Lyon. Et pour ce que il scavoit 
«< que son oncle estoit amoureux de joyaulx et pierres précieuses, 
«il luy en fit présent de plusieurs de grand' valeur. » 
{*) «Louis XI , dit un vieil historien, jetoit un gardon pour prendre 
a un brochet. » 

8* 



n6 HISTOIRE (1476 1480) 

« spécialement par moi, attendu que vous, le 
« iils de sa sœur et son propre neveu, lui 
« avez fait des torts si grands que de luy avoir 
K surpris les châteaux d'Angers et de Bar, et 
« si mallraité en toutes ses aultres affaires. 
« Nous avons bien voulu mettre en avant le 
« marché avec ce duc, afin que vous en eus- 
« siez la nouvelle, et pour vous donner envie 
« de nous faire raison, et connaître que le roy 
« mon maislre est votre oncle...; mais nous 
« n'eûmes jamais l'intention de mener le mar- 
« ché jusqu'au bout. » Le fidèle sénéchal lui 
reprocha ensuite, avec la même hardiesse, sa 
conduite déshonorante envers un prince res- 
pectable, plein de droiture que ses malheurs 
et son âge auraient du garantir de faut d'in- 
dignes procédés. 

Habitué à dissimuler, Louis XI ne parut 
nullement offensé des discours du sincère 
Jean de Cossa, auquel deux ans auparavant, 
il avait adressé une réponse si laconique sur 
le même sujer; il ne l'en traita pas avec 
moins d'égards et sembla dès ce moment re- 
doubler de caresses pour René , afin d'ef- 
facer de son ame jusqu'à l'ombre de tout pé- 
nible souvenir. 

Témoin de ce; te scène,. Philippe de Coin- 
mines oublia un instant aussi son rA!e de 



(i4:(3-i48oJ DE RENÉ D'ANJOU. 117 

courtisan, en approuvant hautement l'éner- 
gique sortie du vieux sénéchal, et absorbé par 
l'unique pensée de plaire au roi de Sicile, son 
maître ne lui en sut point mauvais gré. 

Louis XI ne se contenta pas d'avoir recou- 
vré la confiance et l'affection de son oncle. 
Chacun des ministres qui avaient accompa- 
gné René à Lyon, eut part à ses bonnes grâ- 
ces, et il se flatta ainsi de s'a'ssurer en eux des 
appuis toujours prêts à entretenir le vieux 
monarque dans les nouveaux sentiments qu'il 
venait de chercher à lui inspirer. 

Palamède de Forbin, le plus influent des 
seigneurs provençaux soit auprès de René, 
soit auprès de Charles du Maine , devint 
surtout , dit-on , l'objet des attentions po- 
litiques de Louis XI. Les cajoleries, les pro- 
messes, les présenls ne lui coûtèrent rien 
non plus pour s'insinuer dans l'esprit des 
autres officiers du roi de Sicile , et Ton 
a prétendu que gagné par leurs instances, 
« René consentit a refaire son testament en 
« faveur du roi de France, et l'écrivit de sa 
« propre main, aux Cordeliers de Lyon, où il 
« logeait apparemment. >» 

Mais cette assertion ne repose sur aucun 
fondement, et il paraît que Louis Xï dût se 



n8 HISTOIRE (1476-1480) 

contenter de la promesse de Palamède de 
Forbin, que la Provence serait réunie à la 
couronne, si Charles du Maine mourait sans 
enfants. 

Au surplus, le seul acte que nous connais- 
sions de René pendant son séjour à Lyon, est 
une lettre (*) du i4 Mai 1476, par laquelle 
« ce prince consent à ce que Louis XI nom- 
« me qui bon lui semblera pour la garde et 
« capitainerie du château d'Angers. » 

II. René, qui se trouvait encore à Lyon à 
la fin de Mai, prit enfin congé pour toujours 
du roi de France, et retourna dans sa paisi- 
ble habitation d'Aix. Là, oubliant en vrai sage 
et en prince chrétien tant d'injures reçues, il 
ne voulut plus regarder le monarque qui 
l'avait offensé xjue comme le protecteur de 
Charles du Maine et des provençaux. 

Quoiqu'il n'eût désormais rien à craindre 
tlu duc de Bourgogne, et que son testament 
dût former une barrière éternelle contre tou- 
tes les prétentions [élevées sur son hérita- 
ge , René s'applaudissait d'autant plus de la 



Essai sur Thist. des comtes de Provence, par M. Boisson de la 
Salle. Bodin il, eh. LVM, p. 5o> 

(*) Cette lettre se trouve au trésor des chartes du royaume. 
TomeI. er , p. 282, N. 4. 



(1476-1480) DE RENÉ D'ANJOU. 119 

conduite de Louis XI* qu'il avait souvent 
gémi en secret des démêlés du jeune duc de 
Lorraine, René II, et du comte du Maine 
Malgré les liens de parenté qui les unis- 
saient, ces deux princes se témoignaient 
une froideur trop manifeste pour ne pas 
cacher quelque arrière pensée, et leurs ac- 
tions comme leurs discours laissaient trop 
entrevoir , que si l'un était iier du choix 
de son oncle, l'autre comptait faire valoir 
ses droits, à main armée, sur la succession de 
son aïeul. 

On raconte à ce sujet, « qu'un jour le vieux 
« roi, instruit d'une nouvelle discussion sur- 
r' venue entre cet beau-frères , et se trouvant a 
« table avec eux, prit une épaule de mouton 
k dans un plat, et la jeta à deux chiens qui- 
ce se précipitant sur cette proie, la quittèrent 
« bientôt pour s'attaquer l'un l'autre et se dé- 
« chirer à belles dénis... René appelant alors 
« un de ses valets de chambre, ordonna qu'on 
« lâchât un énorme dogue, qui vint sur le 
« champ mettre d'accord les deux assaillants, 
« en leur enlevant l'objet de leur querelle » 

« 11 en sera de même de vous, dit ce mo- 



Matlneu,lu>t. de Louis XI , p. 497« Dom Plancher, tomelV. p 
^56. Honoré Bouche, tome II, loi. ^72. Hiit. littéraire de Lyon 
II, p. 4oo. 



i ><> HISTOIRE (i.476ti48oj 

« narque en soupirant, et s'adressant à son 
neveu et au due de Lorraine.... « Vous vous 
« bâtirez de ce qu'un plus puissant que vous 
« emportera (*)! » 

La prédiction renfermée dans cette espèce 
d'allégorie n'aurait nullement découragé He- 
né ÏI, si des motifs de politique et l'adresse 
de Louis XI ne l'avaient irrévocablement ex- 
clu de la succession de son aïeul. Sa vie en- 
tière prouva combien il était digne d'être 
préféré à tout autre, et son esprit supérieur, 
sa valeur héroïque, toutes les qualités qui 
subjuguent le vulgaire, mon lièrent plus tard 
à l'Europe à quel degré de gloire il serait 
parvenu sur un théâtre moins circonscrit. 

Élevé auprès du roi de Sicile jusqu'à l'âge 
de vingt-un ans , ce prince avait épousé Jeanne 
d'Harcourt, nièce de la reine Jeanne de La- 
val. Dans la suite, Iicné d'Anjou n'avait pu 
entendre sans une satisfaction mêlée d'orgueil, 
les éloges unanimes que son petit-fils forçait 
l'envie même h lui accorder (2). 



(*) On voyait, dit Mathieu, cet emblème en relief en une chaire 
de l'oratoire de René , en Péglise de St. Sauveur d'Aix. 

( Hist. de Louis XI. ) 

Art de vérifier les dites, fol. 677. Bourdi^né, fol. 1S9. Beliefo- 
rest fo 1 . 4*8 DomCahuet iï^fol 933. Fabert, hist. des ducs de 
Bourgogne. Guerre de René II, p. ifa. Chronique de Lorraine, 
Dom Plancher, tome IV. 



i' l7 6-i48o) DE REiNÉ D'AJNJOU. 121 

Il semblait, en effet, que le ciel eût choisi ce 
jeune héros pour arrêter dans son cours dé- 
sastreux, le plus redoutable des guerriers de 
son temps, le célèbre Charles de Bourgogne, 
surnommé le Hardi, le Terrible ou le Témé- 
raire (3). L'effroi attaché à son nom, la renom- 
mée toujours croissante de ses exploits, loin 
d'intimider le duc de Lorraine, avaient rendu 
plus impérieux encore son désir de se mesu- 
rer avec Charles, et, le 2 Mars 1476, il s'était 
trouvé à la bataille de Granson où, combat- 
tant pour les Suisses, il avait fortement con- 
tribué au gain de cette mémorable victoire. 

Informé que l'orgueilleux vaincu levait une 
nouvelle et formidable armée pour se venger 
des intrépides Helvétiens , René II alla à 
Lyon, pour solliciter des secours de Louis 
XI; mais il n'y arriva qu'après le départ du 
roi de Sicile. 

Son apparition inattendue dans cette cité, 
y produisit d'abord une sensation qu'on ne 
peut décrire, et bientôt l'enthousiasme y 
fut porté à un tel point, que les principaux 
négociants voulurent former eux-mêmes la 
garde du prince lorrain. 

Habillés de ses couleurs ( blanc gris et rou- 
ge ), ils s'empressèrent de lui servir d'escorte 
durant son séjour dans leur ville, et il fut 



1^2 HISTOIRE ( i4 7 6- , 480) 

impossible à llené de se refuser à ce! hono- 
rable témoignage de respect et d'attachement. 

Mieux connu encore, et devenu l'objet de 
tous les vœux comme de tous les entretiens, 
on ne tarissait plus sur ses malheurs et sur 
la foule d'actions généreuses qui lui avaient 
mérité tant de preuves d'affections de la part 
de ses sujets. On rapportait entr'autres, à 
cette occasion, qu'un soir, dans l'un de ses 
voyages, au moment où il priait, prosterné au 
milieu d'une antique église, une femme nom- 
mée la veuve Walter, couverte d'un long voi- 
le, s'approcha de lui en silence, s'inclina pro- 
fondément, glissa dans sa main une bourse d'or, 
et disparut subitement à ses regards attendris. 

On ajoutait que, pendant sa dernière cam- 
pagne, un des généraux lorrains lui ayant 
proposé de brûler un village ennemi; « Ca- 
« pitaine, avait répondu le duc, quand maulx 
« vouldras faire, enquérie conseil de moi, 
« et pas n'en feras. » 

Dans une autre circonstance , un soldat 
bourguignon prisonnier, se plaignait à HenélI 
de manquer de pain depuis vingt quatre heu- 
res: « Si n'en as eu hier, s'écria le prince, c'est 
« par ta faulte... falloit m'en dire; ains, seroit 
« la mienne, si en manquois en avant. » A 
ces mots, il lui donna tout son argent, et re- 



(14761480) DE REINE D'ANJOU. i^3 

commanda spécialement les malheureux pri- 
sonniers à ses généraux. 

La victoire de Granson avait achevé de 
mettre le sceau à une réputation déjà si peu 
commune. 

Mais l'admiration excitée par le duc de 
Lorraine, à un âge où il est si rare d'obtenir 
un pareil sentiment, bien loin de se commu- 
niquer à Louis XI , ne lui montra plus dans 
René II qu'un rival d'autant plus dangereux 
que, craint de ses ennemis, il possédait au 
plus haut degré l'art de se faire aimer... Ain- 
si, quoique le roi de France eut un intérêt 
réel à élever une puissante digue contre les 
progrès de Charles-le-Téméraire, une basse 
jalousie le porta à n'accorder à son vain- 
queur que d'insignifiants secours, accompa- 
gnés de quelques vagues promesses dans un 
avenir indéterminé... 

Aussi mécontent de ce glacial accueil, que 
pénétré des sentiments des Lyonnais, René 
II, s'éloignant des rives fortunées du Rhône 
et de la Saône, franchit rapidement les Alpes 
et retrouva à Zurich les fiers descendants 



Dom Plancher , tome IV. p. 456. Paradin,foI. 977. Duclos hist, 
de louis XI , p. 20. 



ï*4 HISTOIRE ri4 7 6_,48o) 

des compagnons de Guillaume-Tell, déjà en 
armes, et impatients de voler aux combats. 
Ayant reçu avec acclamation leur jeune allié, 
ils l'admirent à leur conseil, ( toujours suivi 
du fameux ours qu'il avait apprivoisé ), et 
lui prouvèrent que de simples montagnards 
étaient plus sensibles à sa propre gloire que 
le roi de France, son proche parenl. 

Ce fut le 2 'i ou le ^4 Juin suvant, que se 
livra la bataille de Morat,où des milliers d'os- 
sements blanchis par plus de trois siècles, 
attestent encore à la postérité l'héroïque va- 
leur d<* René Iï, et le carnage horrible de 
l'armée bourguignone.(*) Leduc de Lorraine 
y eut un cheval tué sous lui, et les Suisses 
furent tellement persuadés qu'ils lui devaient 
la victoire, qu'ils lui abandonnèrent les tentes 
et les trésors du duc de Bourgogne. 

Cependant, quoiqu'il fut demeuré long- 
temps errant, et que ses revers successifs eus- 
sent semblé par intervalle glacer son coura- 
ge et troubler sa raison, Charles parvint bien- 
tôt à rallier une troisième armée, marcha 



(*) L'iirméc du duc Charles a laissé ce monument ici. — Telle 
fut l'inscription que les vainqueurs firent placer sur l'ossuaire de 
M orat. 



(!476-i48o) DE RENÉ D^ÀNJOU. i?5 

sur la Lorraine, s'empara d'une partie de ee 
duché, et entra même dans Nancy le 27 No- 
vembre 1476- 

Enflé d'un succès prodigieux, qui effaçait 
de sa pensée le souvenir de ses récents désas- 
tres, le duc de Bourgogne exerçait déjà en 
Lorraine tous les actes de la souveraineté, 
lorsque René, accompagné des vainqueurs de 
Morat , reparut dans ses états désolés , ac- 
courut vers sa capitale , et profita d'une 
absence momentanée de l'usurpateur pour la 
délivrer. 

Mais il fut forcé de s'en éloigner à son 
tour devant Charles , qui revint plus ter- 
rible que jamais à la tête de nouvelles for- 
ces. Il ruina ou incendia les forteresses qui 
s'opposèrent à fon passnge, et investit une 
seconde lois Nancy 

Épuisée par une première invasion , et 
ne pouvant recevoir aucun secours extérieur, 
cette malheureuse ville éprouva dans peu 
les horreurs de la famine la plus cruelle , 
et n'en persista pas moins à se défendre 
avec un héroïsme qu'on ne saurait trop ad- 
mirer. 

Averti de la déplorable position des assiégés, 
Hené fit un appel à la noblesse lorraine, aux 
Suisses et à se^ autres alliés qui volèrent sous ses 



1^6 HISTOIRE (1476 1480) 

étendards ; ses troupes éparses se rassemblèrent, 
et il arriva à marches forcées sur les bords 
de la Meurthe, résolu de sauver Nancy ou 
de s'ensevelir sous ses ruines. 

Malgré la rigueur toujours croissante de 
l'hiver le pins froid, ce prince réunit son 
camp général à St. Nicolas-de-Port, vers la 
fin de Décembre, et l'on prétend même qu'un 
astrologue nommé Pierre Palet vint lui con- 
seiller de se mettre en mesure d'attaquer 
le duc de Bourgogne, la veille ou le jour de 
l'Epiphanie. 

Quoiqu'il en soit, ce fut le 5 Janvier 1477, 
un dimanche, que René « ayant oy la messe et 
<( beu ung cop, » dit la chronique, sortit de 
St.-Nicolas avant la pointe du jour , et au 
milieu de la neige qui tombait encore en 
abondance. Il montait un haut destrier, « sur- 
ce nommé laDame ou Madame, a cause de sa 
« beauté, et qui lui avait servi à la bataille 
« de Moral Ce cheval était bardé de fin acier 
« doré et couvert d'une longue housse de vê- 
te lours cramoisi, toute semée de clochettes 
« d'or et d'argent.» 

René était vêtu d'un magnifique habit 
de drap d'or, dont une manche parsemée de 
croix de Lorraine, offrait le mélange de trois 
couleurs, blanc, rouge et gris. Un heaume 



,i : G-i48o) DE REKÉ D'ANJOU. 127 

d'or entouré de perles et de plumes blanehes 
couvrait la tête du jeune prince. 

Son guidon en damas blanc, orné des fran- 
ges et des houppes, fut confié à messire Don 
Julien de Ville, l'un des neveux de l'ancien 
évoque de Toul. La devise « une pour tou- 
« tes » y était tracée, sous un bras d'or armé 
d'une épée du même métal. 

Henri de Saim avait obtenu l'honneur de 
porter la cornette en damas jaune , sur laquelle 
se détachaient les trois alérions de Lorraine. 
Enfin, la bannière ducale, représentan t l'An- 
nonciade, avec ces mots: gratia plena, était 
entre les mains du siré de Vaudrey. 

Ayant fait allumer deux énormes fanaux 
sur les tours jumelles de la basilique de St. 
JNicolas , afin de donner le signal de son 
départ à la garnison de Nancy. René s'arrêta 
quelques instants à l'ermitage de la Made- 
laine dit Malauroys 3 et y conféra l'ordre 
de la chevalerie à plusieurs de ses officiers. 
Il Ht halte de nouveau au village de la Neu- 
veville, ou ses éclaireurs avaient surpris les 
sentinelles du duc de Bourgogne qui, dans un 
premier mouvement d'effervescence , furent 
presque tous précipités du haut du clocher, 
avant que le prince eût ordonné d'épargner 
leur vie. Ceux qu'on lui amena, lui ap- 



iy.8 HISTOIRE (14761480: 

prirent que l'armée de Charles, campée entre 
Jarvilie, la Malgrange et Nancy, faisait ses 
dispositions d'attaque. 

René traversant alors la IVeuveville, rangea 
ses troupes dans Tordre suivant-* 

Sept mille fantassins suisses furent placés 
sous le commandement de Guillaume Hurter, 
leur général, et deux mille chevaux dont les 
chefs étaient Oswald, comte de Tierstein, lebâ- 
tard de Vaudrey , Jacques de Wisse , le sire de 
Bassompierre et quelques au très, devaient sou- 
tenir ce premier corps. Le centre fut compo- 
sé de huit mille hommes d'infanterie appuyés 
par huit cents cavaliers lorrains conduits par 
René, les comtes de Bitche, de Linanges, de 
Salm, le sénéchal de Lorraine, etc., etc. On 
y voyait aussi Jean-de-Lud et Chrétien, secré- 
taires du duc. Toutes les bannières, excepté le 
guidon que don Julien de Ville portait à l'a- 
vant-garde, se trouvèrent réunies sur ce même 
point où flottaient ensemble les étendards du 
prince Sigismond d'Autriche, des cantons d'U- 
ry, de Zurick, d'Underwald, de Giaris et de 
Bàle, des villes de Strasbourg, etc. Ils for- 
maient, pour ainsi dire, comme une glorieuse 
tente sur la tête du jeune prince qu'entou- 
raient les sires de Lenoncourt, de Lignévillc, 
de Neltancourt, d'Hausson ville, etc. etc. 



d476-i4 8 <>) DE RENÉ D'ANJOU. 129 

L'arrière -garde consistail en huit cents ar- 
quebusiers , ayant en tête et sur les flanc 
seize pièces d'artillerie de campagne. 

L'armée s'étant mise en marche en obser- 
vant le plus grand silence, René, parvenu à 
une petite hauteur , découvrit les troupes bour- 
guignones qui se rangeaient en bataille dans 
la plaine. Il descendit alors de son destrier, 
donna ordre de s'arrêter, et s'adressant par- 
ticulièrement aux Suisses, il les harangua en 
allemand. Son allocution se iermina par ces 
paroles qui retentirent aussitôt de rang en 
rang: « Enfants, l'ennemi est près de vous.. 
« La fortune semble nous l'amener pour faire 
k un mémorable exemple de son audace et 
k de noire vengeance. » 

A peine le prince avait-il fini de parler, 
qu'un vieux prêtre allemand , en surplis 
parait devant les troupes, montre à chaque 
guerrier l'hostie consacrée qu'il tient dans ses 
mains, les exhorte à implorer la protection 

Voyez Pierre de Blaru , poëme de la Nancéide, imprimé en 1 5 18. 

Jean d'Aucy, manuscrit. Paradin, liv. III, fol. g85. Dom Plan- 
cher, tome IV _, p. 462. Guerre de René II, p. 309. DurivaJ l.** , p. 
27. Simphorin Champier, fol. 98 , 100. Hist. de France , tome 
XXVIII , p. 249. Jean de Serres, p. 3oi. Ganfridi, fol. 343. Sup^ 
plément aux mémoires deComines, p. 237. Abrégé de Phist. de 
Lorraine, tome l.«, p. 237. Dora Calniet, tome II. Morcri, tome 
IV, p. 332. Manuscrit de Loménie, relation de la bataille de Nancy 
par René II. 

TOME III. O 



i3o HISTOIRE (i4 7 6-i43o) 

céleste, et leur répète d'une voix forte: « Mes 
« frères , le Dieu de David combattra pour 
c< vous. » Malgré la neige qui ne cessait point, 
les Helvétiens se prosternent sur la terre 
glacée; ils la baisent avec dévotion, se relè- 
vent pleins de confiance; l'audace est peinle 
sur leurs fronts , et René remontant à 
cheval , ordonne à un délachement de cava- 
lerie d'engager immédiatement le combat. 
Lui-même se mêlant dans les escadrons , 
s'avance vers l'ennemi avec une telle intré- 
pidité, que ses officiers accourent l'exhorter 
à ne pas s'exposer aussi imprudemment. 
« Je m'attendais à tout antre conseil, » ré- 
pond le jeune héros, et l'épéenue à la main, 
il fond sur le premier corps de l'armée 
bourguignone, commandé par Jacques Gal- 
liot, capitaine italien. Le duc Charles était 
placé au second qui formait le centre, et le 
troisième était sous les ordres de Josse de 
Lalain. Ces troupes étaient alignées le long 
de la prairie de Tomblaine, presqu'en face 
de la Malgrange. 

Il était alors environ dix heures et demie 
du matin, et la neige venait de discontinuer, 
comme si la nature eût voulu assister en si- 
lence au carnage qui allait ensanglanter la 
terre. 






d47<3-»48o) DE RENÉ D'AÏS JOU. i3i 

Bientôt les deux armées s'ébranlent à la 
voix de leurs chefs, et se précipitent avec 
furie l'une contre l'autre; chaque guerrier 
cherche à abattre son adversaire , l' artillerie 
détonne avec un horrible fracas , l'air est 
obscurci d'une épaisse fumée, et en peu de 
moments la mêlée devient générale, tant on 
est persuadé des deux côtés que le salut com- 
mun dépend de l'issue de la journée. En 
effet , les Lorrains voyent déjà leur ville 
pillée et détruite de fond en comble , si 
Charles y pénètre une seconde fois. Les Bour- 
guignons savent que s'ils sont battus comme 
à Granson et à Moral , c'en est fait à jamais 
de leur gloire, de leur puissance, de leur pa- 
trie... ils brûlent d'ailleurs de laver la honte 
de tant de désastres récents... A leur tour, les 
Suisses, fiers de leurs triomphes et désirant 
s'illustrer sous les yeux de René, veulent en- 
core lui prouver que la reconnaissance peut 
enfanter des prodiges. 

Au milieu du choc épouvantable de ces 
énormes masses, et à travers une grêle de 
traits, Charles monté sur un cheval grison, 
courageux à merveille, et appelé Moreau y 
rapporte un vieil hislorien, s'aperçoit d'un 
mouvement rétrograde de la part des siens. Ce 
prince, ajoute le même chroniqueur, « qui rtcu 

9* 



l3tî HISTOIRE (i4 7 6-i4So) 

« voit oncques eu la paour au visaige, et du- 
k quelondisoit partout , qiïil Jie craignoit rien 
« <?« ce monde, fors la chute du ciel, quitte 
« le centre de l'armée pour se jeter à l'endroit 
« où le combat es toit le plus aspre et furieux. » 
11 s'y signale par une valeur que le danger 
ne fait qu'accroître; mais dans l'ardeur qui 
l'anime , le lion d'or qui brillait sur son 
cimier, est abattu par un trait d'arbalète, et 
tombe sur l'arçon de sa selle. Frappé de 
nouveau des sinistres pressentiments qui le 
poursuivent depuis la déroute de Granson . 
Ecce magnum signum! s'écrie-t-il , comme 
jadis Mainfror, prêt à perdre la vie et la cou- 
ronne à la bataille de Bénévent (*). Le duc 
de Bourgogne , en prononçant ces mots pro- 
phétiques , reste immobile et semble arrêté 
par une puissance surnaturelle et invisible, 
des sons éclatants se font alors entendre à 
plusieurs reprises. . Charles frémit. . . il a re- 
connu le cw fatal des Suisses qui avait retenti 
à Morat(**). En proie à une sorte de vertige, 
l'esprit troublé de funestes visions, ce prince 
demeure quelque temps seul et à la même 



{*) Wainfroi portait un aigle d'argent sur son cimier. 

(**) « U entenditie cor de» Souisses qui fust corné par trois foys, 
<tantquele vent du souffleur pouvait durer , ce qui «sbahyt for- 
inoaseigiutur car desjk a Morat Tavoit oixy, » 



1476-1480) DE REINE D'ANJOU. 1 33 

place. .. Toutefois, cédant à sa destinée , ou 
plutôt au bouillant courage qui l'entraîne, il 
repousse ces terreurs involonfaires, invoque 
la gloire, sent renaître sa confiance, retourne 
au fort de la mêlée, et brûle surtout d'y ren- 
contrer son jeune adversaire. 

Mais le ciel avait marqué cette journée 
comme la dernière du descendant de Philippe- 
le-Hardi et de Jean-Sans-Peur, et le Dieu des 
combats qui l'avait si souvent fait triompher, 
paraît avoir retiré de lui sa main toute-puis- 
sante. En vain Charles ose-t-il lutter auda- 
cieusement contre le* irrévocables décrets; 
en vain cherche-t-il à leur échapper par des 
efforts inouïs; chaque instant accélère la ca- 
tastrophe, et laisse entrevoir au duc de Bour- 
gogne la profondeur de l'abîme qu'il a creusé 
sous ses pas. 

Malgré ses imprécations et ses menaces, 
déjà une partie de ses troupes dont les rangs 
sont rompus, se replie pêle-mêle et se dirige 
vers la Meurthe qu'elle veut traverser. .. En 
ce moment, la cavalerie lorraine sépare Char- 
les de son armée, et bientôt la garnison de 
Nancy, sortie des remparts, achève de jeter le 
désordre parmi les soldats bourguignons qui 
tenaient encore... A son approche, à ses ac- 
cents victorieux, la confusion , la désobéis- 



i34 HISTOIRE (1476.1480} 

sance, l'épouvante gagnent le reste des batail- 
lons ennemis; ils se dispersent, abandonnent 
leurs armes et s'éloignent en poussant des cris 
d'effroi. . . Dès lois la victoire est décidée, et 
les Lorrains ne rencontrent plus autour d'eux 
que des fuyards ou des prisonniers qui se ren- 
dent (*). 

JN'ayant pu résister à cet entraînement gé- 
néral , et se trouvant cerné de toute part , Char- 
les (**) éperdu songe à ne pas tomber vivant 
entre les mains d'un vainqueur dont il avait 
méprisé la jeunesse; il espérait s'échapper en- 
core, lorsque son cheval, harassé de fatigue, 
glisse en traversant un ruisseau gelé qui sé- 
parait l'étang St. Jean d'une église de l'ordre 
de Rhodes, appelé St. Jean de l'astre ou du 
vieil dtre. 



(*) « I a eussiez veu_, la chasse qui se fesoit, et nos gendarmes 
« bourguignons abattre. Les morts par terre , les chevaulx cou- 
« roient les champs sans maistres, bahus_, armures , lances, javeli- 
« nés et arcs, et aultres choses tombées par terre jusqu'au pont de 
« Bouxières. » 

(**) « Dans la déroute précipitée de s*>s troupes, dit S. m Cham- 
« pier , Charles pensa à saulver sa vie à iouyr , ce qu'il fist et ainsy 
H qu'il cuydoit passer ung petit ruisseau, son cheval Moreau tres- 
« bûchi dedans dessoubsluy, tout aupiès de Pcsglise St. Jehan de 
« Rhodes ou du vieil Atre, hors de Nancy, et quand il fust vtu, 
« incontinent ung gentilhomme qui estoit sourdaut, châtelain de St. 
« Die en Lorraine, appelé Claude de Bausmont, qui ne le cognois- 
,soit, lui courut sus, et le tua. . . Lequel en mourust depuis do 
« mélancolie, quand il sceut quil avait tué ung si graud prince, m 



.476-1480) DE REJNÉ D'ANJOU. i35 

Le duc essaie en vain de se relever -, le poids 
de ses armes l'en empêche , et il retombe étendu 
à côté de son destrier que la lassitude rend 
immobile... Au moment de sa chute, un gentil- 
homme lorrain, châtelain de la Tour-du-Mont 
à St. Dié, et nommé Claude de Beaumont (*), 
accourt rapidement auprès du guerrier in- 
connu dont la riche armure a frappé ses yeux... 
Le voyant presque sans mouvement sur la 
glace, Beaumont le renverse sur le dos, et 
pour lui ôfer tout moyen de fuir, enfonce sa 
hallebarde dans les flancs du cheval expirant. 

Mais par une fatalité étrange, ce châtelain 
était totalement sourd, et ne pouvait entendre 
aucune parole de l'infortuné Charles qu'ilbles- 
sa même de son épée, quand ce prince se re- 
tournait vers lui pour tenter de le fléchir: «Mon 
« ami, mon ami, dit-il enfin d'une voix affai- 
« blie, sauve le sang de Bourgogne!» Beaumont 
croit qu'il ose crier encore-, vive Bourgogne ! et 
la pitié qui allait le saisir se changeant tout- 
à-coup en une sorte de rage, il s'élance une 
seconde fois vers Charles, lui fend le crâne 
d'un coup de hache d? armes > le perce de sa 



(*) Ce capitaine s'appelait aussi, dit-on, Charles deBlamontou 
Baxemont. La tour de St. Dié était, ace qu'on présume, bâtie h 
Tcntrée de cette ville , du côté de iNancy. Il en existait une seconde 
sur remplacement qu'occupe Pévêehé. » 



i36 HISTOIRE (1476 480) 

lance >V assomme à coups de massue, et ne se 
doutant point du rang de l'illustre victime, 
il l'abandonne pour continuer à poursuivre 
d'autres fuyards. 

Prêt à expirer , le descendant de nos rois 
rfessent alors des douleurs si aigiies de ses 
blessures où le froid pénètre, qu'il ne peut 
s'empêcher de se rouler au milieu du fossé 
inondé de son sang et de pousser des cris 
lamentables qui se perdent dans les airs. 
Il fut néanmoins entendu de Jean Baptiste 
Colonna, son jeune page, qui l'avait suivi 
de loin , quand il le vit se diriger vers 
l'étang St. Jean; il cherchait même à le re- 
joindre, lorsque ses douloureux gémissements 
le frappèrent de terreur. A l'aspect du guer- 
rier en proie aux convulsions d'une horri- 
ble agonie, Colonna n'ose approcher, il fuit 
précipitamment cette scène déchirante , et 
Charles exhale un dernier soupir que per- 
sonne ne recueille, et sans qu'une main amie 
vienne fermer ses yeux!... 

Telle fut, à l'âge de quarante-quatre ans, 
la fin du prince le plus intrépide de son siè- 
cle, et dont la puissance rivalisait naguères 
avec celle de tous les souverains! Ce colosse 
d'orgueil qui menaçait d'envahir la terre 
entière , se brise ainsi sans gloire aux por- 



-6-i 48o) DE RENÉ D'ANJOU. I&7 

tes de Nancy ; un simple ruisseau l'arrête 
dans sa course, et son corps que tant d'audace 
avait animé, aurait servi de pâîure à de vils 
vautours, à des loups affamés, sans la noble 
générosité de son vainqueur!... 

René, cependant, ignorait encore cet événe- 
ment, à cinq heures du soir. Allarmé sur 
le sort de son ennemi, il se trouvait alors 
dans les jardins de Bouxières-aux-Dames, ne 
jouissant qu'incomplètement du succès de la 
journée, tant qu'il pourrait craindre pour la 
vie de Charles, ou qu'il penserait que ce 
prince avait été rallier plus loin les débris de 
son armée. 

Toutefois , empressé de revoir sa capitale et 
ses héroïques défenseurs , il entra à sept heu- 
res à Nancy, par la porte dite delaCraffe ( k ) > 
et son premier soin fut d'aller rendre grâces au 
Dieu des armées, de la protection visible qu'il 
lui avait accordée. Sortant ensuite de l'antique 
église de St. Georges, où tous ses prédécesseurs 
avaient juré comme lui d'être les zélés ap- 
puis de la religion, il fut conduit, aux ac- 
clamations du peuple, ( et à la clarté des flam- 
beaux, des cierges, des lanternes, portés par 

Cette porte s'appelle maintenant Notre Dame. « En i4S3, un 
« dimanche, le tonnerre tomba tout auprès, et il y en eust de lues, 
« dit la chronique d'autresle col tordu, d'autres le visage gramgué 
« avec l'empreinte du diable. » 



1 38 HISTOIRE (1-476- 14P0) 

les Nancéens,le clergé et les soldais,) dans la 
cour du palais ducal, où l'attendait le spec- 
tacle le plus singulier et le plus attendrissant 

à la fois.. .O 

Combien l'âme du jeune héros ne dût-elle 
pas être pénétrée d'une émotion douce et pé- 
nible, à la vue d'un arc de triomphe dressé 
en son honneur , et formé des seuls osse- 
ments des animaux immondes dont les mal- 
heureux habitants de Nancy avaient été 
forcés de se nourrir pendant le siège ? 
Dénués de tout moyen d'élever un monument 
à leur libérateur, ils arrondirent en voûte, 
formèrent en colonnes et en pyramides, ces 
squelettes blanchis, témoignages douloureux, 
mais irrécusables, d'une fidélité immortelle.... 

Le palais ducal avait été tellement dévasté, 
queRené,ens'éloignantdece touchant trophée 
du dévouement de ses sujets, fut loger, la même 
nuit, dans la maison du prévôt de la ville. 

Cependant , on n'avait encore aucun indice 
sur le sort du duc de Bourgogne, et deux jours 
entiers venaient de s'écouler sans qu'il eût 
été possible de savoir ce qu'il était devenu- 



(*) (f Ils firent, dit Tacquemin confesseur de Charles IV. un înont- 
« joye de testes de chevaux , d'ânes, de chiens, de chats - de rais, et 
« outres sales bestes que la faim avoit consoujmé. Vrai charnier 
« «claire par des lampions. 



(r 476-1480) DE REiNÉ D'ANJOU. i3Q 

Le 8 Janvier, ayant conduit les Suisses à 
St. Nicolas, après les avoir généreusement ré- 
compensés de leur noble assis lance, René dé- 
sira chercher lui-même le corps de son enne- 
mi parmi des milliers de cadavres horrible- 
ment défigurés... Néanmoins ce fut inutilement 
qu'il arrêta ses regards attristés sur ces corps 
nageant dans le sang, et formant le plus hi- 
deux spectacle au milieu d'un immense champ 
couvert de neige. Les bruits qui commençaient 
à circuler sur la disparution miraculeuse du 
duc Charles s'accréditèrent et se propagèrent 

de plus en plus. 
Enfin, à la chute du jour, le jeune page de 

l'infortuné prince (*) , ayant été parcourir 



(*) On dit aussi que son médecin Mathieu Le Loup , portugais, 
Olivier de la Marche, Henri de Neufchâtel étaient arec le page J. 
B. de Colonna^, quand il le découvrit au milieu de quatorze de ses 
soldats nus comme lui et morts à ses côtés. « Il estait estendu 
■ « comme le plus pauvre homme du monde, rapporte Olivier de la 
« Marche. » 

Une cicatrice a la gorge, reçue a Montlhéry, l'absence des dents 
de la mâchoire inférieure qu'il avait perdues dans une chute, aidè- 
rent aussi à reconnaître son corps défiguré. 

« Il fust trouvé au dict fossé, dit la chronique, le visaige à demi 
n cnl'eaue qui estait tellement gelée qu'en le levant on lui arracha 
« la peau du visaige d'un côté. Les loups et les chiens lui avoient 
« aussi dévoré une joue. Sa tête était fendue depuis le dessous de 
« l'oreille jusqu'aux dents, et ses cuisses étaient traversées d'un 
« coup de pique. » 

On le porta en ce déplorable état dans la maison de Georges Mar- 
quis, habitant de Nancy. 



i4o HISTOIRE (1476- 1480) 

de nouveau le théâtre de cette horrible bou- 
cherie, découvrit son maître tout nu dans le 
fossé où il l'avait vu tomber. La longueur ex- 
cessive de ses ongles qu'il avait laissés croî- 
tre depuis la bataille de Granson , servit sur* 
tout à le faire reconnaître, car sa tête mutilée, 
prise dans les glaçons et couverte de boue, 
avait déjà été dévorée en partie par les loups 
et les chiens. On eut même beaucoup de peine 
à la retirer du ruisseau. , 

Dès que René II eut été instruir'de ces 
cruels détails, il ordonna que les restes de son 
malheureux parent, après avoir été lavés dans 
de l'eau tiède , fussent transférés par quatre 
gentilshommes dans les murs de la ville, et 
déposés sous une tente de satin noir; on 
étendit ensuite le duc sur un grand lit de pa- 
rade de velours de même couleur, orné de six 
écussons à ses armes. Il était habillé d'une 
camisole de satin blanc; sa tête appuyée sur 
un oreiller de velours noir, était enveloppée 
d'une barette en satin cramoisi ; une cou^pune 
enrichie de pierreries ceignait encore son 
front meurtri, et des bottes écarlates recou- 
vraient ses jambes. 

On plaça autour du corps une croix d'ar- 
gent, un vase d'eau bénite, des cierges allu- 
més , et quelques prêtres en prières enlon- 



(, 4-6-i 4«o) DE RENÉ D'ANJOU. i4i 

liaient par intervalle des cantiques funèbres. 

Ce fut en cei état que René, entouré de tous 
ses officiers , trouva Charles de Bourgogne, de- 
venu l'objet de la pitié générale, après avoir 
élé si long-Iemps la terreur des Lorrains. 

Son vainqueur était à pied, revêtu de sa 
cotte d'armes, sur laquelle était un manteau 
de deuil traînant à terre, et il portait une 
barbe dor qui tombait jusqu'à sa ceinture 
( usage*imité, des preux de l'antiquité). 

A la vue de son ennemi ainsi défiguré et 
glacé par la mort, le cœur du jeune héros 
s'attendrit, ses yeux se mouillèrent de larmes... 
il s'approcha du lit, «jeta, dit la chronique, 
« de leau benoiste sur le corps du prince 
« défunt, et lui ayant prins la main droicte 
« par dessoubs le poêle: Hé dea \ biau cousin , 
( sécria-t-il , d'une voix entrecoupée de san- 
glots ), vos âmes ait Dieu! vous nous avez 
faict moult mauloc et douleurs. » 

Ses pleurs l'empêchèrent d'en dire davan- 
tage... il baisa cette™ ain livide, et s'agenouil- 
laril devant la croix, il demeura prosterné 
durant un quart d'heure, priant avec ferveur... 



Voyez Oneine à es cérémonies qui se font h la fête des rois a 
Nan* j . Dar I e d ère Aubert Rolland cordelicr. ( Collection des ma- 
■useritsde M. No5.. ) 



1^2 HISTOIRE (1476-1480, 

Il fitensuile approcher Antoine de Bourgogne, 
surnommé le grand bâtard, frère naturel du 
duc ; Olivier de la Marche un de ses chevaliers ; 
Mathieu Luppi, son médecin, et la plupart de 
ses serviteurs les plus intimes dont l'affliction 
sincère exprima le touchant éloge du maître 
qu'ils regrettaient. Antoine de Bourgogne 
surtout ne pouvait détacher ses lèvres des 
plaies encore sanglantes dont le corps de son 
malheureux frère était couvert. 

On songea bientôt à ensevelir Charles , et 
son convoi funèbre se dirigea le n Janvier, 
à six heures du matin, vers l'église de St. 
Georges, au son de toutes les cloches, et es- 
corté de quatre comtes, huit barons, quatre 
écuyers, du clergé de la ville en entier, des 
magistrats, des bourgeois, et de tous les pri- 
sonniers de guerre. 

René honora de sa présence cette pieuse 
et triste cérémonie, et voulut accompagner 
jusqu'à sa dernière demeure, la dépouille du 
prince qui deux fois avait envahi ses états. 

Le roi de Sicile apprit à Aix la victoire à 
jarfnais célèbre du 5 Janvier, et peu après son 

Hist. de France, tomeXVIII, p. 4o3. Dégty, hist. des rois des 
deux Siciles, tome III, p. 32. Bouche, tome II, fol. 4"5 Gaufridi, 
fol. 343. 



,{;(3i4Bo) DE RENÉ D'AKJOU. i43 

petit-fils lui-même, soit de son propre mou- 
vement, soit appelé par son aïeul, arriva dans 
la capitale de la Provence. (4) 

La grâce, la noblesse, la dignité de ses ma- 
nières, son abord affable, ses discours pleins 
de douceur et de modestie, charmèrent toute 
la cour de René, et portèrent alors au plus 
haut période, l'enthousiasme excité par les 
récents trophées du vainqueur de Charles-le- 
Téméraire. Un mouvement spon tanné agita 
tous les esprits ; la plupart des ministres du 
roi de Sicile y cédèrent , et le duc de Lor- 
raine devint l'objet de l'admiration publique. 
Charles du Maine était , à la vérité, rem- 
pli de piété, de sagesse, de bonté, et son rè- 
gne promettait une paix profonde- Mais dé- 
pourvu des qualités brillantes de son beau- 
frère, ne pouvant soutenir aucun parallèle 
avec lui, il en fut totalement éclipsé, et les 
courtisans, en s'attachant au char de René 
II, parurent ne point douter que la suc- 
cession de leur sonverain ne lût dévolue à ce 
prince ). 

On a écrit, en effet, que le duc de Lorraine 
était parvenu à se former un parti puissant à 
la tête duquel se trouvait entr'autres, Jean de 
Matheron, l'un des plus intimes confidents du 
roi de Sicile, et l'on ajoute que ce monarque 



i44 HISTOIRE (i 4 7 6-i 480) 

ébranlé par les insinuations de son conseiller, 
balança un moment s'il ne changerait pas ses 
dispositions antérieures. 

On lui avai l fait envisager , dit-on, qu'en 
réunissant sur sa tête la % Lorraine et la Pro- 
vence, son illustre petit-fils deviendrait assez 
puissant pour que ce dernier état surtout 
n'eut plus aucune crainte à concevoir de 
fambilion de Louis XI ; que d'ailleurs il était 
facile de concilier tous les intérêls, en lais- 
sant le comte du Maine régner après son on- 
cle, mais en l'obligeant par testament à céder 
la Provence à René II: ce moyen devait sa, 
tisfaire à la fois la juslice, la politique et les 
liens du sang. 

Séduit par des conseils qui s'accordaient 
avec sa tendresse, le roi de Sicile ne voulut 
toutefois rien statuer sur un objet de si haute 
importance, sans connaître au préalable l'o- 
pinion de ses autres ministres. Ce fut alors 
que ceux dont Louis XI s'était ménagé le 
crédit, usèrent de toute leur dextérité pour 
déjouer un projet d'autant plus habilement 
conçu, que la gloire dont René II venait de 
se couvrir , lui servait, pour ainsi dire, de 
voile et de prétexte. Loin de blâmer cepen- 
dant l'entraînement naturel de l'aïeul de 
ce prince, les partisans du roi de France, 



(i476-i4&0) CE RENÉ D'ANJOU. i45 

se bornèrent à engager leur maître, avant toute 
chose, à exiger que son petit-fils quittât le 
blason de Lorraine pour prendre le nom et les 
armes d'Anjou (*). Agissant ensuite de leur 
côté, afin que le conseil de Nancy repoussât 
cette condition comme peu honorable, ils pro- 
fitèrent de sa réponse négative, pour refroidir 
totalement le roi de Sicile sur le changement 
qu'il s'était proposé. 

On rapporte qu'après le refus des Lorrains, 
Palamède deForbin déclara à René « que la 
« Provence recevrait toujours pour souverain 
« tel prince qu'il lui désignerait , pourvu 
« qu'il fît revivre la maison d'Anjou en sa 
« personne, et qu'il conservât la" mémoire 
« d'un nom si cher. » 

Prévenu à temps de ces secrètes négocia- 
tions, Louis XI, à son tour, ne négligea aucun 
de ses moyens habituels, pour obliger son 
oncle à ne rien modifier aux clauses de son tes- 
tament. Il envoya même en Provence, Tannée 



(*) « Laquelle chose, dit Champier, fust mise au conseil de Lor- 
« raine et fust dict, qu'il ne devait point laisser des armes qui es- 
« toient venues de Godefroy de Bouiongne ( de Bouillon ) roi de 
« Hiérusalem, mais qu'il les povoit porter ensemble my parties 
« avec celles d'Anjou et de Cécile , et ainsi les manda toutes blason- 
« ne'es a son grand-père, le roi René. . . de laquelle chose fust moult 
« desplaisant et dict : qu'il trouveroist bien qui porteroit ses 
« armes. ■ 

TOME III. IO 



i46 HISTOIRE :i4 7 0-i48o) 

suivante ( le 8 Septembre i4;8 j , François 
de Gênas, général de ses finances, muni d'ins- 
tructions écrites de sa main. En voici un 
fragment: 

« Monsieur le général, pour ce que j'ay esté 
<( adverty que M. de Lorraine se veult faire 
« duc d'Anjou, comte de Provence, j'envoye 
« le sieur de Blanchefort, maire de Bordeaux, 
« devers le roy de Sicile, pour pratiquer avec 
« lui... etc. » 

François de Gênas était également char- 
gé de porter soixante-un mille florins au roi 
René, présent qui devait être accompagné des 
plus magnifiques promesses, si l'adoption du 
duc de toi raine n'avait pas lieu (5). 

A l'occasion du projet d'échange des armes 
de Lorraine et d'Anjou, ainsi que du refus 
du jeune duc, quelques auteurs ont blâmé ce 
prince de son peu de condescendance pour 
son aïeul ; on a reproché aussi au roi René 
d'avoir montré, par son hésitation, autant de 
faiblesse que d'inconstance. M. Chêvrier, tou- 
jours prêt à poursuivre sa mémoire, dit à ce 
sujet: « que le roj duc è toit tombé dans une 
« sorte de démence ( 6 ). 

Sans relever celte allégation formellement 

Chévrier, hist. de Lorraine, tome III, p. aig. 



;6-i48o) DE RENÉ D'ANJOU. i4j 

démentie par l'histoire, on doit présumer 
par ee qui se passa à celte époque à la cour 
de Provence, que René, ébloui un moment 
par l'éclat des derniers triomphes de son 
petil-fils, et voyant d'ailleurs Charles du Maine 
sans espérance d'avoir des enfants, exprima 
en termes vagues le vœu que ce prince eut 
René II pour successeur après sa mort. Mais 
il paraît certain qu'il se borna à une simple 
confidence envers ses ministres. Aussi, Pala- 
mède de Forbin et les autres conseillers qui 
avaient dicté sa résolution en faveur de Char- 
les d'Anjou , n'eurent-ils besoin d'aucune 
adresse pour l'affermir dans ses précédentes 
dispositions. La crainte d'aigrir le roi de 
France et de laisser un ferment de guerre 
civile parmi ses peuples, dût suffire au roi 
de Sicile pour lui faire abandonner un désir 
qui prenait sa source dans le sen liment du 
plus juste orgueil, et dans une tendresse pa- 
ternelle qu'on ne pouvait taxer d'aveugle. 

IV. Peu de temps avant la victoire de Nan- 
cv, et vraisemblablement au retour du voyage 
de Lyon, le roi René avait éprouvé un» perte 
sensible, par la mort de son fidèle sénéchal, 
Jean de Cossa (7), qui s'était constamment 
dévoué à sa destinée depuis sa première 
campagne de Naples. C'était avec ce vieil ami de 



10 



i48 HISTOIRE (1476-1/480) 

Jean d'Anjou, qu'il aimait à s'entretenir en 
secret de ce fils adoré, et plus d'une fois les 
larmes du père se confondirent avec celles du 
bon sénéchal, en se rappelant l'un à l'autre 
les vertus héroïques d'un prince si digne de 
leurs regrets. 

Jean de Cossa mourut à Tarascon, où René 
lui fit élever un mausolée dans l'église de S te . 
Marthe. Ce tombeau et l'épitaphc latine com- 
posée par le monarque en l'honneur de ce 
loyal vétéran de la fidélité , existent en- 
core (*). 

C'est aussi vers cette époque qu'on place 
le jugement d'Asturge Léon, ( ce même juif 
convaincu, en ^4^9, d'avoir blasphémé de la 
manière la plus horrible, et qui fut con- 
damné à être écorché vif, pour avoir renou- 
velé dans sa vieillesse ses criminelles im- 
précations (*). 

Quoique révolté de tant d'impiété , René, 
toujours inépuisable dans sa clémence, vou- 
lut au moins tenter toutes les voies de la 
persuasion, afin que ce juif pût revenir de 
son détestable égarement. Il lui envoya d'a- 



(*)Iaplaee de grand sénéchal fut alors donnée à Pierre de ta 
Ja.l'e. 

( AV ) Feu M. de Sj. V incens paraissait croire que cet événement 
avait eu lieu en 146S. Mais René était alors en Anjou. 



(i47 6, 4^°) DE RENÉ D'ANJOU. î 49 

bord des docteurs en théologie qui devaient 
essayer de le convertir à la foi. D'autres per- 
sonnes agirent ensuite de sa part pour l'en- 
gager à témoigner un repentir extérieur; 
l'archevêque d'Aix lui-même l'y exhorta pu- 
bliquement par son ordre. Enfin, René lux 
fit conseiller secrètement de recourir à la 
miséricorde du souverain. 

Toutes ces démarches dictées par une hu- 
manité peu commune, devinrent néanmoins 
inutiles. L'obstiné blasphémateur redoubla ses 
invectives sacrilèges contre la mère du 
Christ, « et au lieu de reconnaître ses er- 
« reurs ou d'implorer son pardon, dit la 
« chronique, qui pis est, répétoil encore 
« plus de vilainies et opprobres que aupara- 
« van t. » 

Désespérant alors de vaincre une aussi 
incroyable frénésie, Kené abandonna ce mal- 
heureux au tribunal suprême de Provence, 
k et Astnrge , continue l'annaliste d'Anjou , 
« fust condamné à être déspouillé vif tout 
« nnd , en ung échafaud dressé au droict 
« de sa maison, et là d'estre escorché vif. » 

A la veille du supplice, le criminel auquel 
on avait sans doute persuadé qu'il serait fa- 

Doin Caluict, lùst. de Lorraine , tome II, foi 904. Bourdigni, 
toi. 161. llist. manuscrite du père Bicais, p. 23Q. 



i5o HISTOIRE (1476-14B0) 

cile d'acheter sa grâce, fit proposer clandestine- 
ment au roi une somme de vingt mille florins. 
Dissimulant son indignation, René laissa d'a- 
bord sans réponse l'envoyé d'Aslurge , et 
ayant appelé quelques-uns de ses conseillers, 
il leur eommuniqua le message qu'il venait 
de recevoir (S). Gagnés peut-être d'avance 
par les partisans du juif, ou n'attachant pas 
la même importance que leur maître à la pu- 
nition d'un tel crime, la plupart furent d'a- 
vis, dit-on, de prendre l'argent du coupable 
et de favoriser son évasion. 

Exprimant avec feu son mécontentement, 
et l'horreur profonde que lui inspiraient les 
blasphémateurs: « A Dien ne plaise, s'écria 
« René ( en congédiant ses courtisans ) , 
« qu'on puisse jamais dire ou écrire, qu'un 
« délit aussi énorme ait pu demeurer impuni 
« sous mon règne!.. » 

On ajoute ( sans trop de fondement, à la 
vérité ), que Jean de Matheron, entraîné par 
un zèle ardent pour les intérêts de son sou- 
verain, fut trouver les Juifs, leur déclara que 
puisqu'ils avaient eu l'insigne audace d'offrir 
de l'or à leur roi pour sauver un pareil cri- 
minel, on les condamnait à exécuter eux- 
mêmes le jugement prononcé contre Asturge 
Léon. 



(i 476-1480) DE RE3NË D'ANJOU. i5i 

« De ceste sentence, continue Bourdigné, 
lurent les Juifs si étonnez que peu s'en fal- 
« lust qu'ilz ne pasmassent de deuil, et se 
« prindrent à regarder l'ung l'aultre moult 
« piteusement. » Ils offrirent bien vite alors 
la même somme pour se soustraire à une 
semblable ignominie. 

Quel que fut le mépris invéléré qu'inspirait 
la nation juive en Provence , dans un siècle 
où le blasphème était en exécration, il est 
permis de révoquer en doute une action si 
éloignée de tout ce qu'on connaît du bon 
compère du roi René, et non moins contraire, 
d'ailleurs, au caractère humain de ce prince, 
qu'à sa scrupuleuse délicatesse. 

L'historien de Provence > d'après lequel 
nous mentionnons la condamnation du juif 
AsturgeLéon, remarque avec raison, «qu'il est 
« triste de penser qu'un monarque aussi clé- 
« ment que René ait été obligé de sévir cou- 
« tre ce misérable vieillard... » Il serait plus 
pénible encore de croire que des gentils- 
hommes de la ville d'Aix exécutèrent eux- 
mêmes la sentence, un masque sur le visage, 
« lesquels , selon la chronique, pour venger le> 
« paroles injurieuses contre la mère de Dieu 
proférées, voulurent par bon zèle les punir. 



i5<2 HISTOIRE (1476-1480) 

« Et ainsi expira le juif, persévérant jus- 
« qu'à la mort en sa dampnée obstination (*). » 

Tout porte cependant à croire que ce der- 
nier trait du plus féroce fanatisme n'a point 
eu Heu lors de l'exécution d'Asturge, et n'a 
été répété que comme une de ces traditions 
populaires qui s'accréditent et se perpétuent 
en raison même de leur invraisemblance. 

V. L'amour de la justice et de la paix, le 
maintien des bonnes mœurs, le respect dû à 
ïa religion guidant constamment René, on 
le vit profiter de la sensation causée par le 
supplice d'Asturge pour renouveler les lois 
les plus sévères au sujet des blasphémateurs , 
des jeux de hasard (**) et des maisons de dé- 
bauche» Il condamna même à une forte amende 
les juges qui ne procéderaient pas contre les 
coupables. 



(*) L'arrêt fut exécuté près de l'endroit où a été bâtie l'église de 
l'oratoire à Aix. On y voyait encore en 1795 le tronçon de la co- 
lonne qu'on y éleva a cette occasion. l'Ile était adossée à la muraille 
de L'université. 

Bouche, avocat, I.er, p. £18. BicaÎ9, hist. manuscrite, fol. 292. 
Archives d'Arles. St. Vincens , mémoires sur la Provence. Généalo- 
gie de Vintimille, p. b'8 

(**) Un juif nommé Moïse Je Nivers, par acte du- 22 Octobre 
t ^ 64» s'était engagé, sous peine d'avoir le poing coupé, de ne plus 
jouer aux dez, ni h autre jeu, excepté le jour où son frère et lui se 
marieraient. 

ke -j Novembre 1 4^8 , René confirma Les privilèges de l'église 



-G-i48o) DE RENÉ D'ANJOU. i53 

Ce bon prince, qui regardait le commerce 
intérieur comme le pins utile, et qui s'était 
Ion jours spécialement occupé de le faciliter 
en Provence, seconda avec ardeur le projet 
depercer la montagne appelée leMont-viso(g) y 
afin d'ouvrir une communication sûre et fa- 
cile entre la Provence, le Haut-Dauphin é, le 
marquisat de Saluées et le Piémont. Des né- 
gociations s'étant entamées alors entre Louis 
de Saluées et René, toutes les difficultés furent 
bientôt aplanies, et l'acte de convention ne 
tarda pas à être signé entre ces deux prin- 
ces. (Nous le donnons en entier (10) comme 
une nouvelle preuve des sacrifices que le 
vieux roi se plaisait à faire au bonheur de 
ses chers Provençaux, et de sa sollicitude à 
veiller à ce que les intérêts des particuliers 
ne se trouvassent jamais lésés dans une me- 
sure d'utilité générale j. 

Voulant également affermir la tranquillité 
de la Provence menacée d'une invasion pro- 
chaine par Jean II, roi d'Aragon , il envoya 
en ambassade vers ce monarque, François de 
Vintimille et Louis de Durant, seigneur deCas- 
tillon, afin de conclure avec lui une trêve de 



d'Arles, le 17 Avril x^g. IJ confirma de même ceux de tout Je 
clergé de Provence. 



i54 HISTOIRE (i 4761480) 

vingt ans; il la préféra à un traité de paix, 
pensant qu'il en était « de ces sortes d'actes, 
« comme des dettes d'honneur qu'on se croit 
« d'autant plus obligé d'acquitter , qu'elles 
« ne reposent que sur la probité récipro- 
« que. » 

Le i er . Octobre i4;9> René reçut à Aix 
les députés de la ville d'Arles qui vinrent 
lui prêter hommage au nom de cette cité, et 
ce tut peu de temps après qu'il céda les reve- 
nus du duché de Bar à Louis XI, moyennant 
six mille livres tournois de pension, à condition 
toutefois qu'il en conserverait la souveraineté, 
et que tout s'y exécuterait en son propre nom. 
Cependant, le i5 Décembre suivant , le roi 
de Sicile révoqua en quelque sorte cetle 
disposition, en stipulant qu'à sa mort, le du- 
ché de Bar retournerait à Yolande d'Anjou, 
sa fille, duchesse douairière de Lorraine, et 
après elle à René II, en les obligeant à faire 
cesser les désordres et les troubles qui déso- 
laient ce malheureux pays j ils devaient en outre 
payer quarante mille écus d'or qui restaient 
dus encore à Marguerite de Savoie, veuve de 
Louis III et comtesse de Wurtemberg. (Jean 
Allardeau, évêque de Marseille, fut chargé 

Généalogie de Vintimilie, }>. 88. 



1 47<>i 4^° DE RENÉ D'ANJOU. i£5 

de ratifier cette convention que signèrent éga- 
lement Philibert de Laigue, sire d'Oraison , 
et Jean de Vaux, seigneur de Breuil, admi- 
nistrateur général des finances du roi de Si- 
cile ). 

Ce changement est d'autant plus remar- 
quable , qu'il eut lieu sans doute malgré 
la vive opposition de Louis XI qui avait 
si long-temps persécuté son oncle pour obte- 
nir la cession de ses états. On trouve même 
la phrase suivante dans une lettre que le roi 
de France adressait à l'un de ses agents: 

« Si vous ne pouvez séduire ou intimider 
« les commissaires du roi René, tâchez de 
« faire insérer quelque bon mot dont je puisse 
« me servir dans la suite. » 

Mais celte fois, l'appui dont il se flattait à 
la cour d'Aix devint inutile ; ses intrigues 
ne purent y avoir aucun succès, la justice y 
triompha, et il fut décidé que le duché de 
Bar dont le roi de France se croyait déjà 
en possession resterait dans la maison de 
Lorraine. 

Telle fut la dernière décision souveraine 
de René dont la santé considérablement al- 
térée depuis ses malheurs, parut s'affaiblir de 
plus en plus dans le courant de l'année i479* 
Aussi, dit-on que, pressentant déjà sa fin pro- 



i56 HISTOIRE (1476-1480) 

chaîne, il aimait à avoir souvent auprès de lui, 
son petit-lils René II, ainsi que le comte 
du Maine, les seuls princes vivants d'une fa- 
mille jadis aussi nombreuse. Charles d'Anjou 
ne le quitta même plus, quoique Bourdigné 
rapporte qu'il retourna au Mans après un 
voyage assez long dans les principales villes 
de Provence, où son aïeul l'avait conduit, afin 
de l'attacher davantage à des sujets qui al- 
laient devenir les siens (*). 

Ce fut vraisemblablement la dernière fois 
que René s'éloigna de son palais d'Aix. Le 
déclin des forces, l'épuisement , la tristesse 
qu'on remarquait en lui, semblèrent s'aug- 
menter d'une manière plus sensible par la pro- 
fonde affliction que lui causèrent les affreux 
ravages de la peste qui éclata de nouveau en 
Provence. Leur opposant les ressources d'une 
charité inépuisable , s' oubliant entièrement 
lui-même, et ne redoutant point de danger 
s'il pouvait en garantir ses peuples, sls bien- 
faits devancèrent encore les atteintes du fléau 
destructeur, et l'indigence les reçut jusques 
dans ses asiles les plus ignorés.... 

(* ) « Lui ayant faict le boa roy grant recueil , le tint près de iuy 
(( ung long espace de temps, le menant jouer et esbattre de ville en 
« ville . . et quant le comte du IMayne se fust esbattu en Provence , 
« tant comme bon luy sembla , il print congié du roy, lequel il. 
« laissoil à regret, car il voyoit bien qu 1 ]! se abaissoit fort. >> 



(i/ f 8o: DE RENÉ D'ANJOU. ify 

Ce fut en vain que les trésors de cet 
excellent prince s'ouvrirent pour se répandre 
sur la classe la plus infortunée- ce fut vaine- 
ment qu'il ranima de toute part le feu de la 
bienfaisance, et qu'il utilisa les ouvriers sans 
travail, en les employant à diverses construc- 
tions nécessaires à la salubrité de la ville d'Aix, 
ou propres à l'embellir. 

Le tableau déchirant des effets désastreux 
de la contagion, les cruelles images dont ses 
yeux étaient frappés, le désespoir de tant de 
familles, l'aspect sinistre de sa capitale dé- 
peuplée , tout parut se réunir pour briser 
son cœur et pour accabler son âme. Il se 
montra à cette nouvelle épreuve tel qu'on 
l'avait connu à toutes les époques de sa vie, 
plein de courage et de résignation pour ses 
propres malheurs , mais hors d'état de suppor- 
ter froidement ceux dont ses sujets devenaient 
les victimes. 

Une sensibilité si touchante devait né- 
cessairement accroître les infirmités doulou- 
reuses dont René se senlait atteint depuis quel- 
ques mois; aussi ne tarda-t-il pas à s'aperce- 
voir de la dangereuse altération de sa santé, 
et à pressentir que le moment des années 
éternelles s'approchait. Les exercices d'une 



i58 HISTOIRE (1480) 

piété fervente l'y préparèrent dès lors , au- 
tant que sa force d'âme et le souvenir des 
perles cruelles qui l'avaient détaché d'avance 
d'un monde périssable et trompeur. 

Cependant, les premiers mois de l'an- 
née i48° n'ayant point aggravé son état, et 
s'étant écoulés dans les alternatives d'un 
retour de souffrances et d'un mieux appa- 
rent, sa cour d'abord alarmée, puis rendue 
à la sécurité, s'était livrée de nouveau a l'es- 
poir de conserver long -temps un aussi bon 
prince. 

Mais seul peut-être à ne point s'abuser sur 
sa propre situation , René demanda, vers la fin 
de Juin, à renouveler ses dispositions en fa- 
veur de Charles du Maine, désignant après 
lui, s'il ne laissait pas d'enfant mâle, le roi 
Louis XI pour son successeur. Il envoya, dit- 
on, son testament a ce prince, en lui recom- 
mandant la reine Jeanne de Laval et Margue- 
rite d'Anjou, sa fille. 

Le dernier acte d'autorité de René fut donc 
encore consacré à l'intérêt de ses peuples. Il 
semblait prévoir qu'il fallait se hâter ; car 
après avoir terminé cet important devoir, ses 



Robert, état de la noblesse de Provence, tome H, p. 129. Gau- 
fridi, hist. de Provence, fol. 3^. 



(,4«o) DE HENÉ D'ANJOr. i59 

forces que l'adversité bien plus que l'âge 
avait détruites, parurent l'abandonner, et le 
changement visible de ses traits ne laissa plus 
douter aux seigneurs admis dans son intimité, 
que leur excellent maître ne fût menacé d'un 
imminent danger. 

À peine cette inquiétude s'est-elle répandue 
dans la ville, qu'un profond sentiment de 
douleur pénètre l'âme des habitants d'Aix. 
Toute pensée étrangère à l'affection commune 
en est bannie; on ne s'occupe plus qu'à in- 
voquer celui qui tient dans ses mains la vie 
des hommes et des rois, et l'on se précipile 
en foule dans les temples, afin d'implorer la 
guérison d'un souverain adoré. 

Malgré la douleur qui la dévore, la reine 
de Sicile donne elle-même l'exemple de cette 
foi religieuse, et l'on ne peut se défendre 
d'un vif attendrissement en la voyant sortir 
de son palais, un long voile sur la tête, entrer 
dans la métropole, et se prosterner devant 
l'image de la Vierge céleste. On savait aussi 
qu'elle passait une partie de ses journées en 
prières dans son oratoire. 

Les divers corps de l'état remplissent à leur 
tour les églises. Tous les sexes, tous les âges, 
tous les rangs s'y confondent; tous expriment 
les mêmes vœux, tous éprouvent les mêmes 



ï6o HISTOIRE (t48o) 

craintes et mêlent leurs prières, leurs soupirs 
et leurs pleurs. 

Hors de l'enceinte des voû les sacrées, d'au- 
tres scènes non moins touchantes attestent 
encore plus vivement peut-être la douleur pu- 
blique- Assis sous les tilleuls qui ombragent 
les avenues du palais, ou se précipitant en 
foule dans la cour, des vieillards, des femmes, 
des enfants se demandent en sanglottant des 
nouvelles du père commun. Chaque passant 
est arrêté, on se communique mutuellement 
les espérances fugitives qui se glissent dans 
les cœurs, ou les cruelles alarmes qui les font 
évanouir. L'aurore avait trouvé cette multi- 
tude éplorée autour de la demeure royale; la 
nuit ne l'en chasse point. 

Les diverses routes qui aboutissent à la ca- 
pitale n'offrent pas un tableau moins digne 
d'intérêt. Les messagers des principales villes, 
ceux des plus simples hameaux s'y succèdent 
sans interruption. Tous veulent apprendre si 
René n'éprouve pas un pe\i d'amélioration 
dans son état, et le retour des courriers est 
attendu partout avec une impatience mêlée 
d'effroi. Enfin, la Provence entière présente 
l'aspect d'une grande famille alarmée sur la 
vie de son chef, et il semble que du bon 
prince seul va dépendre le sort de chaque 



:,/ f 8o) DE RENÉ D'ANJOU. 16 1 

individu, de chaque ville; de l'état lui-même. 

Des témoignages si sincères et si rares par- 
vinrent jusqu'au monarque mourant , qu'ils 
semblèrent ranimer. Profondément ému eu 
apprenant à quel point son peuple le chéris- 
sait, de douces larmes s'échappèrent de ses 
yeux près de se fermer , et il regarda encore 
avec bonté ceux qui serrant avec respect ses 
mains défaillantes, entouraient son simple lit 
de toile, devenu comme une espèce de sanc- 
tuaire. 

Mais rassemblant le reste de ses forces pour 
mesurer la profondeur de l'éternité qui s'ou- 
vrait devant lui, on ne l'entendit pas profé- 
rer une parole dont le soin de son salut ne 
fut l'objet. . . 

Aussi, ne cessait-il de répéter à ceux qui 
adressaient leurs vœux au ciel pour son ré- 
tablissement: « C'est pour l'âme!., oui, c'est 
« pour l'âme seulement que je vous conjure 
« de prier! » 

Se sentant affaiblir de plus en plus, il fit 
appeler Charles du Maine, Elzéar Garnier, 
son confesseur ( prieur du couvent royal de 
Si. Maximin ), Jean de Malheron , le véné- 
rable Fouquet d'Agoult , le grand sénéchal 
Pierre de la Jaille, et Palamède de Forbin. 
(.Conduites par la reine Jeanne de Laval, la. 

TOME III. II 



i()2 HISTOIRE (1480) 

comtesse du Maine et sa sœur Marguerite de 
Lorraine, se rendirent également auprès de 
leur noble aïeul ). 

« Mon fils, dit-il alors en ranimant sa voix 
« et s'adressant à Charles d'Anjou, il semble 
f < qu'il manque quelque chose à l'amour que 
« je vous ai témoigné, et ce n'est pas assez 
« de l'avoir fait paraître en vous donnant mes 
« états, il faut encore que je vous apprenne 
<( comment vous en jouirez heureusement. La 
(( seule maxime que vous ayiez à pratiquer 
« pour cela, c'est cT aimer vos peuples comme 
« je les ai aimés... C'est principalement ainsi 
« que vous trouverez les Provençaux fidèles 
« et zélés.. Considérez ce qu'ils ont fait pour 
« moi, par, cette voie, en tous mes besoins, 
« dans les guerres de Naples, de Catalogne, 
« et même dans celle où j'assistai le feu roi 
« Charles VII en Normandie. » 

« Vous savez ce qu'on a dit d'eux: qu'il n'y 
« eut jamais de meilleure nation sous un bon 
« roi, et qu'il n'en fut jamais de pire sous un 
« mauvais prince.. . Renouvelez cette épreuve 
« en votre personne.. Conservez à ce peuple 
« la même affection que vous y trouvez, et 
« souvenez-vous que Dieu veut que les rois 
« lui ressemblent bien plus par leur débon- 
« nairetè que par leur puissance. » 



£1480) DE RENÉ D'ANJOU. i63 

Plein d'une admirable présence d'esprit , 
René donna encore à son successeur d'autres 
conseils sur les devoirs d'un souverain envers 
son peuple; comme saint Louis mourant sur 
les rives de Cartilage, il pouvait lui laisser 
l'exemple de sa vie (*). 

Présentant ensuile, d'une main défaillante, 
Charles du Maine à tous les assistants rangés 
autour de son lit funèbre, il le recommanda 
à ses minisires et aux principaux seigneurs 
qui avaient servi sous lui et qui écoutaient 
ses paternelles exhortations. 

Cherchant à étouffer leurs sanglots ou à re- 
tenir les larmes qui inondent leurs visages, les 
vieux serviteurs regardent leur maître sans 
avoir la force de lui répondre... Alors les 
yeux presqu'é teints, les lèvres à demi-glacées, 
René leur adresse ses derniers adieux dans 
les termes de la plus affectueuse bonté... Son 
visage décoloré conserve le calme d'une cons- 
cience pure... ses regards mourants expriment 
toujours la bienveillance, mais ils se tournent 
vers le ciel. . . Chacun se retire dans un morne 
et religieux recueillement. 

Demeuré seul avec son confesseur, ainsi 

(*) «Ne boute par sur ton peuple (dis;. it Louis IX h son fils) trop 
« grandes tailles, ne subsides, si ce n'est par grande nécessité pour 
« ton rovaulme défendre. Alors même travaille-toi a procurer que 
..la dispense de ta maison soit raisonnable et non sans mesure, » 



1 64 HISTOIRE (1480) 

qu'il en avait témoigné le désir, René, qui 
n'appartient déjà plus à la terre, semble n'y 
être resté encore peu d'instants que pour s'a- 
bandonner en entier à la pensée qui doit ter- 
miner l'existence d'un chrétien et d'un sage, 
ïl repasse sa vie comme en présence de ce- 
lui qui va la juger, se confesse de nouveau, 
médite quelque temps, et reçoit enfin les 
sacrements avec une ferveur qui édifie le 
prêtre chargé de lui administrer les secours 
consolants de la religion. 

Prêt à s'élancer dans l'éternité, il veut une 
dernière fois écouter les paroles saintes et se 
fait lire les pseaumes par Elzéar Garnier. Ce 
religieux a rapporté depuis que, conservant 
jusqu'au moment de la mort l'usage de la mé- 
moire et de ses autres facultés intellectuelles, 
René ne cessa, pendant cette lecture, de se 
livrer à des réflexions pieuses , profondes et 
touchantes, sur divers passages qui le frap- 
paient. . . Il exhala ainsi son dernier soupir 
sans douleur , sans agonie , et s'endormit 
dans le sein du Très-Haut, le Lundi, 10 Juil- 
let i48o,à l'heure de vêpres. 

U était âgé de soixante-douze ans, trois 
mois moins six jours, et dans la quarante-sep- 
tième année de son règne (*). 

(*) Bourdigné, après avoir dit qu'il fit son testament on i48o, 



! ;«So DE RENÉ D'ANJOU. i65 

VII. Les cris de douleur qui retentissent 
dans le palais en deuil ayant annoncé au- 
dchors la perte que Ton venait de faire , 
chacun abandonna sa maison, suspendit ses 
travaux et oublia ses affections personnelles 
pour accourir sur les places publiques. Là. 
sans se connaître, on s'aborde les larmes 
aux yeux , on répèle avec attendrissement 
l'éloge du vénérable monarque , et chacun 
ajoute quelques détails touchants à ceux 
d'une mort si sainte et si digne d'envie, 
« qu'elle pouvoit servir de consolation et 
« d'exemple, ( comme a dit Bossue! de celle 
du grand Coudé ). 

Les manufactures, les ateliers, les boutiques 
s'étaient fermés spontané m eut 3 des drapeaux 
funèbres flottaient à toutes les portes, et la 
consternation gagnant de proche en proche 
jusques dans les chaumières les plus isolées, 
on vit une foule de laboureurs quitter leurs 
champs, et arriver dans la ville en s'écriant ; 

ajoute ce faict: « ce très illustre et magnanime roy, d'an haultain 
•< et invaincu couraige, mesprisant toutes les terri ènes choses, cl 
(aspirant de tout son pouvoir aux célestes, comme devoit chré- 
u lien et vray catholique , très curieusement examina sa conscience , 
« el disposa d'icelle, receut les sacremonts . et h Dieu son créateur 
« rendit hon vertueux esprit. » 

Bouche, lo.ne II, fol. 4^6. Gaufridi, liv. XXIV. fol $4-5. Rufli , 
hist. de Marseille*, fol. 278. Chron. de Provem 0. Inmrdi»i!c, Papou 
•le. 



i(X> HISTOIRE (,480) 

« le père de la patrie! le père des pauvres 
« n'existe plus! .. » 

Réunis par leur commune affliction, les ha- 
bitants d'Aix et des campagnes obtiennent 
qu'on les laisse pénétrer dans la chambre 
où le prince qu'ils pleurent est déposé. Ils se 
précipitent autour de son lit, veulent revoir 
avant que la terre les leur dérobe, ces traits 
où la bonté réside encore. On baise les mains et 
les pieds glacés du monarque, on les mouille 
de larmes; l'indigent pleure son bienfaiteur, 
l'orphelin son appui , les serviteurs de René 
le meilleur des maîtres, et un concert de louan- 
ges, triste et dernier hommage rendu aux 
vertus du bon roi, retentit pendant des heu- 
res entières autour de ses restes inanimés. 

La foule toujours plus nombreuse, plus em- 
pressée, se renouvela constamment auprès de 
son corps, et ne consentit à s'en éloigner, que 
sur la promesse de le voir exposé solennel- 
lement à la vénération publique. (*) 

René ayant été embaumé lut donc placé à 
découvert dans un cercueil de plomb, durant 

(*) Parmi l's autres principales villes qui signalerait en même 
temps leurs regrets, on doit particulièrement ciler Marseille «dont 
«lés habitants, dit un historien, jetèrent tant de larmes pendant 
«un si long temps qu'elles eurent peine a se'cher, et Ton fit célc- 
« brer au bonroy clos funérailles magnifiques en Tcligse des frères 
«mi leurs . » 



{1480) DE RENÉ D'ÀTNJOU. 167 

les trois jours et les trois nuits qui précé- 
dèrent l'inhumation. Là , furent prodigués 
de nouveaux éloges à la bienfaisance et à la 
piété de ce tendre père; là, coulèrent de nou- 
velles larmes, et plus on approchait du mo- 
ment où ce douloureux objet allait disparaître 
à tous les yeux , plus on y attachait ses re- 
gard*, comme on cherche à saisir une der- 
nière lueur d'espérance. 

Enfin, le i4 Juillet, les obsèques du meil- 
leur des princes furent célébrées eu présence 
de toutes les communautés de la Provence , 
des députés des villes qui purent arriver à 
temps, des cours souveraines de justice, du 
clergé en entier et de tous les habitants d'Aix, 
sans distinction, portant des flambeaux à la 
main. Les officiers du palais et les nombreux 
domestiques de René y assistèrent en fondant 
en larmes. Les rues étaient tendues de noir, et 
l'on eût dit que la mort venait de frapper 
chaque maison d'un coup particulier ; le plus 
morne silence régnait partout, et n'était in- 
terrompu que par le son lugubre des cloches 
ou les chants des prêtres, dont la voix était 
souvent même étouffée par de douloureux 
sanglots. 

Fouquet d'Agoult, honoré depuis tant d'an- 
nées de la confiance intime de son souverain, 



i68 HISTOIRE (1480) 

présida à cette triste cérémonie qui dura 
jusqu'au soir. 

Le convoi étant arrivé à la métropole de 
St. Sauveur, à travers toute une population 
épîorée, le service funèbre s'acheva, « dit 
« Gaîaup de Chasteuil, avec des cris et des 
« larmes inconsolables, pour ce que la mai- 
« son de René estoit la table des pauvres, le 
« refuge- des innocents, le temple de Dieu... 
« Et despuis, l'odeur de son excellente renom - 
« mée tousjours bien souêivement flairé. » 

Le cercueil fut ensuite déposé dans une 
des chapelles, en attendant qu'un tombeau 
di^ne du prince qu'on pleurait pût le renfer- 
mer, car personne ne supposait encore que 
les restes de René dussent être ensevelis ail- 
leurs qu'en Provence (*). 

Cependant, par une de ses dispositions tes- 



(*) Le nécrologe cl" l'église de St. Sauveur d'Aix dont René était 
chanoine d'honneur, rapporte ainsi sa mort et le dépôt de ses 
restes: 

Anno incamationis domini 1 ,80, die lune decimo mensis Juin, 
hora secunda post Meridiem, serenissitnus^ | rinceps et inc itus 
dominus noster rex Henatus, cujus anima in requiem sempiternam 
permaneat, amen. 

1 rincepspacis et misericors, cum planctu et ploratis provincia- 
]ium, et iusuper Aquensi obiit, et suos cLusit dies extremos. 

Ejus visc^ra in capella sua repali nostrae domina; de monte Car- 
meli, corpus yero, ad Jatus majoris altaris Saucti Salvatoris , ad 
mauumdexteraui respiciéntis chorum , ecclesiu? predictae , houorificè 
et regalitertumulalur. 



(i48o) DE RENÉ D'ÀÏNJOU. 1 69 

tamentaires (*) , ce monarque avait ordonné 
« sa translation à Angers, auprès de la roj- 
« ne Isabeau de Lorraine, son espouse très 
« chière, en la cathédrale de St. Maurice, » 
dans laquelle lui-même avait été baptisé, et 
où reposaient les cendres de presque tous ses 
aïeux. 

Cette antique basilique, ( dont le curieux 
trésor renfermait l'épée de St. Maurice), avait 
de tout temps inspiré une haute vénération à 
René qui s'était plu , à diverses reprises, à l'en- 
richir de ses dons. Elle lui devait, entr'autres, 
une très, belle urne de porphire, apportée de 
Jérusalem par ses ordres. ( On croyait pieu- 
sement que c'était le vase dont N. S. se servit 
aux noces de Cana pour opérer le miracle du 
changement de Peau en vin ). 

René laissa de plus a cette église sa belle 
tapisserie « contenant les visions et les figures 
« de l'apocalipse , une infinité de chappes , 
« draps, paremens d'or et de velours armoriés 
« à ses armes, et d'autres ornements destinés 
« aux cérémonies du culte. » 

Le testament de ce prince ayant été connu 
de Jeanne de Laval, et cette princesse ne 

(*) Voyez pièces justificatives. 



-7° HISTOIRE (,480) 

croyant pas pouvoir se dispenser de se confor- 
mer religieusement aux dernières volontés 
de son époux, annonça l'intention de faire 
conduire son cercueil à Angers (*). Toutefois, à 
peine celle détermination se répandil-elle dans 
la ville d'Âix, qu'un soulèvement général y 
éclata. Non-seulement le peuple entier y prit 
part, mais les classes les plus élevées témoi- 
gnèrent hautement leur mécontentement, et 
pour la première fois, on entendit murmurer 
contre le hou roi. 

r< îl s'est donné à nous long-temps avant 
« sa mort, répétai t-on partout- nul peuple ne 
« l'ayant aimé autant que les Provençaux, ne 
« peut ni ne doit leur disputer ses précieux 
« restes. » 



(*) « Délaissant iceluy noble roy, très nob!e et très vertueuse prin- 
« cesse madame Jeanne de Laval son espouze, laquelle lui fisl célé- 
« brer sa fu:;ébreuse solennité à géant appareil et triomphe en Pes- 
« çilise métropolitaine d\Aix, en laquelle fustle corps royalj ( pre- 
« mièrement de précieuses et aromatiques liqueurs embesmé, et 
« clos en ung cercueil de plomb); magnifiquement inhumé et coin- 
« bien que la bonne royne le voulust faire apporter en Angiers, toule- 
« fois les seigneurs d'Aix ne se voulurent permettre être frustrés de 
« si noble trésor Comme le corps de leur tant ajmé prince. » 

« Bien souffrirent, encore à grant regret , que son gentil cueur, 
« du rorps séparé, fust apporté a Angers , auquel en grands pleurs 
« souspirs ; et gémissements des A ragevms fust reçu au couvent des 
« Cordelicrs, et mis en fépulchre en la cliapelie que ce prince avait 
«> faict bâtir pour Sun sainct confesseur Bernardin. » 

( Bourdigué. ) 



d48o) DE RENÉ D'ANJOU. 171 

Bientôt les esprits s'échauffèrent déplus en 
plus, la fermentation fît de nouveaux progrès, 
on se persuada que l'honneur national était 
intéressé a conserver dans la capitale le mo- 
narque qui en avait été les délices, et Ton en 
vint au point de décider qu'on s'opposerait 
de vive force, s'il était nécessaire, à ce que 
Bcné fût Iransféré à Angers. 

Convoqués au sujet de cette contestation, 
les députés des principales villes adhérèrent 
avec empressement à une résolution qu'ils re- 
gardaient comme patriotique; tous protestè- 
rent conlre l'enlèvement du corps de leur 
ancien maître, et Ton demanda alors à l'una- 
nimité qu'un mausolée digne de René lui lût 
érigé aux frais de ses fidèles Provençaux. 

Témoins d'un pareil élan, Charles d'Anjou, 
Olivier de Pennant , archevêque d'Aix, ains 1 
que plusieurs des plus éminents personna- 
ges de la cour, déférèrent eux-mêmes à un 
vœu général, manifesté trop énergiquement 
sans doute, mais dont la source était trop tou- 
chai! le pour qu'on s'y opposât davantage. On 
crut d'ailleurs d'autant moins manquer à la 
mémoire de ïïené , que les religieux de St. Maxi- 
min offrirent d'affirmer sur les évangiles, que 
profondément attendri de l'attachement des 
habitants d'Aix ; ce prince, au lit de mort, avait 



17 2 HISTOIRE (1480, 

révoqué Verbalement la clause de son testa- 
ment qui exprimait sa volonté d'être trans- 
porte et inhumé dans l'église de St. Maurice. 

Dès que l'autorisation arrachée en quelque 
sorte à la reine eut été connue, un vif senti- 
ment de joie se manifesta au milieu de la ville 
en deuil; on crut ne pas avoir entièrement 
perdu le bon René, et la tranquillité s'y étant 
sur le champ rétablie, on ne songea désormais 
qu'à la construction d'un monument qui at- 
testât à la postérité ia plus reculée la recon- 
naissante affection des Provençaux. 

Le plan en fut aussitôt tracé parles plus ha- 
biles artistes; on le soumit à l'approbation du 
comte de Provence, et les fondements en furent 
jetés sans délai. Parmi les bas- reliefs en mar- 
bre blanc, les uns étaient destinés à retracer 
les combats mémorables où la valeur de René 
s'était signalée ;d'au très, les vertus qui l'avaient 
fait adorer. Des figures symboliques, aussi en 
marbre, devaient représenter l'histoire, les 
mathématiques, la poésie, la peinture, la 
sculpture et la musique, pleurant le prince qui 
les protégeait et les cultivait à la fois. Rien 
n'avait été négligé pour rappeler l'excellent 
souverain, objet de tant de regrets, et l'on 
avait même déjà adopté l'inscription latine à 
placer sur un des côtés du mausolée. 



(i48o) DE RENÉ D'AKJOr. i * 3 

En voici la traduction littérale: 
A V éternelle mémoire 
de René, roi de Sicile et de Jérusalem, 

duc d'Anjou et de Bar , 
comte de Provence et de Forcalquier. 
Illustre à la fois dans la paix, dans la guerre , 
mais malheureux , 
il ne connut le bonheur qu auprès des Provençaux; 
tourmenté en même temps par des ennemis 
étrangers et domestiques , 
il ne trouva dans les autres qu'une foi chancelante., 
elle fut toujours incorruptible chez les Provençaux, 
Chassé de so?i royaume, privé de ses enfants, 
dépouillé de ses richesses , 
il retrouva tout ce qu'il avait perdu dans 
l'amour des Provençaux: 
Enfin, il combla les Provençaux de tant de 
marques d'affabilité , 
de tant de bienfaits , 
quil a été appelé par eux, 
le plus juste des princes , le plus doux des rois, 
le meilleur des pères. 
Ils ont élevé pour les siècles futurs , 
ce monument immortel 
de reconnaissance , de fidélité et de respect (1 1). 
VIII. Tandis que les habitants d'Aix, pressant 
de tous leurs efforts l'érection de ce monument 
national, n'avaient plus d'inquiétude à conce- 
voir sur le précieux dépôt qui demeurait au 



174 HISTOIRE 1460) 

milieu d'eux, Jeanne de Laval quitta la Pro- 
vence pour retourner en Anjou, où elle 
comptait habiter dorénavant le château de 
Beaufort en Vallée. 

Toutefois, en s' éloignant du lieu où reposait 
le corps de René, cette princesse se repentant 
peut-être de sa condescendance, ou touchée 
des plaintes que lui adressaient les Angevins, 
s'était promis de ne pas renoncer à accomplir 
la dernière volonté de son époux. Aussi, il 
paraît qu'elle ne partit d'Aix qu'après avoir 
gagné secrètement un chanoine du chapitre de 
St.-Sauveur qu'elle chargea de l'exécution de 
ses projets (*). 

(*) « F.lle dissimula doue, dit Bourdigné, par l'espace d'ung an, 
« lequel passé, comme Ton n'eust plus de suspicion, Ton y fist 
« moins le guect que de coustume . . La saigedame, moyenmnt 
« quelques présents qu'elle donna à cculx qui avoient la garde de 
« de rcsglisc. fist taiit,qu v ilz lui souffrirent de le faire clandesliue- 
«ment lever de l'éans, lequel fust de nuytié mis dans uug tonneau, 
«emporté sur unecharelte, et conduit jusqu'à Rouanne, où on 
« Terabarqua dans un navire mrrehand pour la Loire jusques au 
'( pont de Ce- » 

L'abbé Le gouvello prétend que Jeanne de Laval était alors encore 
«en Provence, qu'elle s'embarqua à Marseille avec le corps de 
« René, passa le détroit et remonta ensuite la Loire jusqu'à Angers. 

Le récit de Bourdigné rous paraît plus vraisemblable , et la 
reine ne demeura pas long- temps en Provence après la mort de 
René. 

« M. de S. te Marthe rapporte que René avoit esté enseveli, et 
« peint au vifea l'esglise des Carmes d'Aix, mais qu'au deçeu des 
« Provençaux laroyne Jebanne le fist enlever. » 

Bouche, hist. de Provence, II, fol. 4'^j 477* Bnfïi,hist. des com- 
tes de Provence, fol. 3yi. Anselme, hist. gén. de la maison de 
France, tome Lt fol, 23i. De Haitze, curiosités d'Aix. 



(i4So ; DE RENÉ D'ANJOU. 17:*) 

Ce prêtre nommé Finehinat, fut obligé d'at- 
tendre assez long-temps encore avant de pou- 
voir se conformer aux ordres de la reine; 
mais il concerta si bien ses mesures, que le 
cercueil de René, enlevé de la cathédrale pen- 
dant la nuit, fut placé dans un tonneau, puis 
emporté sur une charrette vers les bords du 
Rhône, où ayant été embarqué, on le con- 
duisit par eau jusqu'au pont de Ce. 

Celte entreprise fut dirigée avec un tel mys- 
tère , qu'on en ignora entièrement l'issue à 
Àix ., jusqu'au moment où l'on put y prendre 
toutes les précautions nécessaires pour empê- 
cher une nouvelle émeute. 

Il ne resta donc plus de ce bon René en 
Provence que ses entrailles déposées au pied 
de l'autel des grands Carmes, sous une large 
plaque de cuivre entourée d'une grille de 1er, 
et recouverte en bois. 

On y lisait: 

« Hic sunt viscera serenissimi Siciliœ : Hicrosolymis, 
« rcgis Renati , àndegayiae ac Baviducis, et Provincia? 
« comitis. » 

Mais si d'un coté les habitants d'Aix furent 
plongés dans une morne douleur en appre- 
nant que leur confiance avait été ainsi trahie, 
et en se voyant forcés d'abandonner le mau- 
solée qui devait attester aux Ages futurs leur 



176 HISTOIRE (,481) 

vénération envers René, ce fut avec des trans- 
ports inexprimables de joie et de reconnais- 
sance que les Angevins reçurent le cercueil 
royal. 

A l'arrivée de ce dépôt sacré sur les con- 
fins de l'Anjou, des témoignages d'une reli- 
gieuse tristesse mêlée d'une douce satisfac- 
tion éclatèrent de toute part. Enfin, il entra 
dans les murs d'Angers en Octobre 1481 (*), 
plus d'un an après la mort de René. 

On ne put d'abord ajouter une croyance 
entière à une nouvelle aussi heureuse qu'elle 
paraissait peu vraisemblable. Trompés par les 
bruits populaires qui circulaient à cet égard, 
le doyen et les chanoines de St. Maurice hé- 
sitèrent même à penser que ce fut véritable- 
ment le corps du roi de Sicile qu'on leur re- 
mettait. Ils exigèrent que la bière de plomb 
fut ouverte en leur présence et devant d'autres 
témoins. 

Cette demande leur ayant été accordée, on 
trouva, dit-on, René aus>i entier, aussi frais 
et aussi peu décomposé que s'il était mort seu- 
lement depuis quelques jours. 



(*) Voyez pièces justificatives, K". VII, relation de P inhumation 
« du ioi René, par Baltazar Hautneus, conseiller et contrôleur de* 
« jïuances, bailli à la royne Jebanne qui l'envoya a Aix. 



(i48i) DE RENÉ D'ANJOU. 177 

La translation solennelle de ses restes ne 
tarda pas à se faire avec la plus grande 
pompe, et au milieu d'une affluence extraordi- 
naire; la cérémonie ayant été terminée, René 
fut placé au côté gauche du maître autel de St a 
Maurice, près d'Isabelle de Lorraine, qui y 
avait été inhumée en i453. 

Bientôt, par les soins pieux de Jeanne de 
Laval, un riche mausolée s'éleva sur la tom- 
be de son époux, et elle le fit exécuter d'a- 
près les dessins que René en avait tracés lui- 
même. 

Ce monument funéraire, de huit pieds de lon- 
gueur , et six de large, était entièrement re- 
vêtu de marbre noir, et décoré sur les trois 
faces de pilastres élégants, entre lesquels se 
détachaient les écussons d'Anjou et de Lorrai- . 
ne, sculptés avec une délicatesse et un fini 
extrêmement précieux. 

Les statues du roi et de la reine, en mar- 
bre blanc de Carrare, étaient couchées sur 
un piédestal de porter. 

René, appuyé sur un coussin, avait le front 
ceint d'un diadème laissant apercevoir une 
espèce de calotte qui lui couvrait le haut 
de la tête ; sous sa longue tunique à larges 
manches, on distinguait sa cotte d'armes; un 

TOME III. 12 



178 HISTOIRE (t48.) 

lion, symbole de son rare courage, reposait 
aux pieds de ce prince. 

( Dans la gravure que le père Montfaucon 
a donnée de ce monument, le visage de René est 
arrondi, ses traits sont réguliers et sa main 
est placée sur son cœur.) 

Isabelle, comme les princesses du XV e siècle, 
était vêtue d'une tunique montant jusqu'au col. 
Sa coiffure jetée en arrière, était composée 
de bandes tressées avec ses cheveux, et dis- 
tribuées simétriquement autour de sa tête, où 
brillait un cercle d'or, en forme de crois- 
sant. Deux jeunes chiens, emblèmes d'une fidé- 
lité conjugale qui ne se démentit jamais, pa- 
raissaient dormir sous les pieds de la reine. 
Une niche ou voûte ceintrée, toute ouvra- 
gée à jour, peinte en azur semé de fleurs de 
lys d'or, et soutenue par de légères colonnes 
dans le style gracieux du XIII œe siècle, sem- 
blait protéger le couple auguste au-dessus 
duquel elle s'arrondissait en se terminant en 
ogives. 

Enfin, l'espace vide que laissaient les deux 
côtés de la voûte, offrait une curieuse pein- 
ture à fresque, attribuée à René lui-même qui 

Montfaucon, tome III, p. a55.fol. fa. 








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VjSO DE RENE D'ANJOU. 179 

la commença, dit-on, aussitôt après la mort 
d'Isabelle. 

Mais on rapporte que ce monarque ayant été 
obligé de quitter l'Anjou avant de terminer 
ee tableau , Gilbert Wandeland , peintre 
renommé du temps (12J, se chargea de ce 
soin. 

On a supposé généralement que l'intention 
de René, dans cette bizarre composition, fut 
de se représenter d'une manière emblémati- 
que , sous la forme d'un squelette revêtu d'un 
long manteau , assis sur un trône resplen- 
dissant d'or , foulant aux, pieds des tiares, 
des diadèmes , des globes , des livres , et mépri- 
sant ainsi tous les attributs de la grandeur 
qui éblouit le vulgaire, ou de ces sciences pé- 
rissables par lesquelles l'homme croit s'ac* 
quérir un nom immortel. Il semblait aussi 
que le spectre royal appuyant sa tête hideuse 
sur ses mains décharnées, cherchait à rete- 
nir sa couronne chancelante- 

Quelques personnes ont pensé au contraire 
que ce tableau n'était qu'une simple allégorie 
de la mort. 

Des vers latins qu'on croit composés par 
René, étaient gravés en lettres d'or au-des- 

Eouchc ; tome II, fol. 4;7- 



i8o HISTOIRE (1481) 

sous de cette peinture et sur une bande d'a- 
zur ; en voici le sens. 

«O mort! tu fais cruellement expier la gloire 
« insigne d'avoir porté les sceptres royaux 
« qu'on vit briller autrefois sur des trônes écla- 
« tants d'or, et qui sont maintenant couverts 
« d'une vile poussière!.. Ainsi les fleurs, les 
« louanges , les honneurs , la renommée légère, 
« le vain faste des pompes humaines, se flétris 
« sent... La même terre enfante le vulgaire et 
« les rois puissants ; ce qu'elle a produit, elle 
« le reprend, et toutes les choses mortelles 
« rentrent dans son sein. » 

« La faux du trépas rend égaux le maître 
« et l'esclave -, les cendres de l'honnête homme 
« et du scélérat, du roi et du berger, du 
« savant et de l'ignorant, se confondront pour 
« jamais un jour (*) ». 

Ces vers comme le tableau auquel ils 
font allusion, prouvent évidemment la pensée 
de l'artiste, qui fut d'exprimer combien l'on 

(*) Regia sceptra luis, rutilis fulgentia tronis, 

Dùm quondam recolis pressa et nunc pulvere cernis. 

Marcescunt flores, mundi laudes et honores , 

Gloria , fama levis, pomparum fastus inanis. 

Una parit regcs et vulgus terra potentes; 

Quod dedife, haec repetit, mortalia cuncta recludit. 

Mors,, dominis servos^et turpibus aquat honestos, 

Unus erunt turaulus, rex, pastor ,inersque peritus. 
( Tombeau du roi René, description manuscrite. ) 



048i) DE RETNÉ D'ANJOlk 181 

doit peu porter d'envie aux grands de la 
terre, qui ne sont au fond que des squelettes 
revêtus, lorsque la mort les a atteints, et a 
fait disparaître les distinctions chimériques 
que les hommes ont de tout temps cherché à 
élever entre eux. 

Quoiquepeinte à fresque f*), cette singulière 
allégorie offrait, aj ou te-t-on , un coloris vigou- 
reux, une manière ferme, des détails très 
soignés, et produisait surtout un effet extraor- 
dinaire. Mais, ainsi que les vers empreints 
d'une philosophie si remarquable sous la 
plume d'un roi, le tableaude la mort n'existait 
déjà plus quelques années avant la révolution ; 
le tombeau de René avaït même également 
disparu de la place où, durant trois siècles, 
la vénération publique vint offrir son tribut 
à la mémoire du roi de Sicile et d'Isabelle de 
Lorraine. 

L'architecte choisi, en 1779, par le chapitre 

(*) Noël Dufail, auteur de l'ouvrage intitulé: des Balivernes , sous 
fanagrame de Léon Ladidfl, parle d'une certaine « messe de re~ 
« qttiem que l'on chantait dans l'église de St.- Maurice d'Angers, 
« vis-a-vis d'un tableau du roi René qui s'y est représenté vêtu de 
« ses habits royaux , mais rongé de vers. Dufail assure qu'on ne 
« pouvait entendre cette musique ni voir ce tableau , sans être 
« frappé d'horreur , et sans mépriser la vanité des grandeurs 
u de ce monde. » 

(Voyez discours d'aucuns propos rustiques. Lyon i54q. ) 
Description des monuments d'Angers, manuscrit de Jacques Pru- 
neau, in folio. 



i% HISTOIRE 

de S 1 Maurice , pour opérer une nouvelle 
distribution du chœur , prétendit que le 
mausolée royal élevé à un monarque et à une 
princesse si justement vénérés en Anjou, gê- 
nait l'exécution de son plan, et proposa eu 
conséquence de le transférer dans la nef de 
l'église. 

L'autorisation en ayant été obtenue du roi 
Louis XVI , le sarcophage fut placé , le ^3 Jan- 
vier 1783, sous une arcade gothique, fermée 
d'une grille; le tableau qui ne pouvait se 
transporter, ne tarda pasalors à disparaître, soit 
qu'il fût caché par la boiserie, soit qu'à dé- 
faut de soin, il ait subi une dégradation totale. 

Toutefois, les cercueils de René et d'Isa- 
belle demeurèrent dans le même caveau. Di- 
vers témoins oculaires de cette translation 
ont attesté que M. de Villeneuve , grand 
doyen du chapitre , qui y était présent , 
recommanda expressément aux ouvriers de 
s'arrêter dès qu'ils seraient arrivés aux der- 
nières assises; on s'est assuré positivement de- 
puis, que la pierre qui refermait l'entrée de 
l'enfer ou souterrain dans lequel reposaient 
les bières en plomb, n'a point été enlevée (*). 

(*) Pendant Ja construction du nouveau chœur, on enieva aus*t 
un jeu d'orgues dont la reine Yolande, mère de René , avait fait don 
à l'église de St. Maurice en i£i6. Il était auparavant à la chapelle 

du cli&teau d'Angers. 



DE RENE D'ANJOU. i83 

Ainsi, lorsque la hache du Vandalisme vini 
briser le mausolée du bon roi et de sa no- 
ble compagne, elle s'acharna sur un marbre 
inanimé , et ne put atteindre des restes si 
précieux. Mais les statues qui reprodui- 
saient des traits chéris, les colonnes élégan- 
tes, les ornements sans nombre qui décoraient 
le dernier asile de René, tout fut mutilé, ré- 
duit en débris informes, et jeté pêle-mêle 
sous les portiques du temple, jusqu'au mo- 
ment où de mercenaires artisans autorisés 
à s'en emparer, en formèrent des consoles, 
des cheminées ou des vases grossiers. La fu- 
reur révolutionnaire n'épargna pas davantage 
les tombeaux voisins. On viola la sépulture 
des saints évêques Raoul de Beaumont, Hu- 
gues Odoart, et de tant d'autres, et leuis 
ossements se confondirent dans une terre 
profane. 

Les cendres de René et d'Isabelle ne fu- 
rent cependant point dispersées dans celte 
affreuse tourmente qui paraissait vouloir arra- 
cher tous les morts de leurs sépuîchres, com- 
me si elle eut craint de ne pas trouver assez 
1-' place pour les victimes de sa fureur... 
Conservés dans l'ancien caveau où ils avaient 



Ce i'ut aussi en 1779, (juc tes armoiries et la chapelle des < iieva- 
heib du croissant disparurcat de la cathédrale. 



i84 HISTOIRE 

été religieusement déposés (ainsi que Margue- 
rite d'Anjou, quelques années plus tard), ces 
grands et mémorables exemples de l'adversité 
et des vicissitudes de la fortune, reposent en- 
core ensemble.. . ils n'ont point été séparés 
dans cette éternelle paix du tombeau que 
tant de malheurs durent si souvent leur faire 
invoquer. Une sorte de protection surnatu- 
relle a semblé veiller sur leur dernière 
demeure, et l'on pourrait même dire que le 
roi martyr a défendu le cercueil du bon 
roi ! . . 

Malheureusement il n'en a pas été ainsi des 
cœurs de René et de Jeanne de Laval qui, 
suivant leurs intentions , avaient été pla- 
cés dans l'église des Frères-Mineurs d'An- 
gers, à la chapelle de St. Bernardin, afin, di- 
sait le roi de Sicile, « que son cœur ouvert 
« pendant sa vie à ce pieux confesseur, reposât 
« encore auprès de lui. » 

A coté du simple cénotaphe qui les renfer- 
mait, on voyait une niche grillée, où René 
avait placé « un petit coffre rempli de reli- 
i< ques précieuses, parmi lesquelles on remar- 
« quait entr'autres la ceinture de Ste. Cathe- 
« rine de Sienne. » 

Cette niche ou armoire d'un bois rare, était 
peinte aux armes d'Anjou, avec un aigle et 



DE RENE D'ANJOU. i85 

un cygne pour supports. On lisait en-dessous 
la célèbre devise: « arco per lentare, piaga 
« non sana. » 

Le sarcophage offrait ces deux inscriptions. 

« Ci gist le cuenr de très hault et puissant 
« roy René, roy de Jérusalem et de Sicile, 
« duc d'Anjou et de Bar, comte de Provence? 
« lequel tréspassa à la cité d'Aix au dictpays, 
« le 10 Juillet i48o, et dont le corps fust très 
v honorablement mis en sépulture en l'église 
« de St. Maurice, l'an suivant. » 

« Ci gist le cueur de très haulte et très puis- 
« santé dame Jehanne de Lavai, seconde 
« femme du dict roy, et fille du comte de 
« Laval. » 

Rien n'était plus propre à inspirer une 
douce rêverie ou à réveiller ces grands sou- 
venirs si puissants sur l'imagination, que la 
modeste chapelle élevée par René à son saint 
confesseur. Une obscurité mystérieuse y appe- 
lait le recueillement, la prière et le silence; 
les regards s'arrêtaient avec un charme in- 
volontaire sur des pilastres élégants qui sou- 
tenaient la voûte gothique sans cacher aucun 
des ornements du fini le plus admirable, ouvra- 
gés sur les murs. Des dons de toute espèce, des 

Rfontfaucon, tome lit, foJ. 345, pi. 63.fig. 23. 



iBG HISTOIRE 

ai 111 Lires dorées, des joyaux étincelants y étaient 
suspendus , et les vitraux des fenêtres ar- 
rondies en ogives variées à l'infini, offraient 
l'image de presque tons les enfants de René. 

L'un d'eux rappelait les traits de l'illustre 
Jean d'Anjou, à la fleur de ses années. À 
eôté de lui, la comtesse de Vaudémont était 
également peinte à genoux , portant une cou- 
ronne de perles sons laquelle flottaient 
de longues tresses de cheveux. Un des autres 
vitraux représentait Marguerite d*Anj ou dans 
tout l'éclat de sa beauté. 

Jean d'Anjou y Yolande, la reine d'Angle- 
terre, René, Isabelle de Lorraine, Jeanne de 
Laval étaient encore sculptés en profil sur des 
marbres précieux y incrustés tout autour de la 
chapelle gothique. Le roi de Sicile avait décoré 
ce sanctuaire d'une foule de peintures ou de 
cartouches de sa main y et s'était plu , à diverses 
époques, à y tracer des vers ou des inscriptions 
pieuses et morales, en latin et en français. 

L'emplacement même de cette chapelle, 
où l'on ne pénétrait qu'avec une sorte d'at- 
tendrissement, échappe maintenant aux re- 
gards qui en cherchent les vestiges. Lin seul 

Benoit de Tout, supplément k Phis't. de la maison de Lorraine , 
P. 1.6- 



DE REINE D'ANJOU. 187 

jour a snlïi pour réduire en poussière ces 
objets de la juste vénération de nos aïeux, el 
dans ces temps de fanatisme, où rien n'était 
sacré en France, on vit un être abject se 
jouer stupidement de l'un des nobles cœurs 
que trois siècles avaient respectés! 

IX. L'histoire parle peu de la reine Jeanne 
de Laval, qui par la pureté de ses mœurs et 
la douceur inaltérable de son caractère, sut 
conserver la confiance et l'affection entière de 
iîené ; en même temps qu'elle en inspirait à 
chacun des enfants d'Isabelle de Lorraine. On 
sait seulement qu'accompagnant partout le 
ioi son époux, n'ayant d'autre volonté que la 
sienne, prévenant ses moindres désirs, cher- 
chant à adoucir ses chagrins, elle devint pour 
René un véritable ange de consolation ; mais 
elle demeura constamment étrangère aux intri- 
gues de cour et aux événements politiques(i3). 

La faiblesse de sa santé lui rendait d'ailleurs 
la retraite nécessaire, et cette princesse, aussi 
vertueuse que bienfaisante, acheva paisible 
ment sa carrière à Beaufort-en-Vallée , où 
<dle mourut en ^Q^, ayant survécu à tous 
les enfants légitimes du roi de Sicile. 

Outre le château de Beaufort, René lui avait 
laissé encore par son testament, plusieurs 
domaines considérables et la plupart des 



>&8 HISTOIRE 

joyaux de prix qu'il possédait. (On cite en- 
tre autres, le grand rubis balajr acheté à Naples 
1 8 5 ooo florins (*), de Guillaume Commette, gou- 
verneur du château de l'GEuf • le diamant, le 
« grand collier, une croix de diamant, la tasse 
« et le drageoir d'or, la coupe et l'aiguière 
« enrichies de pierreries ), » 

René n'eut point d'enfants de Jeanne de 
Laval ; Isabelle de Lorraine lui en avait don- 
né neuf. 

i°. Jean d'Anjou. 

2°. Nicolas, né le io Novembre i4' 2 7 ( ou 
le i Octobre i4 2 8 )', il était frère jumeau 
d'Yolande, et mourut très jeune. 

3°. Louis, né le i3 Mars ( ou le 16 Octobre 
1429), à Nancy ou à Pont-à-Mousson -, mort 
vers V an i444- 

4°. Charles, comte de Guise, mort, dit C. 
Nostradamus,en sa blonde jeunesse. 

5°. René, mort au berceau. 

6°. Yolande, comtesse de Vaudémont (i4j> 
duchesse de Lorraine. 

7 . Marguerite, née à Pont-à-Mousson, le 4 
Mars i4 2 9- 

(*") Environ cent soixante six mille francs de noire monnaie. 

Ansdme, hist. gen. tome I. er , fol. 232. Bouche, tome II, fol. 
4^8. S le . Marthe , p. 46. Benoit deTouI. Dom Calmet, tome II, 
fol. 892 Chronique de Proveuce, fol. ^09. 



DE RENÉ D'ANJOU. 189 

8°. Anne, élevée à Gardanne où elle mou- 
rut en bas Tige, des suites d'une chute. 

9 . Enfin, Isabelle ou Elisabeth, morte éga- 
lement au berceau . 

Quant aux enfants naturels de René, on 
ignore sur quel fondement s'appuie la tradi- 
tion généralement adoptée que ce prince en 
laissa trois d'une demoiselle provençale. (i5) 

On ne connaît pas davantage les motifs qui 
lui ont fait donner pour maîtresse, la dame 
ou damoiselle la Chapelle , Capèle ou Ca- 
pélet (*j. 

Quoiqu'il en soit, il est certain que René 
légitima un fds et deux filles. 

Le premier, appelé le bâtard Jean d'Anjou, 
fut marquis de P on t-à -Mousson, seigneur de St. 
Cannât et de St. Rémi; il se signala à la ba- 
taille de Nancy, en i477i et à celle d'Agna- 
del, sous Louis XII. Il épousa Marguerite de 



(*) Au XV. e siècle, un seigneur breton nommé Alain, sire de Ja 
Chapelle, était chambellan du duc de Bretagne. Un autre gentil- 
homme de Beauté, appelé Pierre de la Chapelle, fut tué au siège 
d'Orléans. 

Il existait aussi une famille de Capelet dont les armes étaient d'a- 
zur au chevron d'or, accompagné de trois étoiles de même. 

Mais on ignore entièrement k laquelle de ces familles appartenait 
la dame dont René fut amoureux. 

Moréri, tome III, fol. 92. Hist. de Jeanne d'Arc, tome I er , p. 
n3,etc. 



IQO HISTOIRE 

Glandevcz, fille de Raymond, gendre de Pa- 
lamèdo de Forbin. 

C Catherine d'Anjou, leur fille unique, fut 
mariée à François de Forbin-Solliers auquel 
elle transmit ses droits au Marquisat de Pont- 
à-Mousson; mais leurs descendants ont vaine- 
ment cherché à faire valoir cetfe prétention). 
Le bâtard d'Anjou, mort à Nancy, en i53G, 
fut inhumé dans l'église des Cordeliers. 

L'aînée des filles naturelles de René s'appe- 
lait Blanche, et ainsi que nous l'avons déjà dit, 
fut unie à Bertrand de Beauvau. Elle mou- 
rut à Aix, le 16 Avril i47°, âgée seulement 
de vingt-un ans. 

La seconde ( Madelaine d'Anjou ) épousa 
Louis Jean, seigneur de Bellenave. Charles 
VIII, dont il était chambellan, lui donna 
quinze-mille florins en considération de cette 
alliance. Ce Prince dans le contrat de ma- 
riage, appelle « Madelaine, sa cousine, fille 
« de son oncle et cousin. » 

Louis XII ajouta douze mille florins à cette 
première dot. 

Il est souvent fait mention , dans un registre 
manuscrit de la dépense intérieure du palais 
de René, qui remonte aux dernières années de 
son séjour en Provence, d'une jeune personne 



DE REBÉ D'ANJOU. 19 1 

nommée Hélène, et l'on a pensé que celle 
demoiselle qui n'avait guères alors pins de 
douze à quinze ans, pouvait être aussi une 
des filles de ce prince. On n'a toutefois rien 
de cerlain à cet égard, et l'on ignore de mê- 
me ce qu'est devenue la Jeune Hélène après 
la mort du prince qui lui tenait lieu de père. 
X. A peine ce monarque eut-il fermé les yeux 
à la lumière, que les poètes dont il était l'idole, 
les savants qu'il protégeait, tous ceux enfin qui 
avaient admiré ses vertus ou éprouvé ses 
bienfaits, cherchèrent à se surpassera l'envi, 
pour jeter des fleurs sur sa tombe. 

Aussi , rapporte C. Nostradanvus, « une foule 
« d'épitaphes et d'éloges de lui, et doctes com- 
« positions furent faites, en langues hébraïque, 
« grecque, latine, française et provençale, les- 
« quelles le magnifique Fouquet d'Agoult , 
« seigneur de Sault, fit exactement recueillir 
« et transcrire par ordre de Jeanne de Laval.» 
(16). 

Mais cette touchante et curieuse collection 
a disparu comme tant d'autres monuments re- 
grettables, et l'on sait seulement que les écri- 
vains dont Fouquet d'Agoult avait réuni les 
œuvres, s'accordaient à louer unanimement les 
qualités , les vertus, la personne môme de 
René. 



icp HISTOIRE 

Tous Pont dépeint avec une taille avanta- 
geuse, ( corpore pulcherrimo, dit Jacques de 
Bergame ), et une figure très agréable. Son 
teint était blanc et coloré. Il avait les yeux 
très fendus, et presque à fleur de tête. Son 
nez un peu court était arrondi par le bout. 
Une légère cicatrice reçue à la bataille de 
Bulgnéville ( et non à la prise de Bar , comme 
on l'a écrit aussi ), paraissait sur sa lèvre in- 
férieure; mais elle ne nuisait point à l'ensem- 
ble gracieux de ses traits (*), 

Du reste, sa phisionomie ouverte, franche, 
enjouée , ( car malgré sa mélancolie habi- 
tuelle, une faible teinte de gaieté animait en- 
core par fois son visage ) , inspirait la con- 
fiance, et faisait naître l'affection, en même 



Papon, tome III. Gaufridi, chron. de Provence, fol. 646. S.' e 
Marthe. Bouche, tome II, fol 477* Ruffi» hist. des comtes de Pro- 
vence, fol. 398. Abrégé de J'hist. de Provence, p. 24^. Mathieu, 
hist. de Louis XI, p. 5o2. Bourdigné, fol. i63. Duclos , hist. de 
Louis XI, tome I.e r , p. 5r. 

(*) « Sa figure très vénérable et un air de mélancolie, dit l'auteur 
« du précis historique sur René, fixent presque le moment où furent 
« peints les portraits qu'on conserve de ce prince. Sa tête toujours 
« couverte d'un bonnet de velours noir, des cheveux coupés en 
« long, sa fraise en fourrure brune, sa longue robe et le chapelet 
« qu'il tient en sa main se rapprochent d'ailleurs trop du costume 
« monacal pour qu'on ne présume pas , ou qu'il le portait assez ha- 
« bituellement,ou qu'il voulait exprimer par-la le dégagement des 
« vanités humaines , ou le triste état de son âme. » 

(Voyez précis historique par M. le comte Christophe de Ville- 
neuve ). 



DE RENÉ D'ANJOU. ig3 

temps que son maintien majestueux imprimai! 
toujours le respect (17). 

Quant à ses qualités moraïes . à son aménité, 
à sa justice, à sa bienfaisance, les chroni- 
queurs se sont livrés à un véritable enthou- 
siasme en parlant de ce bon prince. 

« Il était, disent-ils, tant homme jus!e ci 
« preud'homme, que jamais il ne fist tort à 
« autruy... En humanité, religion, libéralité, 
* noblesse de couraige, il oultrepassoit tous 
« les rois qui, par avant lui,avoient régné en 
« Sicile, et eust ceste louange, qu'il ne fust 
« oncques souillé de maulvais vice (* ) » 

« Sa maison estoit le temple de Dieu, l'œil 
« de prudence, la balance de justice, le siège 
« de magnanimité, la règle de tempérance, 
« l'exemple d'honnêteté , la splendeur de 
« miséricorde , la fontaine des grâces , la 
« source de libéralité , le chœur des muses , 
« l'école des orateurs, le concours des poètes, 
« l'académie des philosophes, le sarraire des 
« théologiens, le sénat dessages, l'assemblée des 



(*)« Lequel (continua Bourdigné ) , habaudonnant les vergiors 
« et jardins terreins, passaa amènes et décelables jardins éiisées. 
( exempta de toute hveniale froidure, et excessive chaleur, qui est 
« paradis, l'habitation des âmes hienheure'es, ce que Dieu par sa 
« grâce, octroyé ace droict parangon, et chef- d'oeuvre de gentilh ssc 
« duquel on re sauroit trop bien dire. » 

Vovez Jacques de Bergaine, fol. 36'2. 

TOME III. 1 3 



ic>\ HISTOIRE 

« nobles, la fomentation des bons esprits, le 
« loyer des hommes droits, la fable des pau- 
« vres, l'espérance des bons, le refuge des 
« innocents , la défense des misérables, la com- 
te nui ne lumière et la retraite générale de 
« tous. Enfin, sage, prudent, docte, éloquent, 
« magnanime, libéral, doux, patient dans les 
« prospérités, inébranlable dans les revers, 
« sobre, grand justicier, « il aurait été doué 
de toutes les royales vertus nécessaires pour 
former un grand prince, et qu'on rencontre si 
rarement réunies dans un seul homme, s'il 
fallait s'en rapporter à des écrivains entraî- 
nés sans doute par une sorte de passion pour 
la mémoire de René, mais dont le suffrage 
était du moins désintéressé. » Il estoit avec 
v ce, assure Champier , aymé de tous, prin- 
ce ces et aultresj mais combien qu'il fust hom- 
<r me très prudent et bien versé aux armes, 
« et si estoit plain de chevalerie et hardiesse? 
« s'accoiste (on trouvé) qu'il fust moins heu- 
« reux en guerre... La eause de ceste infor- 
« tune, disoient les astrologues estre, que il 
« estoit né soubs Jupiter , et que Mars lui 
« estoit contraire... Mais je dis ( continue le 



Champier, fol. j3. Bourdigné,fol. i5.8,i63. Chron. de Provence, 
foi. 616. Arcs triomphaux. Gralaup etc Chasteuil 



DE RENÉ D'AiXJOU. 19J 

» vieil historien de Bayard ) que Jupiter ne 
« Mars n'en estoient cause, mais le seul vou- 
« loir de Dieu... Il est vray de dire que la 
« fortune lui monsira souvent son maulvais 
« visaige. » 

Malgré les adversités continuelles qu'il eut 
à essuyer, et cetle foule de malheurs person- 
nels qui le poursuivirent sans relâche, René, 
dit Duclos « soutint ses disgrâces avec fermeté, 
« et trouvant sa consolation dans les lettres et 
« les arts, on vit un prince malheureux deve- 
« nir un particulier estimable. .. » On doit 
ajouter avec un moderne, que « presque tous 
« ses défauts tiennent à l'esprit de son siècle, 
« mais que ses vertus ne sont qu'à lui. » 

Ce monarque n'éprouvait jamais un plaisir 
plus sensible que lorsqu'il avait à expédier des 
lettres de grâce, ou de commutation de peine, à 
récompenser des services, ou à distribuer quel- 
ques bienfaits... Aussi, repétait-il souvent à ca 
sujet: « La plume des souverains ne doit ja^ 
« mais être paresseuse. » 

Son habitude de ne point ajourner au 
lendemain une faveur qu'il pouvait accor- 
der sur le champ, élait si bien connue, qu'il 

Duplessis. hist. manuscrite de Lorraine. Mathieu hist. de Louis 
XI, p. 5o7. Papou, tome III, p. Sg-j. Gui Coquille, hist. du Niver- 
nais. Ru/fi, hist. des comtes de Provence. 



i9 G HISTOIRE 

n'était pas rare, ainsi que nous l'avons déjà 
remarqué, qu'on lui présentât à signer quel- 
que dépêche , au irioment où il montait à 
rheval, soit pour aller à la chasse, soit pour 
se mettre en voyage, et même en temps de 
guerre, ou lorsqu'il revenait harrasséde fatigue 
et tout en sueur. On le voyait s'arrêter aussi- 
tôt ,et pans descendre de son destrier, ni oter 
sa cotte d'armes ou son gantelet, il traçait 
son nom au bas des lettres qu'on lui remet- 
tait, en disant gaiement. La plume est aus. 
K si une sorte d'arme dont un prince doit 
« user en tout temps. » 

Si l'on paraissait surpris d'un tel empres- 
sement, clés longues expéditions, ajoutait-il, 
« font perdre la bienveillance des peuples; 
« Il répétait alors sa maxime favorile facite 
« justitiam omni tempore. » 

Une autre vertu qu'on admirait également 
dans Hené, était son humanité exemplaire 
envers les prisonniers.... Quand on lui en ame- 
« nait quelqu'un, rapporte un ancien histo- 
« rien, il fesoit acte.vrayment héroïque et si- 
« gne de sa royauté, qui sentoii son honneur 
« et la noblesse jointe à une grande bon lé, 
« car il les recevoit très débonnairement, 
« leur faisoit de grands présents, et lesren- 
« voyait en leur pays, se souvenant qu'il avoit 
« es lé prisonnier comme eulx. » 



DE REiNÉ D'AiNJOU. 197 

La libéralité de ce prince est assez connue , 
et il faudrait même convenir qu'elle fut por- 
tée à l'excès (18), si Ton ne considérait que 
René ne l'exerça jamais aux dépens des re- 
venus publics, et que sas propres domaines 
étaient entièrement séparés de ceux de l'état. 
Mais leurs revenus ne suffirent pas toujours 
pour satisfaire son penchant irrésistible à la 
générosité, et il fut souvent obligé de les 
engager d'une manière onéreuse. 

Se contentant des modiques sommes qui 
lui restaient, il n'en diminuait pas moins les 
impôts de son peuple, cédait aux indigents la- 
borieux tous les terrains incultes de ses fiefs , et 
se ménageait encore par l'ordre et l'économie, 
des ressources pour répondre à la voix du mal- 
heur qui trouvait toujours l'accès de son âme. 

Ces prodigalités journalières ; durent comme 
on pense bien, laisser plus d'une fois le bon 
prince dans l'embarras, sans argent dans ses 
coffres, et forcé d'acheter à crédit. Cependant il 
ne voulut en aucune circonstance souffrir que 
la pénurie de ses finances servit de prétexte 
à retarder le terme du paiement de ses dettes 

1 1 avait, ainsi qu'on l'a vu, déployé une extrê- 
me magnificence à Tarascon, durant son sé- 
jour dans cette ville, à l'époque du Pas de 
lu bergère. Se préparant à revenir à Aix 

Delïaitze, lnst. manuscrite <TAi\. 



ujS HISTOIRE 

son maître d'hôtel lui représenta > que non- 
seulement il ne lui restait pas de fonds pour 
payer le montant de la dépense, mais que son 
trésor était épuisé au point de ne pouvoir 
subvenir même aux simples frais de son 
voyage. 

« Procurez-vous de l'argent, écrivit aussi - 
« tôt René, a Guillaume de Remerville, son 
« trésorier, car je suis très pressé d'arriver 
« dans ma capitale ; cependant je ne dois pas 
« quitter Taras con que tout le monde ne soit 
« content. » 

Dans une occasion à peu près semblable et 
à l'échéance d'une dette, «je ne voudrais pas 
« mandait-il de nouveau au même trésorier, 
« pour quoi que ce soit au monde , avoir dés- 
ir honneur à la parole que j'ai donnée. » 

Mais ces légères leçons étaient ordinaire- 
ment perdues pour ce prince, quoiqu'il re- 
connût les inconvénients de cette excessive 
générosité -, incorrigible sur ce point seuji, il 
empruntait encore à ses amis ^quelquefois même 
à des juifs, et dès que ces finances étaient dis- 
sipées, il vendait ses joyaux, en donnait la 
valeur et distribuait aussi des terres, des mai- 
sons, des rentes, etc.. 

On conserve une quittance de l'un des juifs 
auxquels s'adressa ce monarque ; elle est ainsi 
conçue: « prêté à Antoine de Cruce, trésorier 



DE RENÉ D'ANJOU. 199 

« de René, pour servir aux besoins de sa ma- 
jesié. » (a5 Juillet 1472.) 

Le 17 Juin de la même aimée, le roi de 
Sieile avait engagé un collier d'or enrichi de 
quinze pierres précieuses. Baltazar Haut- 
neus son secrétaire , en recul en échange 
mille florins de Jacques Grille. Le 22 Janvier 
suivant, cette somme fut remboursée, et le 
collier revint à René. 

En i4;4, il fit donation à Gérard de Solier, 
écuyer de sa cuisine , d'un droit de régale sur 
une maison qu'il possédait au Val. 

Le i3 Mai 1478, il céda également à Dét- 
aler du H an % son valet de chambre, capitaine 
de Gardane, ses droits sur les amendes de 
la Sousclaverie d'Arles r etc. 

Une charte de ce prince (du 3 Janvier 
i475 ), nous apprend qu'il donna à Urbain 
Chausse gros, une de ses bastides, dans les- 
« quelles on trouva des ruines romaines et 
« plusieurs médailles.» (Ces dernières offraient 
pour la plupart cette légende: Laus et gloria 
Trajano; au revers: laus et honor Antonino 
Augusto ). 

Jean de Nancy, Pun de ses écuyers, qui 
l'avait suivi à Naples, fut récompensé de ses 

lJict. géographique de Troveuce, tome II, p. iay. 



2t>o HISTOIRE 

loyaux services par plusieurs ternes dans le 
Barroisj etc. etc. 

Outre des bienfaits aussi considérables, 
Hené faisait souvent de très riches présents 
aux gentilshommes de sa maison, ainsi quYi 
leurs femmes; il offrait ordinairement à cel- 
les ci de belles étoffes en so : e, ou des bijoux 
précieux. 

Il envoya un jour à la femme de Trongnon , 
l'un de ses trésoriers, un collier de la valeur 
de cent quatre écus d'or. 

Dans une autre circonstance , il écrivait 
d'Angers (le 10 Août i468)à son féal et amé 
conseiller et trésorier Guilliem Setenti: « Tré- 
« sorier, nous avons Faict un don à Jean Gom- 
« miez, porteur de la présente, de soixante 
« ilorins d'or, pour s'acheter un cheval; déli- 
« vrez-lui donc cesfe somme, afin que presfe- 
« ment il se puisse enchevaler et continuer 
«< son service. » 

Comme rien ne paraissait plus pénible aux 
yeux de René que d'être obligé de refuser, 
et que tout le monde connaissait son carac- 
tère généreux, il arrivait qu'on en abusait, 
ou que ce prince se trouvait tellement impor- 
tuné de solliciteurs, qu'il ne pouvait s'empe- 

Fapou tome fil p. Cr.i"». 



DE RENE D'ANJOU. 201 

cher den plaisanter lui-même. C'est ainsi 
qu'un de ses barons le tourmentant à plusieurs 
reprises, pour en obtenir une nouvelle faveur. 
< Vous verrez, dit en souriant René ( en se 
relournant vers un autre courtisan connu 
par la ténacité de ses sollicitations), « qu'il 

nie demandera à. la par fin mon comté de 
« Provence. » 

XI. Nous avons lait observer plus d'une fois 
le discernement exquis de René quileporlait 
à s'entourer de personnages distingués par 
leurs talents, leurs lumières, et surtout par 
leurs vertus. 

On en remarque en effet un grand nombre 
parmi ses anciens compagnons d'armes, ses 
ministres et même ses courtisans. Outre Jean 
de Matiieron, Jean des Martin, Jean de Cossa, 
et les gouverneurs de Jean d'Anjou, on peut 
ciîer comme des hommes supérieurs ou d'un 
dévouement à toute épreuve, les deux ïanne- 
guy du Chastel (19), Vivant de Boniface, sei- 
gneur de Mazargues (juge mage de la cour 
de Provence, et l'un des aïeux de l'inforluné 
! a Molle ), Jean III d'Arlatan, surnommé le 
Grand (20), Gabriel de Valori, seigneur de 
Marignane (21), Boniface de Castellane, sei- 
gneur de Foz, conseiller et chanibeWan de 
René, Houoré de Pontevez, seigneur de Bar- 



202 HISTOIRE 

gème, Renaud de Villeneuve, baron de Venee, 
Jean et François de Vintimiile, Jean le Main- 
gre de Boucicault (*), Jean de Maillé (?*)•, 
Perceval Vento (***), et enfin le grand Pala- 
mède de Forbin (22). 

En rappelant ces noms chers à la Provence 
comme ils le furent à René , nous ne devons 
pas taire ceux des personnes qui appro- 
chaient encore davantage ce prince, et parmi 
lesquelles ses médecins tinrent sans doule 
le premier rang. 

Un chanoine de St» Sauveur , appelé Jean 
Escjuavardi (devenu évêque de Sisteron en 
i447J , prit long-temps soin de la santé de son 
maître, en qualité de docteur en médecine. 

Il fut remplacé par Pierre Robin, que Re- 
né avait amené d'Anjou, et qu'il nomma con- 
seiller, titre dont l'honora également Charles 
III. ( Pierre Robin s'étant fixé en Provence, 



(*) René le nomma son chambellan avec cent cinquante florins, 
(douze cent francs ). de traitement. 

(**) Jean de Maillé fut aussi chambellan. 

(***) Il fut consul de Marseille en 1 4 ^4 ' et conseiller de René. 

On doit citer encore parmi les personnes qu'affectionnait 
René, Guillaume du Rousset archivaire de Provence, Antoine de 
la Tour conseiller d'état, Giraud d'Abassie maître d'hôtel, Louis de 
Glandevcz évêque de Marseille . les cardinaux de Foix, et de Leyis, 
Melchior de Séguiran savant jurisconsulte. Jean Quiqueran de Be;m- 
seu, Honoré de Château ieuf, Guillaume des Essarls, Pierre d'Al- 
bert, etc. 



DE RENÉ D'ANJOU. 2o3 

y épousa Marie d'Abisse, et ses descendants 
tu ont hérité des terres de Graveson et de 
liarbantane *). 

Ne voulant pas que « la plume des rois fût 
« paresseuse,» René eut une grande quantité 
de secrétaires, enfr'autres Jean-le-Lud, ( le 
même qui a composé un traité de la guerre 
de René II, contre Charles-le-Téméraire) Jean 
Huet y TaLamer, Pagajiis, Johannis, Très- 
semaues, d'une très ancienne famille de Pro- 
vence, etc. etc.. 

Ne pouvant suffire à tous les manuscrits 
qu'il désirait orner de peintures, René avait 
eu presque toujours auprès de sa personne, 
deux habiles enlumineurs , Georges Turlery 
et Bertrand le berger. 

Le roi d'armes de ce bon prince se nommait 
Provence , et celui de son ordre, Croissant 
d'or- il en eut aussi un troisième, connu 
sous le nom & Ardent Désir. 

Enfin, son valet de chambre le plus intimes 
s'appelait Colignon, et son queux ou mais- 
tre d'hostel, cuisinier de sa maisnie, estoit 9 
dit , C. Nostradamus , « Guillaume Real dit 
k Cour cou. » 



Louvet, abrégé de Phist. de Provence, p. 279. 

Chronique de Provence, fol. t>49* Bouche, tome II ,fol. 477< 



*ô4 HISTOIRE 

L'histoire rapporte que René était de la plus 
mande sobriété, et ne buvait ordinairement 
point de vin, même à ses repas... Quelqu'un 
lui en demandant un jour la raison, pendanl 
son expédition de IVaples- « c'est, répondit-il 
« en riant, pour faire mentir Tite-Live, qui 
« prétend que les bons vins d'Italie ont lait 
« passer les Alpes aux Français. » 

Mature son extrême frugalité, ee prince 
se servait cependant d'un verre aussi re- 
marquable par sa dimension peu commu- 
ne, que par sa forme singulière. Il Pavait 
fait exécuter, dit-on, à sa manufacture de 
Goult. (Après sa mort, ce vase curieux fut 
conservé dans le riche cabinet que possédait 
à Aix M. Horrely, prieur de Yenlabren. On 
croit même qu'il n'a été brisé que depuis peu 
d'années ). 

« Ce verre, ajoute le père Piomuald, étoit 
« fait h l'antique, hault d'un pan (huit pouces}, 
« au fond duquel se voyoient peints le San- 
'i veur avec une Madelaine, et ces mois au 
« pied qui est fart espais* >> 

« Qui bien beurra, 
a Dieu verra.» 



Pom Homuald . t résor clnonoîooiqnc et historique, t^me 1 il , l< 
o(5j. De Haitze, curiosités d'Aix. St. Vineens, mémoires. 



DE RENÉ D'ANJOU. lo5 

On lisait au fond du verre en lettres gothi- 
ques: 

« Qui beurra de toute son haiène, 
« Verra Dieu et la Madelene. (*) 

On retrouve dans celle sorte d'énigme ou 
de rébus, très en usage au XY^ siècle, legoûl 
de René pour les jeux de mois et surtout pour 
les devises. Nous avons déjà cilé quelques unes 
de celles qu'il s'appliqua à lui-même, ou à des 
particuliers j il adopta, dit-on, la suivante, 
après ses nombreux revers. 

A griève fortune., constance. 

Il avait pris auparavant pour emblème, un 
bœuf portant le blason de ses armes sus- 
pendu à son col, avec ces mots: pas à pas ^ 
« voulant exprimer par là, dit Wulson de la 
« Colornbière, que comme le bœuf peut aller 
o bien loin, encore qu'il ne marche que pas 
« à pas, et fort bellement, ainsi, il espérait 
« que peu à peu , il viendrait au dessus de ses 
« affaires (23) » 

Ici s'offre naturellement l'occasion de faire 
mention des singuliers sobriquets donnés , 
assure-t-on, par René à vingt huit ancienne s 



(*) Qui bien boira Dieu verra, 
Qui boira de toute son haleine, 
\ erra Dieu et la Madelaiué. 
Manuscrit provençal. Ste. Marthe, p. ^5. Wulson de la Co!oi 
bière. Théâtre d'honneur. 



206 HISTOIRE 

maisons de Provence, et dont la plupart de 
nos lecteurs ont sans doute entendu parler. 
Yoici ce qu'en rapporte C. Nostradamust 

« Or, n'est à obmettre ce qui se trouva sur 

« un vieil livre, habillé de cuir rouge, escript 

v à la main parmy les volumes de ce Roy.... 

« Le volume contenait en ses cahiers, quel- 

« ques allégations et preuves touchant le 

« droict que les roys de france ont au royaul- 

« me de TNaples et de Sicile, faictes et dres- 

« sées du temps de Louis XI — Mais sa cou- 

« vertu re a voit les marques et soubriquets des 

« plus nobles lignées de Provence, escriptes 

« d'une telle et desguisée lettre, qu'on n'en 

« sçeut jamais recognoistre la main ni l'auteur 

« qui les avoit tant ingénieusement et vive- 

« ment rangez ( 24 ). » 

Nostradamus n'affirme point que René en 
soit l'inventeur, et le dernier historien de 
Provence a rejeté dans les rangs des fables 
une tradition aussi incertaine. Toutefois elle 
s'est accréditée comme tant d'autres, et l'on a 
même as uré que ne se contentant pas de 
donner ces épithètes aux vingt huit familles 
dont il est question, ce prince les écrivit 
sous leurs armoiries. 

Nous partageons entièrement l'avis du père 
Papon sur le défaut de preuves de cette as- 



DE REJNÉ D'ANJOU. 207 

sertion, et plus encore sur les fausses induc- 
tions que la malignité ou l'amour propre pour- 
raient en tirer. îl serait aussi ridicule, en 
effet, de s'enorgueillir d'un sobriquet hono- 
rable donné à l'un de ses aïeux, que de se 
trouver mortifié d'une qualification moins 
favorable; tous deux, d'ailleurs, n'auraient 
pu se rapporter qu'à un seul individu, et non 
point à une race entière. 

Cependant, seraif-il hors de toute vraisem- 
blance de supposer que René, doué d'un es- 
prit réfléchi et naturellement observateur, 
travaillant en outre à l'histoire des ancien- 
nes maisons de Provence, se soit amusé dans 
un moment de loi sir ou de gaieté à désigner 
les familles ou les seigneurs qui l'environ- 
naient, par les qualités ou les défauts qui l'a- 
vaient frappé davantage? 

Mais nous nous sommes peut-être déjà trop 
arrêtés sur un sujet aussi frivole, et nous sou- 
mettons nos conjectures à nos lecteurs sans 
y attacher d'autre importance qu'un simple 
motif de curiosité. 

Au surplus, il est prouvé qu'une des études 
favorite, de Uené fut celle des généalogies 
des barons de sa cour, et que ce prince, très 
versé dans une science à laquelle plusieurs 
souverains ne dédaignèrent pas de s'appli- 



208 HISTOIRE 

quer, possédait également à un haut degré la 
connaissance du blason qui peut offrir aussi 
son genre d'attrait el d'utilité, si Ton y eherche 
autre chose qu'une nomenclature de mots 
presque barbares , ou la livrée puérile de 
l'amour propre. Son origine toute chevaleres- 
que, ses rapports avec notre histoire, les mo- 
numents du moyen âge qu'elle décore, les ac- 
tions illustres qu'elle rappelle quelquefois, 
donneront toujours à celte science un degré 
d'intérêt indépendant de toutes les opinions 

On croit que René y devint assez habile pour 
présenter un traité de blason au roi Louis XI. 

Un prince qui aimait ainsi à connaître la 
mystérieuse source de la plupart des noms 
historiques, et qui savait si bjen apprécier le 
louable désir d'acquérir la noblesse par la 
gloire des armes ou par des services signalés, 
aurait dû être plus réservé qu'un autre dans 
la concession de cette honorable faveur. 

On lui reproche néanmoins, et avec fonde- 
ment, d'avoir enchéri à cet égard sur la plu- 
part de ses prédécesseurs ou des souverains 
de son temps, qui semblaient se faire un jeu 
de prodiguer des lettres d'anoblissement, 
sans réfléchir, comme l'observe le dernier 

Papon III, p. 4' 1 ^- 



DE RENÉ D'ANJOU. 209 

historien de Provence, « qu'on humilie ou 
« Liesse les uns, sans illustrer ni s'attacher 
« les autres. » 

René, dira-ton , se trouvait dans des cir- 
constances tellement pressantes, qu'il crût, à 
défaut d'argent, pouvoir se servir d'un res- 
sort bien autrement actif sur les cœurs élevés. 
Mais ce levier moral perd toute sa puis- 
sance s'il est avili par la bannalité. Rien n'ex- 
cuse donc le prince qui, abusant de l'un des 
plus beaux privilèges de la couronne, ne ré- 
fléchit pas que s'il n'est aucune profession 
utile dont l'homme laborieux ne doive s'ho- 
norer, il est pourtant, dans les rangs de la so- 
ciété, une ligne qu'on ne saurait franchir sans 
danger, à moins de motifs d'une haute politi- 
que ; qu'en un mot, rien de ce qui offre l'idée 
de servilité ne peut faire partie d'une institu- 
tion dont le prestige constitue la seule force. 

Un autre reproche qui tombe sur René, 
comme sur la plupart des souverains duXVe 
siècle, est celui d'une condescendance exces- 
sive pour l'ancien usage où l'on était de per- 
mettre ou de tolérer que les criminels se ra- 
chetassent du supplice à prix d'argent. Nous 
avons vu ce prince se montrer inexorable pour 
une proposition de ce genre , présentée au 
nom des Juifs. On préiend cependant qu'il 

3TOJHE m. i4 



210 HISTOIRE 

protégeait cetlc nation, et que moyennant qua- 
tre florins qu'elle donnait à l'état, Renérévoqua 
une commission établie dans le but de répri- 
mer l'excès de son usure. D'aussi fortes conces- 
sions accordées par l'autorité royale, ne peu- 
vent guèrcs s'expliquer qu'à raison des im- 
pots extraordinaires auxquels les Israélites 
étaient soumis dans les occasions urgentes, et 
par les prêls sans nombre pour lesquels on 
avait recours à eux. On conçoit dès-lors aussi 
qu'afin de les en dédommager, on leur ait 
également cédé, en quelque sorte, le droit 
exclusif de faire valoir leur argent au-dessus 
du taux autorisé par b>s lois (25). 

Ce peuple rejeté au milieu de l'Europe 
depuis tant de siècles, était devenu un tel 
objet d'borreur en Provenre, qu'autant par 
politique et par jus'iee, que par sou huma- 
nité naturelle, René crut devoir le prendre 
sous sa protection, ou du inoins empêcher 
les persécutions auxquelles on n'était que 
trop porté envers lui. 

« Il permit donc aux Juifs d'exercer la 
« médecine, de trafiquer, de remplir l'emploi 
« de procureurs fiscaux dans les maisons des 
« seigneurs ou châteaux des gentilshommes, 
« d'user d'une sage liberté, et de tenir leur 
« synagogue sans empêchement, en infligeant 



DE RENE D'ANJOU. 21 1 

« une peine corporelle envers ceux qui les 
« troubleraient dans l'exercice de leur culte.» 

Il ordonna en outre, que les Juifs « ne 
« seraient point obligés d'entrer dans les 
« églises, d'ouïr les prédicateurs, etc. c-ïc.j 
« que ceux-ci ne déclameraient point con- 
« tre eux , mais rapporteraient avec douceur 
« et charité les passages de l'écriture les 
« plus propres à opérer leur conversion. » 

Après avoir énoncé avec franchise notre 
opinion sur quelques-uns des reproches adres- 
sés à René, serait-il nécessaire de disculper 
ce prince d'avoir plus encouragé les arts 
en amateur qu'en souverain; plus par goût 
et par instinct, que par magnificence et par 
politique ? d'avoir enfin sacrifié à son pen- 
chant pour les lettres, pour les sciences et 
pour la chevalerie, un temps qu'il aurait dû, 
dit-on , employer uniquement aux affaires 
publiques? 

Nous avons soumis à nos lecteurs la vie 
toute entière de ce bon roi ; ils ont par- 
couru toutes les phases d'une carrière labo- 
rieusement remplie;., ils jugeront eux-mêmes 
si des études utiles ou frivoles ont jamais 

Dcsessarts, tome Vf, p. 3^5. 

4* 



2 12 HISTOIRE 

nui au bien que René chercha constamment 
à répandre autour de lui. 

Au surplus, on ne pourrait conclure autre 
chose du genre d'occupations de René, sinon 
qu'il fut doué d'une activité et d'une facilité 
peu communes, qui lui permettaient de regar- 
der comme un délassement des travaux qui 
auraient absorbé tous les moments d'un homme 
ordinaire. 

Nous serions moins heureux, sans doute, en 
tentant de justifier ce monarque de quelques- 
unes de ses faiblesses envers un sexe dont il 
fut, dit-on, l'esclave « sur ses derniers jours, 
« ne laissant pas de plaire aux darnes par son 
« esprit aimable, enjoué et fécond en sail- 
« lies. » 

René offre, il est vrai, cette ressemblance 
avec le meilleur et le plus grand des rois qu'ait 
eus la France. Mais outre que rien n'atteste 
qu'il se soft livré, vers le déclin de ses ans, 
au penchant qu'on lui reproche, ses erreurs 
eurent un caractère tellement peu prononcé, 
qu'elles "n'affaiblirent en aucune manière la 
tendresse qu'il porta à Isabelle de Lorraine 
et à Jeanne de Laval, et que ces deux prin- 
cesses ne parurent même jamais en concevoir 
le plus léger ombrage. 



DE RENÉ D'ANJOU. a 1 3 

Les mis ter jeux attachements de René ont 
été, pour ainsi dire, envelopés dun voile si 
impénétrable, que malgré les révélations in- 
discrètes d'un petit nombre de malins chro- 
niqueurs ; malgré la certitude des infidélités 
de René à ses épouses, on ignorera vraisem- 
blablement toujours le véritable nom des 
maîtresses qui se disputèrent son cœur, à une 
époque, dans un siècle, dans des pays même, 
où le roi de France, le roi d'Aragon, le duc 
de Bourgogne? enfin presque tous les souve- 
rains, affichaient publiquement leurs favo- 
rites» 

XIII. On a souvent comparé René à quelques- 
uns de nos rais, et ce parallèle n'a jamais été 
sans gloire pour le comte de Provence. Nous en 
hasarderons cependant encore un nouveau qui 
présente des rapprochements bien autrement 
frappants , et qui avait néanmoins jusqu'ici 
échappé aux historiens. 

Dire que le monarque auquel nous assimi- 
lons René, est ainsi que lui un des plus illus- 
tres aïeux de nos princes.; qu'on lui élève, 
comme on l'a fait à René, un monument de 
reconnaissance au milieu de la capitale de ses 
états, c'est nommer Stanislas, dont le souve- 
nir durera aussi éternellement dans le paisible 
asile de sa vieillesse, que la mémoire du roi 



2 i4 HISTOIRE 

de Sicile dans cette Provence qui reçut son 
dernier soupir. 

Dès Fâge le plus tendre, on les vit an- 
noncer les dispositions les plus heureuses , 
montrer un caractère liant, surtout un cœur 
sensible et bon- Tous deux commencèrent la 
vie en se faisant aimer , et leur jeunesse fut 
également éprouvée et mûrie par les leçons 
sévères du malheur. 

Ni René, ni Stanislas ne pouvaient prévoir 
le haut rang auquel ils seraient appelés un 
jour. Toutefois, le prince d'Anjou, rapproché 
du trône par sa naissance, y fut porté par 
droit de succession. Le roi de Pologne ne dut 
la couronne qu'à son propre mérile. 

De même que René avait été fait prison- 
nier à Bulgnéville, le 2 Juillet i/pi, Stanis- 
las perdit sa liberté le j er . Mars 171 3. Mais 
le despote turc déploya en cette circonstance 
des sentiments de générosité bien différents de 
la conduite du duc de Bourgogne,, a surnommé 
le Bon. Donnant des gardes d'honneur à son il- 
lustre captif, et non des geôliers, Achmet III 
mit ses trésors à sa disposition, et ne le retint 
qu'une année dans cette détention supportable... 
Le roi de Pologne retrouvant ensuite comme 
René une épouse et des enfants dignes de lui, 
les rigueurs d'une infortune passagère durent 



DE REINE D'AlNJOU. 2i5 

lui rendre plus doux encore le bonheur 
qu'il goûta désormais au sein de sa l'ami lie. 

L'histoire de ces princes nous présente aussi 
Stanislas s' échappant de Dantzick et René 
fuyant de Naples après des expéditions désas- 
treuses qui les privaient de la couronne. 
L'un el l'autre furent pareillement menacés 
d'être assassinés par des aventuriers. Doués 
d'une égale magnanimité ? non seulement ils 
laissèrent la vie à de vils meurtriers , mais 
unissant la libéralités la clémence, ils purent 
se dire; « on est assez vengé quand on a le 
« pouvoir de pardonner (*). » 

Si l'on examine le reste de la carrière des 
deux monarques, on sera frappé bien davan- 
tage des rapports qui existent entr'eux. 

René est tour à tour appelé au trône et forcé 
d'en descendre ; deux fois Stanislas saisit le 
sceptre qui lui est offert., et deux fois il lui 
est arraché violemment. 

Ils avaient goûté sans enivrement les dou- 
ceurs de la prospérité j un noble courage les 
aida à supporter les revers de la fortune. 
Bien plus, ils surent s'en consoler par l'exer- 
cice constant de la bienfaisance et d'une phi- 
losophie chrétienne que Ton ne saurait trop 
admirer. 

(*) Staniblai., m.iwmes rt pensées détachées. 



216 HISTOIRE 

René venait de perdre un royaume, lorsque 
sa fille fut placée sur le trône d'Angleterre ■ 
Stanislas ne conservait plus de roi que le 
titre , quand Marie Leckzinska montra ses 
modestes vertus au sein de l'empire des lys. 
René et Stanislas possédèrent des épouses 
dignes d'eux, et qui douées d'un esprit supé- 
rieur, d'un caractère élevé, d'une ame sensi- 
ble, les soutinrent dans l'adversité, comme 
elles adoucirent toutes leurs afflictions.. . Mais 
ayant éprouvé la douleur de les perdre, leur 
tendresse se plut à ériger des monuments 
somptueux à leurs compagnes chéries. 

Fin dernier trait achèvera cette triste simi- 
litude de malheurs. Ces deu x Princes virent 
également descendre dans la tombe, leur pe- 
tit fils dans l'âge de la force et des plus no- 
bles espérances. 

On n'a point oublie que René, profondément 
versé dans l'étude de l'administration, avait 
cherché à améliorer la législation de la 
Provence , et voulait tout observer par lui- 
même. 

Arrivé en Lorraine, Stanislas modifia les. 
formes abusives de la justice, rétablit l'ordre 
dans les tribunaux, y opéra divers change- 
ments utiles, créa de nouveaux moyens de faci- 
liter la marche des affaires, et répétait souvent 



DE RENÉ D'ANJOU. 217 

« Tout se Tait mieux sous les yeux de celui à qui 
« il importe que tout se fasse bien. » 

Regardant l'éducation de la jeunesse comme 
Tunique garant de l'avenir des familles et des 
états, ces princes y veillèrent surtout avec une 
attention paternelle. «Sans la bonne éducation, 
« disait Stanislas point d'enfants pour les pères, 
« point de sujets pour les rois. » On çonnait 
les fondations pieuses et charitables du bon 
Hené. Imitant son exemple , Stanislas surpassa 
son modèle dans l'art sublime d'exercer la 
bienfaisance. 

L'agriculture qu'ils considéraient avec tant 
de raison comme la source de toute prospé- 
rité, devint sous leur règne aussi florissante 
qu'elle fut honorée. Le commerce, les manu- 
factures, l'industrie attirèrent leurs regards 
protecteurs. Enfin, c'était toujours sans cesser 
d'être les pères de leurs sujets, ou de s'oc- 
cuper de leurs besoins, que ces monarques 
surent s'entourer de la pompe royale, sou te - 
nir avec dignité l'éclat de leur rang , et se 
livrer à d'innocentes distractions (*). 

Cependant, il faut l'avouer, Stanislas possé- 



(*) On se souvient que René avait auprès de lui un nain nomme 
Philippaux. 1 r fameux Hebe du roi de. Pologne, s'est acquis une 
sorte de célébrité par l'affection que lui portait son maître. 



2i8 HISTOIRE 

dait bien plus que René le secret de l'ordre 
et de l'économie. On a même adressé à sa 
mémoire l'injuste reproche d'avoir porté trop 
loin cette dernière qualité. 

La poésie, la peinture et la musique obtin- 
rent quelques encouragements du roi de Polo- 
gne qui, dit-on, était assez bon musicien et 
peignait passablement au paslel; mais si l'a- 
vantage demeure ici incontestablement au 
prince d'Anjou, il n'en sera pas de même des 
ouvrages littéraires qui leur ont survécu. 
On se souviendra toutefois que René écrivait 
à l'époque presque -barbare où la langue fran- 
çaise sortait à peine de son berceau, tandis 
que le philosophe bienfaisant traçait, après le 
siècle de Louis XïV, une foule de pages où 
l'on retrouve des maximes dignes eîe Marc 
Aurèleetde la Rochefoueaulî. JNous nous bor- 
nons à la suivante qui semble peindre le carac- 
tère de Stanislas: 

« L'autorité du diadème peut bien se main- 
te tenir par elle seule- mais elle n'a jamais 
« plus de Force que lorsqu'elle a le secrel de 
« soumettre les cœurs. » 

Toutes les traditions, toutes les chroniques 
de Provence ou d'Anjou nous ont conserve 
la peinture de l'extrême simplicité des m«ir 



DE RENÉ D'AJNJOU. 21g 

uièresde René? lorsqu'il parcourait ses états, 
ou qu'il se promenait seul au milieu de la 
ville d'Aix et sur les quais de Marseille. 

Quittant son palais de Lunéville, sa rési- 
dence habituelle, pour venir visiter Nancy, 
Stanislas laissait ordinairement sa voiture à 
la porte de cette ville, puis, sous le costume 
d'un simple particulier, il traversait à pied 
les rues qui le séparaient des monuments 
qu'il faisait alors élever... Si, en le recon- 
naissant, les habitants se précipitaieut vers 
lui, et s'écriaient; (c vive le roi! vive Stanislas! 
— « Mes amis, mes amis! c'est votre père! » 
répondait vivement le monarque attendri , 
comme René avait dû le dire plus d'une fois. 

Tous deux, quand ils parvenaient à se dé- 
rober à. l'ennui de la représentation, et à 
garder l'incognito, éprouvaient un vif plai- 
sir à entretenir familièrement de leurs pro- 
fessions, le soldat, l'artisan ou le laboureur 
qu'ils rencontraient sur leur chemin. 

Ainsi qu'Henri IV, Stanislas et René con- 
nurent les délicieux épanchements d'une 
amitié désintéressée. Si le Béarnais écrivait 
à Crillon : je vous aime à tort et à travers, 
René appelait ses bons amis et ses compères, 
quelques hommes dont le dévouement lui était 
connu, et Stanislas, dans une foule de lettres 



22» HISTOIRE 

originales que nous possédons, nomme son 
chérissime, celui auquel elles sont adressées. 

On pouvait donc dire de ces souverains 
adorés, ce que Pline ajoutait à l'éloge de 
Trajan (*); * ils avaient des amis, parcequ'ils 
« étaient eux-mêmes capables de l'être. » 

Stanislas le prouva à Charles XII qu'il 
n'abandonna jamais -, René secourut de même 
Charles VII dans toutes ses guerres. 

Nous observerons à ce sujet que ces monar- 
ques eurent pour constants ennemis, deux 
princes aussi supérieurs par leur puissance à 
René et à Stanislas, qu'ils le furent en intri- 
gues et en bonheur. La fortune semblait en 
effet avoir placé Alphonse V et Pierre-le- 
Gi and à une distance de trois siècles, pour les 
opposer au prince d'Anjou et au roi de Po- 
logne. 

D'après des rapprochements aussi nombreux, 
on croira sans peine que la douleur dont la 
mort de René fut suivie, les touchants témoi- 
gnages de l'amour des Provençaux, se retrou- 
vent absolument les mêmes dans l'affliction 
qui brisa le cœur des Lorrains en perdant 
Stanislas. Les dernières paroles, les derniers 
vœux de ces monarques eussent d'ailleurs 

Vtuicoi liahchat, quiaipse aimcus crat. 



DE RENE D'ANJOU. 221 

suffi pour faire bénir éternellement leur mé- 
moire. Nous avons rapporté les conseils que 
René mourant, donnait à son successeur. 
«< Aimez vos peuples, et vous tenez tout mon 
« secret , » écrivait Stanislas au dauphin son 
petit-fils, prince si digne des regrets qui écla- 
tèrent à sa fin prématurée. 

Si le souvenir des bienfaiteurs de la Lor- 
raine et de la Provence est encore vivant 
dans ces deux provinces, où se rappelerait- 
on plus vivement une filiation chère à tous 
les Français?... Pourrait-on y oublier jamais, 
que le pacificateur de l'Espagne sort du sang 
du roi de Pologne, et que sa noble compa- 
gne de gloire, ainsi que l'héroïque mère d'un 
Henri de Bourbon , comptent aussi René parmi 
leurs ancêtres? 

Enfin, pour achever ce tableau, la Provence 
et la Lorraine, réunies à la France après la 
mort de leurs souverains, leur auront élevé, 
presque en même temps, une stalue au milieu 
des capitales où ils répandirent tant de bien- 
faits. Dans l'une, René n'est plus appelé que 
le bon roi... Dans l'autre, le roi de Pologne est 
toujours nommé Stanislas-le-Bienfaisant, titre 
créé pour lui et que nos aïeux auraient sans 
doute décerné à René, s'il eût fait partie d<; 
la langue française au XV". siècle. 



?2* HISTOIBE 

«Au resîe, comme le dit M. de Marcha ngy, 
« peu de rois ont eu plus de vertus et de ta- 
« leuts que René, ce prince si justement com- 
« paré à Henri IV. » Ils eurent en effet l'un 
et l'autre le désir de rendre heureux leurs 
sujets, et surent tous deux unir à une grande 
bravoure une gaieté vraiment française, de 
la bonhomie et de la simplicité.. . Au milieu 
de l'infortune , leur vertu brilla d'un éclat 
plus doux, et ce creuset des âmes fortes leur 
fit allier à la résignation dans les disgrâces, 
une admirable modération dans la prospé- 
rité (36). 

« Quelles sont les causes de cette vénéra- 
« tion publique qui s'attache aux noms de 
« René et de Henri? » se demande notre célè- 
bre compatriote, M. Raynouârd ( après avoir 
développé avec son talent accoutumé les mo- 
tifs qui empêchèrent les Provençaux et les 
Français d'être entièrement heureux sous le 
règne du Béarnais et du prince d'Anjou ); 
« c'est, ajoute le savant académicien, que ces 
« deux princes avaient à la fois le caractère 
« et des manières populaires, une franchise 
« qui persuadait, une débonnaireté touchante, 
a une familiarité paternelle. » 

Gaule poétique, tome VIII, p. 4^5. Dégly, tome III, p. 3i4- 



DE RENE D'ANJOU. 223 

h C'est qu'en se rapprochant de leurs sujets , 
« ils se montraient en bienfaiteurs et non en 
« maîtres; plus ils descendaient vers la der- 
« nière classe des citoyens, moins ils affec- 
« taient d'être rois ; c'est ainsi que leurs paroles 
« et leurs actions avaient réussi à persuader 
« le peuple, qu'il était dans leurs sincères 
< projets, dans leurs vœux constants de le 
« rendre heureux. 

« Ce peuple se tenait assuré qu'en eux c'é- 
« tait le cœur même qui parlait de bonté, de 
« clémence, de générosité, d'affection. » 

« Les Français savaient et croyaient que ce 
« même roi qui portait quelquefois des pou r- 
« points percés par le coude, désirait vérita- 
« blcment que la France fût administrée de 
« manière que le paysan eût la poule au pot 
« le Dimanche. . . Les Provençaux savaient 
« que, lorsque René faisait à quelqu'un lare- 
« mise des tailles, il ne reparaissait pas sur 
« les autres contribuables Ja charge de ce 
« bienfait. Témoins des économies qu'il s'im- 
« posait , comme l'eût fait un simple bourgeois , 
« quand ils le voyaient diminuant avec soin 
« ses dépenses royales, ou se réchauffant l'hi- 
« ver aux rayons du soleil, ilsdisaient, et l'on 
« a répété de génération en génération, qu'il 
« voulait épargner de nouveaux impôts à suri 
« peuple. » 



224 HISTOIRE 

« Il n'y a sans doute rien de grand, rien 
« de frappant dans ces causes; mais l'opinion 
« qui les accrédite, qui les transmet populai- 
« rement de famille en famille, fait plus pour 
« la gloire des rois que toutes les troni 
« pettes de la renommée. » 

La mémoire de René est encore iellement 
vénérée dans le dernier de ses états , le nom et 
le souvenir de ce prince , en sont devenus si in- 
séparables, qu'il n'est guères possible de ne pas 
faire mention de lui dans le moindre ouvrage 
publié surlaProvence; chaque nouvelle cérémo- 
nie , les fêtes publiques , les concours littéraires 
y viennent également rappeler chaque année 
l'excellent monarque qui gouverna nos aïeux. 

Les historiens ont remarqué, il y a plus de 
deux siècles, qu'à l'occasion du passage de 
Charles IX (*) à Aix, le premier président du 
parlement, Jean Augustin de F or esta, baron 
de Tretz, (27), haranguant ce prince, parla 
aussi du bon roi René, mort depuis environ 
quatre-vingt six ans, et dit: « qu'il avoit erté 
» veu par aulcuns estant alors en vie. » 

Le premier poète qui ait exprimé en vers 
la douleur causée par la mort de René, fut 
son ancien trésorier , Gui! la unie de Remer- 

(*)I1 revenait dfc .Salon. 



DE RENÉ D'ANJOU. m> 

vil le • il s'était établi à Apt du vivant de sort 
maître, après l'avoir suivi en Italie (*). 

Le second fut Octavien de St. Gelais (28), 
évêque d'Angoulême . son livre du Séjour 
d'honneur, composé environ neuf ans après 
la mort du roi de Sicile , respiré pour ce 
prince un enthousiasme poétique qui ne se 
répand pas sur les autres personnages intro- 
duits dans le même poème, tels que Charles 
VIlj Jeanne-d'Arc, Poton de Saintrailles, la 
Hire,etc,etc,(**). 

Une foule d'auteurs plus Ou moins moder- 
nes ont marché sur leurs traces, et l'on forme- 
rait un volumineux recueil des divers opus- 
cules publiés à la louange du bon René (***}. 

Cependant, malgré tant de preuves de sou- 
venir , de regrets et d'affection accordées k 
la mémoire de ce monarque, aucun monu- 
ment public n'avait encore été érigé en son 
honneur , et ce n'était que dans les cabinets 
de quelques curieux ou dans l'enceinte de 
la métropole d'Àix, que les traits de René 
pouvaient frapper les regards. A la vérité, le 
palais de Tarascon avait autrefois renfermé 
son busle en marbre blanc et celui de Jeanne 

(*) Voyez pièces justificatives , N.° I I. 
(**) Voyez ibid. N.oHI. 
(***) Voyez ibid. N. y IV. 

TOME III. l5 



il 6 HISTOIRE 

de Laval (*). Mais ces témoignages de la renais- 
sance des arts et delà vénération des Proven- 
çaux n'ont pas échappé aux Séides de l'a- 
narchie, qui couvrirent la France de tant de 
débris et de ruines. 

Il a donc fallu le rétablissement du trône 
légitime pour espérer qu'une statue serait 
enfin élevée à René. Le vœu en ayant été ma- 
nifesté, îl y a peu d'années, par le conseil 
municipal de la ville d'Aix, M. Chardigny, 
habile graveur , né à Marseille, voulut en 
quelque sorte devancer l'expression de la re- 
connaissance publique, en reproduisant les 
traits du prince dans une médaille parfaite- 
ment exécutée. 

M. Révoil ( peintre de S. A. R. Madame la 
Dauphine, né à Lyon, ville que René décora 
de ses tableaux ) associant son suave et 
gracieux crayon à l'hommage rendu au prince 
qui cultiva les arts à un haut degré, traça 
lui-même le plan du monument projeté. Un 
jeune sculpteur angevin ( M. David ) se char- 
gea avec empressement de son exécution, et, 

(*) On lisait sur le socle de ces statues: Dm heroes f rancis Miis 
crueeque illustres incedunl : Jupiter parentes ad superos iter. 

Après avoir renversé ces bustes de leurs piédestaux, on les jeta 
dans une citerne et les en ayant retirés plus tard , ou les laissa dans 
la cour du château On vient, dit on, de les replacer d'une manière 
convenable. 



DE REINE D'AIN J OU. 227 

le 25 Août 1819, M. le comte Ch pb * de Vil- 
leneuve Bargemont, préfet du Département 
des Bouches-du-Rhône (*), en posa solennel- 
lement la première pierre. 

Mais par un de ces hasards inattendus qui 
exaltent l'imagination au plus haut degré, en 
même temps qu'ils remplissent le cœur de 
joie, la fête de famille céléhrée pour l'inau- 
guration de la statue de René, a reçu tout-à- 
coup un éclat aussi touchant qu'inespéré. 

Apparaissant pour la première fois en Pro- 
vence, au moment où l'image du bon roi allait 
être découverte, S. A. R. Madame la dauphine 
a assisté elle-même, le 19 Mai i823,(**)à ceîie 
attendrissante cérémonie, au milieu d'un con- 
cours extraordinaire appelé par un si puis- 
sant intérêt 

Nous tenterions vainement d'exprimer le 
sentiment ineffable qui se répandit à la fois 
dans l'âme de tous les spectateurs à la vue de 
la fille de Marie Antoinette de Lorraine, at- 
tachant ses regards sur le noble époux de celte 
Isabelle de Lorraine qui, quatre siècles aupa- 
ravant et au milieu de iant d'orages politiques, 
fit briller un si grand caractère, mélange ad- 

(*) Vojez procès-verbal de cette cérémonie. Journal de Marseille, 
2$ et 29 Septembre 1819. 

(*) Voyez le journal de la Méditérannée du*4 ^ai J 825. 



à>8 HISTOIRE 

mirable de piété, de courage et d'héroïsme!.. 
Qui aurait pu se défendre d'une religieuse 
émotion, en songeant à des infortunes bien 
autrement cruelles, et dont tous les Français 
voudraient effacer la trace au prix de leur 
sang! .. 

On ne cherchera donc plus désormais les 
traits vénérables de René parmi les débris 
mulilés gisant dans la cour du château de Ta- 
raseon, où nous les avons vus naguères si in- 
dignement abandonnés. 

Toutefois, ce ne sont pas des monumenls 
périssables qui feront vivre le nom de cet 
excellent prince, et qui perpétueront son sou- 
venir de siècle eu siècle ; une plus digne im- 
mortalité lui est acquise, et c'est sans doute 
la seule que son cœur aimant ait pu désirer 
et se promettre en secret. 

Du sein des célestes régions qu'elle habite, 
si son âme plane encore sur ses anciens états, 
elle verra ses fidèles Provençaux se trans- 
mettre d'âge en âge le récit de ses bienfaits; 
se retracer les temps de bonheur dont il fit 
jouir leurs ancêtres ; et comme s'il régnait 
toujours au milieu d'eux, s'associer à toutes 
ses affections, s'affliger des peines qui na- 
vrèrent son cœur, n'être étrangers à rien de 
ce qui l'intéressa, et bénir surtout son nom 



DE RE_NE D'ANJOU. 229 

de les avoir réunis à l'antique royaume de 
Louis IX. 

De même que son saint aïeul , René aussi por- 
tail sur sa bannière ces lys si souvent courbés 
par de sombres tempêtes, si long-temps exilés 
de leur terre natale, mais qui y fleuriront à ja- 
mais sous la protection d'un saint roi, et d'un 
roi martyr. 

C'est René qui prépara à la Provence le 
bonheur de vivre sous les lois d'Henri IV et 
de ses dignes rejetons... La fidélité que lui 
portèrent les Provençaux, ils la. vouèrent au 
Béarnais et à ses enfants. Pouvait-elle se dé- 
mentir en retrouvant de règne en règne le mê- 
me courage, la même sagesse, la même bonté, 
le même amour? 

Qu'il jouisse donc de son ouvrage, ce prince 
qui fui vraiment Français, envoyant les fils de 
ses anciens sujets entourer de leurs vœux ar- 
dents, ce trône auguste, garant de toutes les li- 
bertés, héritier de toutes les illustrations, et qui 
sembla ne nous être arraché avec tant de vio- 
lence que pour mieux nous convaincre qu'il est 
indispensable au salut, au repos, au bonheur 
et à la gloire de la France!... 



FIN DU TROISIÈME ET DERNIER VOLOlE. 



NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES- 



LIVRE VII. 

(I) Vairon et Atticus, au rapport de Pline, recueilli- 
rent, le premier, jusqu'à sept cents portraits en mi- 
niature d'hommes célèbres, et le second, ceux de plu- 
sieurs femmes illustres. Les livres de Mithridate et d<> 
Persée, qu'on portait aux triomphes de Sylla et de 
Paul Emile, étaient ornes d'admirables ouvrages de ce 
genre. L'empereur Théodose excella dans cet art dont 
il transmit le goût à ses enfants. Sulmine, une de ses 
petites filles, a laissé un manuscrit de Dioscoride rempli 
de miniatures de sa main. 

i\I. le comte G. Orloffcite encore parmi les manus- 
crits les plus remarquables par la richesse des orne- 
ments, un livre grec de la Genèse, qui existe à Vienne, 
et le Virgile du Vatican, qu'on suppose également re- 
monter au IV e ou au V e siècle. 

« Mais jusqu'à la fin du XII e , ajoute le savant étranger, 
« Part de la miniature n'a produit rien de bon , et ne 
« s'est, pour ainsi dire, soutenu que par un coloris 
« éclatant et luxueux , où l'argent et l'or étaient pro- 
<( digues. » 

Le traité de fauconnerie de Frédéric II, roi de Naples, 
le manuscrit du Dante, le bréviaire de Mathias Corvin , 
roi de Hongrie , signalèrent une sorte de lueur de 
goût en Italie. 

Dans l'analyse des manuscrits, des ouvrages et des 
livres de piété de René, nous avons eu occasion de par- 
ler de son talent comme peintre 5 on retrouve son gotft 






^OTES. 2 3 1 

pour les miniatures dans la plupart des prestations 
d'hommages qui lui sont rendus. 

Il en existe un au trésor des Chartes qui représente 
l'hommage de Jean de Ste. Maure au roi de Sicile. René 
est assis sur un trône vert et or aux armes de France. 
H porte la couronne d'or, une tunique azur fleurdely- 
sée, et un manteau d'hermine. 

Le sire de Ste. Maure est à genoux, les deux mains 
dans celles du prince. Sa tête est nue, sa tunique bleue, 
son manteau pourpre, et l'escarcelle d'or est attachée à 
sa ceinture. A gauche de René, sont des massiers d'ar- 
mes , un homme vêtu de noir avec un bonnet rouge , 
etc. ;*). 

(2) Celle miniature actuellement possédée par M. 
Baudol, homme de lettres à Dijon, représente Tinté- 
rieur d'une chapelle dont le plafond est divisé eu 
trois parties, el paraît être en bois doré. Le carre- 
lage se forme de compartiments ornés avec goût. La 
porte laisse voir un vestibule plafonné de même et 
donnant sur la campagne. 

L'intérieur, jusqu'à la hauteur des fenêtres, est gar- 
ni d'une tapisserie de soie bleue, rehaussée d'or, avec 
une bordure blanche et rouge. Elle s'ouvre seulement 
en face de la porte où elle forme un espace quarré au 
milieu duquel est placé le duc de Bourgogne, vêtu d'un 
manteau de velours cramoisi, avec le chaperon et le 
collier d'or. Sa main droite est appuyée sur la poitrine, 
et la gauche sur un livre. Ce prince est assis sur un 
trône doré, dont le couronnement est un magnifique 
dais décoré de 1 ecusson de ses armes. 

Aux deux côtés, sur des bancs à dossier dorés et 



*] Kssai sur la pciulurc en Italie, parle corat* G. OrlofT, i 
106. il". — Trésor des chaires, archives du royaume. 



?3a NOTES. 

sculptés, sont également douze chevaliers de l'ordre. Au 
devant est une table au-dessus de laquelle on voit quel- 
ques volumes. Un homme vêtu d'une cotte d'armes, cra- 
moisie avec le collier sans la toison d'or, est assis auprès; 
et derrière lui^ paraît un évêque debout, en chape 
violette doublée de vert , coiffé d'une mitre d'argent , 
et qui présente au duc un grand manuscrit ouvert , où 
on lit ces mots : « A très excellent prince , très puissant 
« et mon très redoublé seigneur monseigneur Je duc 
« de Bourgogne, de Bradant? etc. » 

Enfin, à droite et à gauche de cette composition? et 
tout-à-fait sur le premier plan, sont deux hommes vê- 
tus du même manteau et du même chaperon que les che- 
valiers, mais sa^is broderie ni collier.. Ils sont assis sui- 
des pliants à bras, 

L'ordonnance de ce tableau est très simple, mais 
les personnages offrent un caractère de dignité et 
d'attention remarquable. Les têtes sont très soignées, 
et il n'est pas douteux que ces figures n'offrent la res- 
semblance de quelques-uns des preux bourguignons 
du XV. siècle. » 

En examinant ce précieux ouvrage, on se de- 
mande à quelle époque et par quel motif il a été fait] ? 
Il est difficile de résoudre cette question. Quelques ama- 
teurs qui l'ont vu à Dijon, pensent avec l'auteur dont 
nous avons extrait la description , qu'il est du roi 
ilené. Ce prince aurai l voulu sans doute retracer 
alors le chapitre de l'ordre tenu en 1133, à la chapelle 
de Dijon. C'était, en effet, un événement récent, qui s'é- 
tait peut-être passé en la présence de l'illustre captif, et 
comme l'histoire rapporte que Philippe élail rempli 
d'égards pour lui, il pourrait bien se faire que ce jeune 
prince eut choisi un sujet de peinture qui devait être 
agréable au fondateur de la toison d'or. 



NOTES. 235 

Mais une observation que fait naître la vue du ta- 
bleau, semble détruire cette conjecture; car si le visage 
alongé du chef de Tordre annonce le duc Philippe, on 
lit en lettres d'or sur la broderie bleue, la devise : Je Vai 
emprins, qui appartient à Charles-le-Téméraire. Cette 
peinture ne serait donc probablement point de René, 
et au lieu de représenter le chapitre tenu en 1433, 
elle offrirait plutôt celui de Bruges en 1468, ou de Va- 
lenciennes en 1473. 

On pense que cette curieuse miniature faisait partie 
du frontispice du livre du registre du greffier de la 
toison d'or. 

(3) M. le président de Brosses, dans sou spirituel voyage 
d'Italie, dit que René, fondateur des Célestins d'Avignon , 
peignit à la détrempe un tableau représentant sa maî- 
tresse qu'il avait vue dans son tombeau quelques jours 
après sa mort. . « 11 fut, ajoute-t-il, si frappé de l'état 
« horrible où elle était , qu'il voulut la peindre ainsi : 
« C'est un grand squelette debout, coiffé à l'antique, 
« recouvert de son suaire-, les vers mangent le corps 
« d'une manière affreuse ; sa bière est ouverte, ap- 
« puyée debout contre la croix du cimetierre, et 
« pleine de toiles d'araignée, fort bien, imitées. » 

La tradition rapporte en effet, que la personne repré- 
sentée dans cette composition était très aimée du roi 
René qui, dans l'excès de son désespoir de l'avoir perdue, 
se fit ouvrir sa tombe, et l'imagination encore remplie 
d'un tableau aussi hideux, essaya de le retracer sur la 
toile. 11 écrivit ensuite quelques vers au-dessous. 

Plusieurs auteurs ont réfuté cette anecdote, en pen- 
sant avec raison qu'il est difficile de se persuader qu'on 
ait la force de contempler et de peindre ainsi une per- 
sonne qu'on chérissait; qu'un pareil spectacle doit plu- 
tôt augmenter la douleur, les regrets, et inspirer de 



a54 NOTES. 

trop pénibles retours sur soi-même. On ajoutait aussi 
que René n'était pas l'auteur de cette peinture. Mais 
les Célestins d'Avignon ont toujours assuré que le 
tableau de la Mort avait été peint de la propre main 
de ce prince. Ils en avaient même eu, disaient- ils, la 
preuve certaine dans leurs archives. 

Voici les vers placés au bas du tableau: 
Une fois fus, sur toutes femmes belle- 
Mais par la mort, suis devenue telle!.. 
Ma chair estoit, très belle, fraische, et. tendre.. 
Or, est-elle toute tournée en cendre. 
Mon corps estoit très plaisant et très gentj, 
Je me souloye souvent vestir de soye.... 
Or, en droict fault, que toute nue je soye. 
Fourrée eslois, de gris et menu vair, 
En grand palais, me logeois à mon vueil... 
Or, suis logiéc en ce petit cercueil... 
Ma chambre estoit de beaux tapis ornée... 
Or, est d'aragnes, ma fosse environnée... 
De tous estois nommée dame, chière... 
Or, qui me véoit ne fait semblant ni chière... 
Maint me louoît, qui près de moi passoil. 
Compte n'en faict, nul qui près de moi soit.. 
Partout estoit ma beaulté racomptée... 
Or, n'en est vent, ni nouvelle comptée.. 
Si pense celle, qu'en beaulté va croissant, 
Que tousjours va, sa vie en décroissant... 
Soit ores, dame, damoisellc, ou bourgeoise, 
Face donc bien, tandis qu'elle en a l'oise,... 
Vins que devienne comme moy pour voy telle- 
Car chascune est, comme ai esté mortelle. 

a Quolidiè morimur.. quotidiè enim dcmiltilur ali 



NOTES. 255 

« qua pars vil», et tune quoque ciun erescimus, vita 
« decrescit. (Ex epistolis Senecss). » 

La plupart des voyageurs qui ont vu cette bizarre 
composition , se sont accordés à faire le plus grand éloge 
de la manière dont-elle était exécutée, tout en expri- 
mant leur surprise du choix d'un tel sujet. Un d'eux as- 
surait que la toile d'araignée surtout était « travaillée si 
« subtilement, qu'elle attrapait non-seulement les mou- 
« ches, mais les plus entendus. » 

Quant à la circonstance qui a pu donner lieu à la 
tradition qui s'obstine à voir eu ce tableau le squelette 
d'une femme chère à René, il est bien difficile de péné- 
trer ce m istérieux secret après trois siècles révolus. 

Ce bon prince n'aurait- il pas voulu désigner la reine 
Isabelle de Lorraine elle-même, par celte dame qui 
(( se logeoil en grand palais et dont la robe etoit 
a fourrée de gris et de menu vair?..» Si cette conjec- 
ture ne paraît pas fondée, il faudrait penser que René 
avait en vue la demoiselle Lacapelle ou Capelette, pour 
laquelle il éprouva une vive tendresse, ou cette belle 
et aimable provençale qui, au rapport des historiens, sut 
lui inspirer une longue passion *, on ignore toutefois si 
elles moururent avant ce monarque. 

Duverdier prétend que René eut intention de se repré- 
senter en ce tableau lugubre, tel qu'il serait après sa 
mort, ainsi qu'il l'avait fait sur la fresque peinte au- 
dessus de son tombeau à Angers. Mais les vers du prince 
détruisent l'assertion du voyageur. 

Cette composition qui attirait tous les curieux étran- 
gers qui passaient à Avignon, a disparu dans la tem- 
pête révolutionnaire, avec une foule d autres tableaux 
précieux et les mausolées antiques qui ornaient les égli- 
ses et les couvents duComtat. 

De l'autre côté du Rhône, 1rs Chartreux de Villeneuve- 



i56 NOTES. 

ies-Avignon possédaient un tableau attribué à René, 
et qui existe encore dans l'hôpital de cette ville où il fut 
transféré. Il décore la chambre à coucher de la supé- 
rieure des sœurs hospitalières. 

Sa forme est d'un quarré de cinq pieds et demi de hau- 
teur , sur sept de large. Le cadre manque, mais une 
rainure indique qu'il tenait dans la boiserie de l'autel 
sur lequel il était placé. Il est surmonté d'une corniche 
soutenue par des mortaises pratiquées dans l'épaisseur 
des planches; les deux cinquièmes inférieurs représen- 
tent l'église Militante et Souffrante, les trois cinquième* 
supérieurs l'église Triomphante et la Trinité. 

A la droite du spectateur, au 5 e inférieur, on voit enr 
viron vingt-cinq petites figures désignant l'enfer, les dé- 
mons etc., tandis qu'à la même hauteur, à gauche , pa- 
raissent les âmes du purgatoire dont quelques-unes reti 
rées par les anges s'envolent au séjour des bienheureux. 

(La plus grande dimension de ces personnages est de 
trois à cinq pouces). Au-dessus des deux côtés du premier 
ensemble, est figurée l'église Militante, et dans le loin- 
tain on découvre plusieurs villes, ainsi que des prêtres 
et des laïques en prières. A l'extrémité gauche, l'en- 
fant prodigue garde ses pourceaux; à peu de distance 
on remarque une figure sous laquelle on lit : Mojse. Au 
côté opposé est élevé le tombeau du Christ avec cette 
inscription : Sepulcrum Domîni. Plus loin est un ange 
qui semble parler de l'Assomption -, on lit au-dessous. 
Assumptaest Maria. La totalité de ce second ensemble 
est dominée par le firmament d'un bleu d'azur qui pa- 
raît séparer ce monde de douleur, des régions éthérées 
où triomphent les justes dans l'éternité. Un Christ offre 
la voie de transition entre cette partie et la troisième 
qui prend les trois cinquièmes supérieurs du tableau. 

Elle se compose: 

[ u De sept figures environ, qui indiquent, dans chaque 



NOTES. *3 7 

ei>té, les âmes qui sortent des lieux où elles erraient 
auparavant, loin de la présence du Très Haut. 

2°. De près de trente figures à gauche et à droite (de 
dix pouces de hauteur) représentant des vierges, des 
confesseurs, des pontifes et des martyrs. (Ceux-ci, plus 
rapprochés de Dieu au haut du tableau, sont revêtus 
d'habits rouges avec la palme à la main; les autres ont 
la tête couverte de voiles, portant la mitre, et sont ha- 
billés de manteaux gris, verts et blancs). 

3°. Plus haut encore, de deux chérubins les ailes 
étendues. 

4°. Enfin, du Christ et du Père Éternel, en grands 
manteaux rouges avec des draperies en or. Le St. Esprit, 
sous la forme d'une colombe, les unit au centre , et il 
place la couronne sur la tête de la Vierge, dont la dimen- 
sion, de même que celle de la Trinité, est trois fois plus 
forte que les précédentes. Ce groupe qui occupe le cen- 
tre du premier, se perd dans le haut du firmament. 

Quoique le bois ait éclaté en quelques endroits , ce 
curieux tableau est encore bien conservé. On y reconnaît 
les défauts qu'on retrouve dans les peintures du XV e siè- 
cle, mais en même temps, il offre des caractères de tête 
variés, de l'harmonie dans les tons, une sorte d'imagina- 
tion poétique, et beaucoup d'éclat dans les couleurs. Le 
père Chatru, aumônier de l'hospice de Villeneuve-les- 
Avignon (et jadis chartreux de là maison où était ce ta- 
bleau), assure que la tradition la plus reculée l'attribuait 
au roi René. Mais l'incendie des papiers de la Chartreuse, 
en 1793 , a fait disparaître toute preuve écrite. 

(4) On montre encore dans la sacristie de l'ermi- 
tage de St. Jérôme, un portrait de René qu'on lui attri- 
bue. Mais c'est sans doute une grossière copie. 

Auprès du même ermitage et dans une campagne 
appartenant à M. Crozet. l'un des plus respwtiiidt's 



9.38 NOTES. 

habitants de Marseille, on remarque, au milieu dune 
très belle galerie d'environ cent cinquante pieds de 
long, sur dix-huit de large, un portrait de femme qu'on 
attribue aussi à René. On pourrait supposer qui] re- 
présente Yolande de Lorraine , l'une de ses filles, ou la 
comtesse du Maine, ou Marguerite d'Àlençon, si le cos- 
tume ne se rapportait pas à une époque plus moderne. 
Cette campagne ou bastide fut autrefois un rendez- 
vous de chasse du bon roi, qui en fit présent à l'un 
des ancêtres de M. Crozet, en récompense des services 
qu'il lui avait rendus. On conserve dans cette même 
galerie quelques vieux candélabres qu'on croit re- 
monter au temps où ce prince venait l'habiter par in- 
tervalle: mais il paraît que cette donation ne dut avoir 
son effet qu'après la mort de Jeanne de Laval, qui en 
eut la jouissance durant sa vie. 

On a retrouvé un compte manuscrit de cette prin- 
cesse, dans lequel il est fait mention des fruits de sa 
bastide de St. Jérôme. Le concierge avait soin chaque 
année, d'envoyer à la reine de Sicile les figues sèches 
provenant de ce fonds. 

Dans l'inventaire des meubles de Jeanne de Laval, 
dressé en 1494, il n'est point parlé de tableaux, de 
vaisselle, d'argent, ni d'objets précieux. 

( 5) Ce tableau est le plus considérable et le mieux 
peint de ceux que l'on attribue à René, et qui ont 
échappé aux injures du temps ou aux efforts du van- 
dalisme moderne. 

Il était originairement placé dans l'église des Car- 
mes, où le roi de Sicile avait fait construire une cha- 
pelle. Il le fit alors orner, « dit de Haitze d'un cadre 
a d'or plat, rebaussé de couleurs, où douze rois de 
« Juda sont dépeints, avec des ornements à l'antique, 
ci si délicats et si bien travaillés, qu'il ne peut se voir 



NOTES. 9.7hj 

« rien de mieux.... Ce tableau, à la vérité, ne répond 
(( pas à ce grand goût, mais il ne laisse pas que d'avoir 
m quelque chose de beau etde grand. » 

Celte composition remarquable, qui a douze pieds de 
hauteur sur six de large/ est divisée en trois parties de 
forme tryptique (appelées tahemacoli par les Toscans) 
el se ferme par deux volets, qui ont dû contribuer 
beaucoup à sa conservation. Elle est placée mainte- 
nant dans la grande nef de la cathédrale d'Aix, vis-à- 
vis la chaire. 

La partie du milieu représente la Vierge tenant sur 
ses genoux son divin enfant, au milieu du buisson ar- 
dent; les flammes n'en sont pas très apparentes, tandis 
que les détails du buisson sont rendus avec la plus mi- 
nutieuse exactitude. Le peintre a craint sans doute de 
nuire par la vivacité du feu, au coloris à la fois suave 
et harmonieux avec lequel il a peint la Vierge et Jésus. 

A la gauche du buisson, et sur le premier plan, on 
voit Moyse, détachant sa chaussure, et couvrant ses 
yeux de la main droite , afin de pouvoir supporter 
la lumière céleste. De l'autre côté, est un ange por- 
tant un sceptre d'or à la main. Son front est ceint 
d'un diadème orné de pierreries, et il est revêtu d'une 
chappe également enrichie d'une agraffe précieuse 
qui représente Adam et Eve. 

Le fonds du tableau est montueux; la campagne 
riante, variée, peuplée d'habitations, et agréablement 
coupée par les sinuosités gracieuses d'un fleuve. Dans 
le lointain , on voit une ville décorée de plusieurs mo- 
numents ou fabriques, parmi lesquels paraît figurer 
le château de Tarascon éclairé par le soleil couchant. 
Enfin, sur le premier plan, est un troupeau de mou 
tons gardé par un chien couché auprès de Moyse. La 
terrasse est couverte d'herbes,, de fleurs, et d'iuseelca 
rendus avec la plus grande vérité. 



?,/,o NOTES. 

Ce tableau est encadré, ainsi que nous l'avons dit, 
par une bordure platte à fond d'or et ceintrée par le 
haut d'une corniche,, où sont représentés les rois de 
Judas sur leurs trônes. Aux deux angles, on voit une 
figure ailée sonnant de la trompette , et une licorne 
qu'une femme paraît embrasser. 

Sur le volet de droite, est représenté le bon roi René. 
Ce prince, de grandeur naturelle et peint dans Un âge 
avancé, est à genoux devant urt prie-dieu couvert d'un 
tapis fleurdelisé, sur lequel est brodé l'écusson de ses 
armes, écartelé de Sicile, d'Aragon, de Jérusalem, de 
Bar et de Lorraine. Sa longue robe de [velours violet 
est bordée d'hermine, avec le camail de même. Sur le 
prie-dieu, est sa couronne placée sur un coussin, ainsi 
que son livre d'heures que ferment des agraffes d'ar- 
gent. 

Là figure du prince annonce la bonté et le calme. 
Ses yeux sont spirituels et pleins de vivacité. Il porte 
sur sa têle un bonnet de velours noir à [bords relevés... 
A ses pieds on voit un joli barbet, « qui fut sans doute 
« au nombre de ses amis et peut-être le plus fidèle, dit 
« M. Hodin. » Derrière le roi, sont rangés, St. Maurice 
patron de Tordre du Croissant, richement armé de tou- 
tes pièces, et un étendard à la main*, St. Antoine appuyé 
sur une béquille, et Ste Madelaine tenant en sa main 
le vase à parfums. Ces personnages sont placés sous un 
dais et une tenture en soie verte. 

Jeanne de Laval, également agenouillée devant un 
prie-dieu, est peinte sur l'autre volet. Une couronne 
de perles et de pierreries ceint sa tête, et ses cheveux 
blonds s'attachent en dessous en formant un grand 
nombre de tresses. Sa robe est en velours violet brun, 
de même que celle de son époux. Un scapulaire d'her- 
mine dessine sa taille, et de son collier pend un cor- 



NOTES. , 4l 

•Ion formé de rubis, de perles et de pierres pré- 
cieuses. 

Son livre d'heures ouvert sur un coussin, est remar- 
quable par les fermoirs sur lesquels ses armes et celles 
de René sont peintes avec une délicatesse infinie. Le 
tapis de velours qui recouvre le prie-dieu porte aussi 
les armes de Bretagne et de Laval. 

Derrière la reine, sont trois personnages debout: St. 
Jean, portant à la main un calice qui renferme un ser- 
pent; Ste. Catherine, avec la palme et l'épée; St. Nicolas" 
en chape, la mitre sur la tête et la crosse à la main. A 
ses pieds est un baquet contenant trois enfants. Un dais 
et une tenture pareille à celle de l'autre volet décorent 
le haut du tableau. 

Derrière les volets, sont peints en camayeu- sur 
celui de droite, l'Ange Gabriel, en chape, tenant une 
branche d'arbre à la main. Sur celui de gauche la 
Vierge, debout, enveloppée d'une ample draperie, ayant 
un livre à la main et recevant la salutation ânpique 
Ces deux figures sont placées sous des niches. 

Le couronnement ou frise qui surmonte le tableau 
est composé d'une galerie en ornements gothiques très 
élégants qui avance d'un piedsurles voûtes. En dessous 
est un espace ceintré sur lequel sont représentés les 
chœurs des Anges, chantant les louanges du Très-Haut 
qu'ils entourent. L'Éternel tient le globe dans sa main 
gauche et de l'autre donne sa bénédiction. 

On lit en-dessous ce passage tiré du livre de la Sa- 
gesse: 

« Qui meinveniet, inveniet vitam, et hauriet salu- 
« tem in Domino. 

Tout-à-fait au bas du tableau, on lit encore ce ver- 
set: 

« Rubrum quem viderat Moïses, incombustum , cou- 
tome m. jr ' 



2,4.2 NOTES. 

« servatam agnovimus luain laudabilem virginitatem, 
« sancta Dei genitrix. » 

Une circonstance à remarquer, c'est que ce tableau 
est peint sur toile collée sur bois. Les artistes de cette 
époque, à l'imitation des peintres grecs du moyen âge, 
ont employé quelquefois ce procédé pour prévenir les 
dégradations occasionées par la tourmente du bois. 
Quelques-uns poussèrent même la précaution jusqu'à 
entreposer sous la toile une couclie d'étoupes. Mais il en 
est résulté que la couleur s'est souvent détachée par 
grandes pièces au moindre frottement. 

Telle est la description exacte de cet ouvrage, l'un des 
premiers sans doute qui ait été exécuté à l'huile dans 
une aussi grande dimension , et qui, à ce mérite, joint 
celui plus réel d'un grand art d'imitation dans tous les 
détails; de beaucoup de finesse dans l'expression des têtes, 
qui offrent aussi un coloris brillant que n'ont pu altérer 
les mordants avec lesquels on l'a nettoyé et lavé plusieurs 
fois; une touche ferme, un pinceau vigoureux, toutes 
les qualités enfin qui distinguent ces belles productions 
lie l'ancienne école allemande, sans ses défauts ordi- 
naires, tels que la sécheresse et la roideur dans les 
figures. Les draperies mêmes en sont très larges, sans 
être trop maniérées. 

11 est vrai qu'on y cherche vainement ce beau idéal 
que Raphaël et même le Perrugin surent deviner plus 
fard, et le prestige de la perspective encore inconnu 
long-temps après ces deux grands peintres. 

On se demandera maintenant, si René a réellement 
peint un tableau qui annonce un talent aussi consommé, 
et qui devrait placer celui qui l'a exécuté au rang des 
premiers peintres du XV e siècle? 

Des artistes, des savants, des amaleurs exercés ont 
généralement été partagés sur eetle question. Si d'un 




NOTES. a45 

coté, les traditions les plus anciennes ainsi que pres- 
que tous les historiens provençaux s'accordent à re- 
garder René comme l'auteur d'un ouvrage si remar- 
quable, une foule de raisons spécieuses peuvent les 
combattre} la plus forte est le talent même décelé dans 
cette composition, et qu'il serait extraordinaire de voir 
possédé à un degré si supérieur par un prince dont la 
vie fut tellement agitée. 

Il ne nous appartient point de résoudre la question 
qui a occupé tant de personnes versées dans les arls. 
Nous ferons seulement observer qu'on a attribué mal 
à propos le Buisson ardent à Jean de Bruges, mort 
avant le mariage de René avec Jeanne de Laval. Il se- 
rait plutôt de son élève, Roger de Bruges, connu pour 
avoir imité parfaitement le style, la touche, la couleur 
et la manière de son maître. 

Mais nous le répétons, si ce tableau paraît trop au- 
dessus des forces de René d'après ce qu'on connaît de 
lui, rien n'atteste le nom d'un autre peintre du Buisson 
ardent, rien ne constate son séjour en Provence à l'é- 
poque où il a été terminé,'*, il continuera donc vraisem- 
blablement encore à être montré aux étrangers, ainsi 
qu'il l'a été jusqu'à ce jour, comme l'ouvrage du bon 
roi René (*). 

(6) Ce portrait, d'une très petite proportion, est peint 
sur des tablettes de bois se fermant et s'ouvrant en for- 
me de livre. Sur l'un des côtés, on voit René coiffé 
d'une espèce de barète de velours noir, comme dans le 
tableau du Buisson ardent. Son manteau est d'un brun 
foncé fourré de pelleteries de même couleur, dont il 



(*) Mémoires et notices sur la Provence, St. Vincens , j>. 33 7 
35. — De Haitze, curiosités de la ville cTAix, p. i54- — Miilin, 
voyage daiis le Midi de la France, etc. 

16* 



2 44 NOTES. 

porte aussi une espèce de fraise autour du col. Un Col- 
lier de coquilles avec l'image de St. Michel orne sa 
poitrine. 

(Nous remarquerons à ce sujets que ce prince ni 
Jean d'Anjou ne se trouvent compris dans la liste des 
chevaliers de l'ordre de St. Michel, mais qu'une lettre 
signée Loys et contresignée Leroux, en date du I& Juil- 
let 1471 ^ donne le consentement du roi de France à ce 
que René puisse porter cette décoration avec celle du 
Croissant d'or. H paraîtrait par celte date, que Louis XI 
accorda cette faveur à René, vers l'époque où il désirait 
que Nicolas d'Anjou épousât Anne de France, sa fille.) 

René, dans le portrait dont il est question, tient 
delà main gauche un grand chapelet à grains cilin^. 
driques. Son visage offre l'expression de la douceur, 
de la sérénité, et d'une sorte de finesse. Mais on est loin 
d'y trouver ces traits nobles, spirituels, gracieux, agréa- 
bles, et celte majesté qu'il possédait à la fleur de l'âge,, 
au rapport des historiens. 

Jeanne de Laval, peinte sur l'autre côté du tableau, 
ne montre pas davantage les traces de cette séduisante 
beauté qui captiva le cœur du roi, du vivant même d'I- 
sabelle de Lorraine. On peut seulement juger qu'elle 
était très blanche et que ses yeux bleus relevés vers les 
tempes, ressemblaient à ceux qu'on est convenu d'ap- 
peler yeux à la chinoise. 

Cette princesse est vêtue de noir, un bonnet d'étoffe 
de soie noire dont les deux cotés sont pendants, forme 
sa coiffure. 

Le fonds de la couverture de ce portrait est peint en 
azur semé de fleurs de lys d'or. Une tige de lys blanc 
s'élève au milieu „ entourée de cette devise qui annonce 
le présent du maître à son fidèle serviteur: 
Juvat servala fides. 



NOTES. ^45 

Tous les ornements sont parfaitement soignés et 
d'un goût excellent. 

La famille de Matheron conserve religieusement ce 
gage de l'affection du bon roi, dans le même sac de ve- 
lours cramoisi qui le renfermait, dit-on, lorsque Jean 
de Matheron le recul. 

Ce seigneur, que René appelait son, bon compère, 
était fils de Michel de Matheron, maître rational à la 
cour de Provence, et d'Annonini Boutarelie. 

Jean succéda à la place de son père qu'il remplit pen- 
dant dix-sept ans, et fut ensuite sous Charles VIII, prési- 
dent de lachambredes comptes, et conservateur des Juifs- 
Ce monarque l'admit au nombre de ses chambellans, le 
31 Mai 1189, et lui confia l'ambassade de Florence. 

Les historiens le dépeignent. comme un homme plein 
de génie, doué d'une rare sagacité dans les affaires, et 
d'une éloquence nerveuse. Ils le citent comme un des 
grands hommes d'état de son siècle. 

Le 28 Janvier 1468, Galéas-Marie Sforce, duc de 
Milan, le nomma chevalier de son ordre en l'autorisant 
à blasonner ses armes avec les siennes. 

(Celles de Matheron sont: d'azur au rocher d'ar- 
gent, dans une mer de pourpre surmonté d'une voile 
à poupe d'or., devise: suivant le vent, la voile. ). 

llené avait envoyé souvent Jehan de Matheron au- 
près du pape Sixte IV, qui par une bulle du 8 Févriei 
1474, le nomma chevalier de St. Jean de Jérusalem, 
et comte Palatin du pays romain. Il lui lit expédier ie 
même jour la permission d'avoir un aulel portatif où on 
pourrait lui dire la messe pendant ses voyages; de créer 
des notaires apostoliques, et de légitimer des bâtards. 
(Feu M. le président de St. Vincens avait vu à Pertuis, 
chez le sieur Bicais, notaire, l'original des provisions 
d'un office de notaire expédie par Jean de Matheron). 



?46 NOTES. 

Deux jours après la mort du roi René, Charles du 
Maine confirma Matheron dans sa charge de maître 
rational, juge et conservateur des monnaies de Pro- 
vence. Mais ayant pris le parti du duc de Lorraine, il 
perdit ses offices, ses biens furent saisis, et il eut beau- 
coup de peine à échapper lui môme. Rentré en grâce 
sous le règne de Charles VIII. Anne de France l'admit 
parmi ses conseillers d'état pendant sa régence. En- 
voyéen ambassade à Rome, il y mourut en Février 1495, 
empoisonné, dit-on, par les Florentins qui redoutaient son 
iniluence. 

Il fut enterre avec beaucoup de pompe au tombe :\u 
des ambassadeurs, dans l'église de la Minerve. 

La famille de Jean de Matheron, à laquelle René 
donna la terre de Peynier, était très ancienne en Pro- 
vence. Lacroix du Maine rapporte que Guillaume Fi- 
guiera, (poète et gentilhomme provençal, fils de l'histo- 
rien de ce nom et qui vivait vers l'an 1270, ) « a es- 
« cript plusieurs chansons à la louange dune dame 
« avignonaise de la maison de Matheron. L'une de ces 
« poésies est une jolie pastourelle imitée par Pétrarque. » 

Ses armes se voyaient sculptées sur l'une des portes 
d'Avignon, appelée du nom de Matheron. Une rue d'Aix 
le porte également. Cette famille s'est éteinte dans celle 
de Voland de Manosque qui en a pris le nom et les ar- 
mes. Le trait de courage et de pudeur qui rendit célè- 
bre Madelaine de Voland, au passage de François I er . à 
Manosque, est rapporté dans l'histoire de Provence. 

M. Revoil possède dans son curieux cabinet une très 
belle médaille frappée à l'effigie de Jean de Matheron. 
Gravée dans l'ouvrage du président de St. Vincens sur 
les monnaies de Provence, elle a servi de modèle au 
profil du bas relief qui orne la statue du roi René à Aix. 

René de Matheron, petit-fils du maître rational, fut 
enseveli dans la chapelle de la Madelaine à AiXj avec 



NOTES. i4 7 

cette épitaphe, la première composée en langue fran- 
çaise en Provence: 

Ci £Îst en bon renom, 

Le noble René de Matberon, 

Jadis seigneur de Peynier, 

Que la mort prist et fist finer, 

Kon citoyen le tenoit-on 

Aussi vray patriote bon... 

Vueilliez Dieu pour lui prier, 

Qu'en paix puisse réquiescer.. 
Amen. 
1552 le 3 Février. 

Outre le portrait de René dont nous venons de parler 
on en montre encore un à Angers, peint sur bois et en 
profil. Toutefois ce n'est qu'une esquisse très faible dont 
le seul mérite peut être la ressemblance ou l'ancienneté. 

M. de la Mézan<» ère, homme de lettres à Paris, possède 

. un portrait de René, peint au blanc d'œuf sur bois, et 

d'une dimension de trois quarts de nature. On le croit 

de la main de ce prince, mais sous le rapport de l'art 

il est très inférieur à celui donné à Jean de Matberon. 

Comme dans tous les autres, René est coifte dune 
barrète noire. Il porte un camail d'hermine. 

Ce portrait a été acheté à la vente du cabinet de M. 
Garnier, dernier historiographe de France. 

Il a été gravé., mais sans aucune ressemblance, dans 
une nouvelle édition des ouvrages en prose et en vers 
publié in- 18, par M. delà Mézangère (*). 

(*) Voyez tome IV, in-18, p. 36. — Voyage de Bérenger à Mar- 
seille. St. V incens , mémoires et notices, p. n. — Description 
cTAix, 23, 36. — Robert, état de la noblesse de Provence, II, p. 
a65, 267. —Bouche II, fol. 471- — Gaufridi, fol. 3 Go . —La- 
croix du Maine, fol. 47* Note» manuscrites. 



2s48 NOTES. 

( 7 ). Aux quatre angles du cadre qui renferme ce 
calvaire, on voyait les armes de René, et on lisait au- 
dessous les vers suivants attribués aussi à ce bon roi: 

( C'est N. S. J. C. dont le corps est accablé en ce mo- 
ment par le poids de la croix qui parle au peuple juif)- 

Voyez l'angoisse et dure paine, 

Que pour vous aultre., gent humaine 

J'endure très cruellement. 

Il n'y a sur moi, ni nerf, ni veine, 

Qui en portant ceste grêvaine, 

N'excite douloureux tourment. 

Allant hault, 

Le cœur me fault.. 

Je perds haleine, 

Tant est plaine, 

Ma cher, las! de meurtrissemént! 

Ainsi, je vais piteusement, 

Recevoir mort honteusement, 

Pour vostre coulpe, orde et vaine, 

Dont condampnée à dampnement, 

Estiez perpétuellement, 

Kt c'est chose toute certayne.. 

Offrez- vous donc, bénignement, 

Offrez mon mal piétamment, 

Afin qu'ayez des cieulx domaine. 

( 8 ) S'il est permis d'en juger d'après les détails 
transmis par le spirituel Martial d'Auvergne, ces tri- 
bunaux galants avaient aussi des présidents subalternes 
soumis sans doute aux dames dont nous venons de par- 
ler. Suivant les circonstances dans lesquelles ils étaient 
appelés, ils prenaient différents titres, tels que: Conser- 
vateur des haults privilèges d'amour; prévôts de l'An- 



NOTES. 24g 

« be-Épine*, Sénéchal des églantiers, prévols de deuil, 
baillis de joye, etc. 

C'était devant eux qu'on faisait comparaître les amants 
disgraciés des dames pour les avoir trompées, soit par 
infidélité, « soit en se faisant frotter les yeux d'eau 
« de Soulcie et le visage de Cumin afin de paraître 
« piteux, et de les attendrir par ce moyen perfide. » 

Les amants étaient tenus d'observer religieusement 
alors, une foule de lois secrètes, dont la violation en- 
courait d'ordinaire lu justice des cours d'amours. Ils 
s'obligeaient par exemple, à attacher leur couvre-chef 
par de forts nœuds, et à dire chaque soir en les dénou- 
ant: Dieu domie bonne nuit à ma J<?7?ze..Desoncôlé 7 
la dame devait également dire le matin en s'habillant : 
Dieu doint très bon jour à mon très doulx amy. Les 
amants devaient passer au moins une fois ou deux tou- 
tes les semaines et sur le tard devant l'huys (la porte) 
de leur dame., et là quelque temps qu'il fit, quelque 
danger qui les menaçât, et leur fallait attendre qu'on 
leur jetât un bouquet, une violette, ou qu'on leur eut 
dit: adieu.. Dieu vous donne bonne nuit. 

Quelquefois, le froid les surprenait tellement en cette 
attente, « qu'ils avouoient qu'on eût pu les ouyr cli- 
« quêter les dents l'une contre l'autre comme cignoi- 

« gnes » Mais ils devaient braver ce supplice, dont 

une simple fleur, une douée parole savaient si bien les 
dédommager. 

Souvent même, ce malheureux amant transi, reve- 
nait « n'ayant pu baiser que la cliquette de l'huys de 
« sa mie 5 mais il lui était interdit d'en témoigner le 
moindre dépit, et de se fâcher des plaisanteries qu'il 
essuyait à ce sujet, qar les malins disaient alors de ceux 
qui s'étaient ainsi morfondus: « qii ils faisoient le pied 



25o NOTES. 

« de gruCj qu'ils écoutoient lever les avoines , etc. 
etc. 

Afin que ces entrevues nocturnes ne donnassent ce- 
pendant par trop de prise à la médisance, les daines 
mettaient ordinairement sur leurs fenêtres des pots de 
marjolaine et de violettes. Ainsi, lorsque ces amants 
venaient dans la rue, elles prenaient le prétexte d'ar- 
roser ces fleurs pour ouvrir leurs croisées, ce qui dans 
le langage mystérieux consacré dans ces liens amoureux 
s'appelait réveiller les marjolaines. Les chevaliers de 
leur côté ne manquaient guères au printemps, de plan- 
ter un mai devant la porte de leur dame, et le visi- 
taient fréquemment, comme on peut penser. 

Par une suite de ces conventions réciproques, un 
amant ne devait jamais s'agenouiller dans une église, 
au côté opposé à celui où se plaçait sa dame durant la 
messe. 11 ne devait point faire claquer son patin , ni 
(( redresser le poil de son chapeau, ni lire les écriteaux 
« et oraisons des tomhes auprès de sa dicîte dame. Si 
« par hasard un chien venait alors à aboyer derrière 
« elle, ou si un coffre criait, l'amant ne devait point 
« se retourner, ni regarder sa dame. 11 lui était égale- 
« ment défendu d'allumer la torche devant elle au 
« lève- Dieu, ni frapper du patin ni laisser cheoir le 
« couvercle du banc, ni baiser la paix après elle, etc. 

On lui permettait néanmoins de lui offrir différents 
joyaux, et même des robes. 11 regardait comme une hau- 
te faveur qu'on daignât les accepter. Mais à la moindre 
faute, les clievaliers encouraient de nouveau la disgrâce 
de leurs bien-aimées. Elles n'avaient nul besoin de 
s'expliquer hautement. Le pain mis à l'envers, ou des- 
sus-dessous , devant l'amant , lui faisait entendre 
qu'il, était accusé de perfidie ou de parjure. C'était tou- 
jours un signe d'inimitié. Si la chose était poussée 



NOTES. 



23 1 



plus loin et que l'amant fût déclaré coupable, on le 
condamnait quelquefois à aller faire un voyage pieds 
nus à monseigneur Valentin. 

Ces lois tacites que Ton n'osait enfreindre, devaient 
naturellement jeter une teinte mystérieuse dans les 
nombreuses réunions où les chevaliers et les dames 
jouaient ou dansaient ensemble. Elles y ajoutaient sans 
doute un piquant intérêt, car s'il en coûtait autant de 
subir le moindre refroidissement, on conçoit combien 
la faveur la plus légère devenait précieuse. Ainsi Von 
îissure que pour un seul: « Dieu vous gard!.., dit la 
« nuit par la fenêtre, un amant fiisoit un somme do- 
a ré, baisoit son oreiller de bonheur, et rioit aux anges 
« à part soi. » 

Il paraît qu'aux repas de noces et après le bal sou- 
vent masqué qui les suivait, les ménestriers faisaient 
la quête pour monseigneur St.- Julien... Le soir venu, 
on jouait à divers jeux tels que le Séron, la Clignetîe, 
Queuleuleu, et aux propos interrompus. On jouait éga- 
lement beaucoup aux cartes. 

Pendant les amusements auxquels se livrait la jeu- 
nesse, dit Martial d'Auvergne, « les douairières délais- 
« sées, devisoient entr'elles de vieux propos, comme de 
« parler de pâtenostres, de la bataille de Montlhéry, et 
« de la mort du connestable. » 

(9) (De Valens, Valeur, Vaillant...) Les mar- 
chands de rubans et de bijoux étaient aussi nommés 
Valentin s. 

L'amant doibt faire bonne chière 
Le jour de St. Valentin, 
dit un vieux poète, 

C'est un usage suivi depuis un temps immémorial à 
Londres, quele ï I ou 13 Février les amants s'écrivent en- 
tr'eux en terminant leurs lettres par le mot de Valentin 



ii5<2 NOTES. 

ou de Valentine. On cherche aussi-, dit-on, à intriguer 
ce jour-là ses amis, ou ses simples connaissances par des 
lettres pleines de plaisanteries quelquefois amères. 

A Épinal, le I. er dimanche de Mars, les jeunes gens 
et les demoiselles se divisaient en Valentins et Valen- 
tines. Ces dernières devaient accorder un baiser à leurs 
Valentins qui, à leur tour, étaient obligés de leur offrir 
un cadeau surnommé le rachat. 

Une princesse de Piémont choisit, il y a environ 
deux siècles., le jour de St. Valentin pour inaugurer 
une maison de plaisance. Elle ordonna que les dames 
tirassent au sort le nom des gentilshommes ou Valen- 
tins, qui leur serviraient de galants pendant l'année. 

Des traces de ce singulier usage se retrouvaient aussi 
à Nancy le I. cr dimanche de carême, où toute la cour 
ducale se rendait à l'Hôtcl-de-Ville pour assister à un 
magnifique souper durant lequel on dansait au son des 
instruments. Après ce banquet, on tirait un feu d'arti- 
fice, et le sort désignait ensuite devant le prince, les 
Valentins et Valentiues dont les noms étaient proclamés 
sur. le balcon. 

Les jours suivants , les Valentins envoyaient à leurs 
Valentines de beaux bouquets et de riches présents 
avec lesquels elles assistaient à la toilette delà duchesse 
de Lorraine. On allumait des feux de paille devant la 
demeure des Valentins qui manquaient à cette, galan- 
terie (*). 

(10) Un dos premiers eslle rondel 123 du manus- 
crit N.° 2780 «le la bibliothèque royale. M. de la Borde 
s'était trompé en l'attribuant à Jean d'Anjou. 



(*) Hisl. delà ville fie Nancy, tome I.« r , p.. 3.^. — Dcscriplicu 
historique et géographique de la France. 



NOTES. a55 

On ignore de quelle dame René veut parler dans le 
premier vers de ce rondel qui renferme peut-être une 
allusion en faveur de la reine son épouse: 

Après une seule exceptée. 

Je vous servirai cette année, 

Ma doulce Valentine gente, 

Puisquamours veult que m'y contente, 

Et que telle est ma destinée. 

De moi pour aultre, abandonnée, 

Ne serez... mais si fort aimée, 

Que devriez bien estre contente. 

Après une seule exceptée, 

Je vous servirai cette année, 

Ma doulce valentine gente. 

Or me soit par vous ordonnée, 

S'il vous plaist a ceste journée. 

Va (vôtre) volonté doulce et plaisante. . . 

Car à la faire me présente, 

Plus que pour dame qui soit née. . 

Après une seule exceptée. 

Le second des rondels de René sur le même sujet, (ib. 
p. 231. N.° 133) laisse entrevoir que le eboix du sort 
n'avait pasété conforme aux vœux du prince. 11 exprime 
même, avec un peu trop de franchise peut-être, que 
sa dame était plus âgée que lui: 

Je suis desjà d'amour tanné, 
Ma très doulce Valentinée 
Car pour moi, fustes trop tôt née, 
Et moi pour vous, fus trop tard né. . . 
' Dieu lui pardoinl!. . qui estrenné, 



i54 NOTES. 

M'a de vous, par toute l'année!. . 
Je suisdesjà d'amour tanné, 
Ma très doulce Valentinée... 
Bien m'estoye suspçonné 
Qu'avoye telle destinée. . 
Ains, que passast celte journée 
Combien qu'amours l'eust ordonné!. . 
Je suis desjà d'amour tanné. 

Charles d'Orléans adressa le rondel suivant à René , 
au sujet de quelque présent, ou peut-être en réponse à 
des vers qu'il en avait reçus: 

Vostre esclave et serf où que soye, 
Qui trop ne puis vous mercier 
Quand vous a pieu de m'envoyer 
Le don qu'ai reçu en grant joye. . . 
Tel que dy, et plus se pouvoye, 
Me trouverez à l'essayer, 
Vostre esclave et serf où que soye. 
Paine meltray que brief vous voye, 
Et tout avez sans délaier 
Chose qui est sur le mestier 
Que vous plaira; plus n'en diroye. . . 
Voire esclave et serf où que soye. 
( p. 339. N.° 91.) 

Voici un autre rondel, envoyé par René au même 
prince, qui lui avait sans doute fait quelque confidence 
amoureuse, ou s'était plaint à lui de son sort. (ib. p. 
324. N.° 139.) 

Si vous estiez comme moi, 
Las! vous devriez bien vous plaindre, 
Car de tous mes maulx, le moindre, 
Est plus grant que vostre esmoy. . . 
Bien vous pourriez sur ma foy, 



NOTES. j55 

D'amours alors vous com plaindre, 
Si vous estiez comme moy! 

Car si très dolent je me voy 

Que plus la mort ne vueil craindre. . 

Toutefoys, il me fault feindre. . 

Aussi feriez-vous je croy, 

Si vous estiez comme moy'.. . . 

Charles lui répondit ainsi: 

Chascune vieille, son dueil plaint. 
Vous cuidez que vostre mal passe, 
Toul aultre. . . Mais jà, ne parlasse 
Du mien, ce n'y fusse contraint. . 
Sachez de bon, qu'il n'est pas fainct, 
Le tourment que mon cueur enlace !. 
Chascune vieille son deuil plaint. . 
Ma paine perds, comme faict maint, 
Et contre fortune je chasse, 
Le désespoir qui me menace. . . 
Je sens où mon pour- point m'estraint. . 
Chascune vieille son deuil plaint. 

Poursuivant la même plaisanterie, René riposta à son 
tour au duc d'Orléans, par cet autre rondel: (No. 119.) 

Bien défendu, bien assailly, 
Chascun dit, qu'il a grant doulours. . . 
Mais au fort je vueil croire amour, 
Par qui le débat est sailly^ 
Afin que qui aura failly, 
N'aye jamais de lui secours. * . 
liien défendu bien assailly, 
Chascun dit qu'il a grant doulours. .. . 



i56 NOTES. 

Car si j'ai un temps défailly 
De compter mon mal puis deux jours, 
Banny, vueil estre de sa cour, 
Comme un homme lâsche et failly. . . 
Bien défendu, bien assailly, 
Chascun dit qu'il a grand doulours. 

Son illustre ami lui envoya cette réponse en retour- 
nant le refrain du rondel: 

Bien assailly, bien défendu, 

Quand assez aurons débattu, 

Il faut assembler nos raisons, 

Et que les fous vouler faisons. . . 

Au débat nouvel advenu, 

Très fort vous avez combattu, 

Et j'ai mon billart bien tenu. 

C'est beau débat que de deux fous. . 

Bien assailly bien défendu. 

Vray est q'uestes d'amour féru, 

Et en ses fers, estroit tenu: 

Mais moy non. . ainsi l'entendrons, 

Il a passé maintes saisons 

Que me suis aux armes rendu: 

Bien assailly bien défendu. 

Bans un autre rondel, René paraît gémir d'une sépa- 
ration et vient confier sa peine à l'aimable prince: (p. 
326. N.° 143. 

Si dolent je me trouve à part 
De laisser ce, dont mon bien part, 
C'est celle en qui n'a que redire, 
Que ne fus oneques si plain d'iré 
Où jamais Dieu ait eu mon part. 
Car quant je pense à son départ, 






NOTES. 2 5 7 

Et qu'aller me fault aultre part. 
Je ne sçaysplus que je dois dire, 
Si dolent je me trouve à part! 
Fortune^ qui les lois despart, 
M'a baillé ce dueil pour ma part, 
Qu'est pis qu'on ne sanroit redire... 
Dont à peu que mon cueur n'en part. 
Si dolent je me trouve à part! 



Le dernier des rondels qu'on a conservés de René., est 
également adressé au duc d'Orléans et paraît encore une 
suite de leurs confidences amoureuses. (N°. IH8) 

Pourtant, se vous plaignez d'amours, 
Il n'est pas temps de vous retraire} 
Car encor > il vous pourra faire., 
Tel bien que perdrez vos doulours.. 
Vous cognoissez assez ses tours, 
( Je ne dis pas pour vous desplaire... ) 
Pourtant., se vous plaignez d'amours, 
Il n'est pas temps de vous retraire.. 
Ayez fiance en luy toujours, 
Et mettez paine de luy plaire.. 
Combien que mieulx ne voulsit traire, 
Car vous prenez tout le rebours.. 
Pourtant se vous plaignez d'amours, 
Il n'est pas temps de vous retraire 

On retrouve dans le même manuscrit des poésies de 
Charles d'Orléans, plusieurs rondels en anglais, et des 
Caroles, paroles qu'on chantait en dansant: 

a Dans le verger l'Amour carolle 

k Demenez-icy vos carolles; dit Ronsard. 
tome ni. 17 



a&8 NOTES. 

Le duc Jean II de Bourbon, el le comte de Clermont 
(depuis duc de Bourbon) , ont aussi fourni des poésies au 
recueil manuscrit dont nous avons extrait ces citations. 

Voici un rondel de ce dernier prince: 

Le truchement de ma pensée, 
Qui de long-temps est commencée, 
Va devers vous, vous exposer, 
Ce que de bouche proposer 
N'ose, craignant d'estre tancée... 
Combien que chose n'a pensée, 
Dont eust été desjà vancée, 
Comme au long vous pourra gloser, 
Le truchement. 
Si soit par vous récompensée, 
Et selon son cas avancée, 
Pour mieulx se pouvoir disposer.. 
Car plus ne pourra reposer 
Jusques là joye ait prononcée, 
Le truchement. 

Le duc d'Orléans ayant envoyé une chanson à Jean II 
de Bourbon, celui-ci lui répondit ainsi sur les mêmes 
rimes (*): 

Duc d'Orléans, je l'ai trouvée 
Celle qui ayme loyauté, 
Et qui a ferme voulenté, 
Sans avoir légière pensée.. 
Il ne faut quelle soit créée, 
J'en sais assez la vérité 



(*) Manuscrits, N.« 2788, p. 101. 



NOTES. î5 9 

Duo d'Orléans, je l'ai trouvée, 
C'est ma Dame, très bien aimée 
Qui a de biens si grand planté, 
Qu'il ne craint vostre faulceté (*). 

(Il) V arbre des batailles , fut imprimé à Lyon , 
in-fol. goth. en 1481 , et Ta été encore sur vélin 
en 1491. (Cet exemplaire avait appartenu à M. Gaignat.) 
Quelques personnes ont pensé que les manuscrits 
d'Honoré Bounor ou Bonnet sont du XIV e siècle, et fu- 
rent composes par ordre de Charles V. Mais la plupart 
des historiens de Provence font vivre ce prieur de Salon 
sous le règne de René. 

Ce savant personnage cherche l'origine des batailles 
jusque dans le ciel, et prétend que la première connue, 
est celle des bons anges contre les mauvais. On trouve 
dans son ouvrage une foule de questions curieuses et 
même étrangères à la guerre. 

Les livres étaient d'un prix si élevé avant la découverte 
de l'imprimerie, que les princes seuls pouvaient en 
posséder une nombreuse collection. Leur rareté était 
telle en Provence, que le 24 Janvier 1414, un nommé 
Hugues Jusbert vendit à un étudiant en droit de 
Roquebrune, 6 vol. au prix de dix écus d'or. 

Thomas de Puppio, archevêque d'Àix et maître ratio- 

nal, donna à son chapitre, en 1420, une bible sur vélin, 

enrichie de miniatures, qu'il avait achetée cinquante 

florins d'or, à Milan. 

AlazaciedeBlevis, rapporte Duverdier, «dame de Romol- 

(*) Voyez aussi même recueil, p. ai 8, les ballades du duc de Bour- 
gogne au duc d'Orléans, p. i3o, du duc de Nevers, du comte d'An- 
goulême a sa propre femme Marguerite de Rohan, trois ronJeau* 
de Marie de Clèves duchesse d'Orle'ans, etc. 

Triomphe de PAmant verd, N • 44 6 4 de ,a bibl. royale. 

17* ' 



26o NOTES. 

<c les femme de magnifique Bonifaee de Castellane, ba- 
« ron d'Allemagne, faisant son testament en 1393, laisse 
« à sa fille ses livres de droit, en l'engageant à espouser 
« un homme de robe longue, docteur jurisconsulte, et 
« que à ces fins elle luy délaisse, ce beau et riche tré- 
« sor, ces exquis et précieux volumes en diminution de 
« sa dot. )) 

Parmi les manuscrits de sa bibliothèque., René pos- 
sédait les heures duMonge (moine) des îles d'or, qu'on 
avait cru enluminées par ce roi lui-même. Elles appar- 
tinrent ensuite au commandeur de Panisse de Gap- 
Français, « dont le père, dit C. Nostradamus, estoit un 
« des plus magnifiques, curieux, et splendides seigneurs 
« de son temps... » Elles passèrent après lui dans les 
mains du cardinal de Grimaldi qui les donna au sémi- 
naire d'Aix. 

Ces heures n'offrent ni les armes, ni les devises de 
René, qui d'ailleurs peignait infiniment mieux que le 
moine Cibo. 

Il paraît que la librairie de Lerins, successivement 
enrichie par les comtes de Provence, fut confiée à cet 
ermite. Louis II et Yolande d'Aragon, ajoute C. Nostra- 
damus, avaient toujours ce moine auprès d'eux, « tant 
« sage, beau et prudent il estoit. » 

H mourut en 1408, ayant donné ses heures « ornées 
k de miniatures et de plusieurs rares diversités à la reine 
« de Sicile qui les laissa à René. » 

On montre à la bibliothèque de Nancy (N°. 50) un 
livre de prières in-8o., relié en velours noir, dont les 
miniatures en vélin ont été attribuées au roi René. Ce 
manuscrit qui lui est postérieur, fut offert par Nicolas 
Desreus,àMadelaine de Azai, mariée, en 1508, à Georges 
de la Trémouille. 

La bibliothèque de l'arsenal à Paris possède un 



NOTES. 261 

magnifique manuscrit in-io. en vélin, relié eii ma- 
roquin rouge, (.No. 159. ) On lit sous la figure (J: 
Breviarium ad usum Fratrum Minorum.q C'est le 
« bréviaire du roi René.» 

La I ,e des miniatures, d'une admirable exécution, re- 
présente une réunion de musiciens et de musiciennes. 

On remarque encore parmi les autres miniatures, la 
3*-' (celle du roi David) et la 6 où l'on voit un concert. 
11 a lieu dans un temple d'une riche architecture, d'où 
l'on découvre la campagne au temps de la moisson ; 
deux hérauts d'armes portant le blason de René, sont 
debout dans le sanctuaire. Parmi les divers instruments 
du concert, les harpes, une espèce de rebcc,v\ les tini- 
panons occupent la première place. 

La septième miniaiure offre la représentation du 
massacre des Innocents , et la dixième lÂdoration des 
Mages. 

Dans la quinzième, l'une des plus curieuses et des 
plus riches, est peinte une procession , dont le daii 
d'azur est orné des armes de René (*). 

(12) Antoine Pierre des Rieux rapporte que, « s'és- 
« tant trouvé à Beaufort en Vallée, après la mort de 
« Jeanne de Laval, et visitant quelques vieux registiei 
« du feu roy René de Sicile., pour y cuider trouver 
« quelque antiquité dont il avoist esté amateur, il au- 
« ro;t trouvé la chronique du roy St. Loys , escript par 
« ung seigneur de Joinville, séneschal de Champagne, 
« etc., etc. 

Antoine des Rieux en publia une e-lition en I5iy , 
qu'il dédia à François I e l (**). 

(*) rebure, tome II, fol. 129. — St. Vincens. mémoires, p. 8* 
— Duverdicr, fol. 58 j. — Nostradamus, p. a48. Chronique de Pro- 
■ve uce , f ol . 3. 

[»*) Eist.de St. Louis, préface, p. iij, in-folio. — Chronique 



i6* NOTES. 

(13) M. Diouloufet, sous-bibliothécaire de la ville 
d'Aix? connu par de charmantes poésies provençales , 
a publié en 18 19, un poème sur les vers à soie ( ou 
Les Magnons) dans lequel, s'emparant de cette tradi- 
tion qu'il a embellie, il a placé l'épisode du roi René •> 
l'un des plus intéressants de l'ouvrage. 

Le poème des vers à soie offre une foule de détails 
pleins de finesse , de grâces et de naïveté qu'animent 
encore un grand nombre d'expressions neuves , origi- 
nales et pittoresques. Malheureusement elles ne peu- 
vent se traduire dans notre langue , et le trou- 
badour moderne ne jouit de toute la réputation dont 
il est digne, que parmi les personnes familiarisées 
avec le langage provençal, et chez les nombreux amis 
que ses qualités personnelles lui ont attachés. 

(14) La verrerie de Goult obtint bientôt un accroisse- 
ment considérable et un grand débit, grâce à la pro- 
tection du roi René et à l'intelligence du vitrier Ferry 
qu'il y plaça, et qui compte parmi ses descendants le 
célèbre géographe Nicolas de Fer. 

Il se forma peu après à Marseille des magasins très 
vastes pour y renfermer les produits des verreries de 
Provence devenues assez abondantes pour fournir les 
provinces voisines , et même pour en exporter une 
grande quantité en Espagne et dans le Levant. 

L'n peintre sur verre, né à Marseille et nommé Claude, 
fut appelé en Italie par le pape Jules IL Guillaume, autre 
Marseillais., de l'ordre de St. Dominique, alla le joindre, 
et se distingua comme lui dans cet art auquel René ne 
fut pas étranger. 

Un troisième Provençal nommé Marcel, qui avait 



el vit du roi St. Louis, préface de l'édition de i5 19. — Catalogue 
delà Vallière, p. u4' 2 > N°. 3? 3^. 



NOTES. a65 

commencé par être verrier et ensuite peintre sur verre, 
devint un célèbre mosaïste en Italie. On le regarde du 
moins comme le premier artiste qui ait introduit de la 
variété et un bon goût dans les Mosaïques. 

Avant René, le verre était fort cher et très rare en 
Provence. Les fenêtres ordinairement très élevées , se 
fermaient avec des volets en bois, et l'on ne plaçait le 
verre qu'aux plus hauts compartiments. Ce fut sous le 
règne de ce prince qu'on exécuta la plupart des vitraux 
dont quelques-unes de nos églises sont encore ornées (*)• 

(15) On fait remonter au XV* siècle et à René, l'ins- 
titution de la cérémonie qui a lieu à Salon le jour de 
la fête de cette ville. 

Les membres de la confrérie des paysans, dite de diou 
lou Pajj'é . (Dieu le père ) élisent chaque année à l'As- 
cension, un laboureur qui figure à la procession revêtu 
d'ornements royaux, et portant en guise de sceptre, une 
pioche dont le fer est orné de joyaux brillants. 

Ce Roi de la bêche ( rey dé L'eissado ) ainsi qu'on 
l'appelle, est précédé de jeunes pages ayant 1 epée nue 
à la main. Une paysanne de son choix le suit en qua- 
lité de reine, entourée de ses dames d'honneur, parées 
chacune d'un énorme bouquet. Deux prieurs accom- 
pagnent le roi un flambeau à la main. Des danseurs, 
des pages et des porte-drapeaux exécutent divers jeux 
ou danses au son du tambourin. 

Le roi de la pioche et toute sa cour précèdent la 
mairie à la procession. 

On attribue également l'usage suivant au roi René. 

Le jour de la St. Jean, les artisans de la confrérie de 
ce saint choisissent un d'entr'eux pour roi de la baso- 



(*) St. Yincens, mémoires sur l'état du oommwce de Marseille au 
XV» siècle. 



264 NOTES. 

che , cérémonie annoncée la veille par des feux de joie 
au son des cloches et des tambourins. 

Le roi paraît à la procession de la Fête-Dieu, en ma- 
gnifique habit à la française, le chapeau à la Henri IV 
à la main, et un manteau parsemé d'étoiles d'or sur 
ses épaules. Il est précédé d'un coureur , d'un porte- 
drapeau, d'un joueur de pique, de trois princes d'amour, 
de huit danseurs costumés à l'antique, et de deux pages, 
Pépée nue à la main. Derrière le roi , est un autre cou- 
reur qui marche avant la reine et ses dames d'atour. 

Les rois de la pioche et de la basoche étaient exempts 
de la milice l'année de leur élection. 

(16) Àrteluche ou Artelouche d'Alagonia, comte de 
Policastro, d'Agnali, etc., qui avait épousé Polixêne de 
Principatu,se dévoua ainsi que ses ancêtres à la mai- 
son d'Anjou, et suivit René en Provence après sa mal- 
heureuse expédition de Naples, abandonnant les riches 
domaines qu'il possédait dans son pays. 

Afin de l'en dédommager, René lui donna entr autres 
possessions, en 1443, la seigneurie de Meyrargues, cé- 
dée en 1290 aux comtes de Provence par les princes 
des Baux. Mais Arteluche., habitué à de vastes châteaux 
dans le plus beau pays de l'Europe , parut d'abord peu 
reconnaissant du bienfait de son souverain. Aussi, 
voyant Meyrargues, manoir élevé et percé d'une grande 
quantité de fenêtres: « On me donne, dit -il, un galU* 
nero ( gelinier ) pour trente mille ducats de rente! . » 
Le prince ne se bornant pas à cette première libéralité, 
fit présent à Alagonia de plusieurs autres propriétés, 
ainsi que d'un droit de péage à Tarascon. 

Ce fut à Meyrargues que ce courtisan composa un 
ouvrage imprimé sous ce titre: « la fauconnerie de Mes- 
« sire Artelouche de Alagonia, seigneur de Marnegues,, 



NOTES. a65 

« conseiller et chambellan du roy de Seciie. ( Poitiers 
en 1567, Par Enguilb de Marnef. Iii-4° ). 

On a remarqué que la terre de Meyrargues a été 
possédée par trois seigneurs poursuivis criminellement 
pour cause de haute trahison et de félonie. Boucicaut , 
Raymond de Beaufort, vicomte de Turenne et Louis d'A- 
lagonia. 

Ce dernier ayant été convaincu d'avoir participé à 
la conspiration des Espagnols contre Henri IV, fut con- 
damne à avoir la tête tranchée en place de Grève, et 
subit sa sentence le 19 Février 1603. Son corps fut 
coupé eu quatre quartiers, et sa tète envoyée à Mar- 
seille pour y être exposée. 

Louis d'Alagouia avait épousé Marie de Berton Gril- 
lon, la sœur ou la proche parente du plus loyal des 
Français. 

Jacques le Fouilleux, dont le traité sur la vénerie 
fut imprimé un an après celui d'Arteluehe., dit que le 
roy de la chasse « doibt venir à la défaite du cerf, en 
« beuvant, riant, et devisant des chiens qui ontle mieux 
« chassé, car ainsi, faisoient les bons et anciens prin- 
« ces amateurs de vénerie (*). » 

( 17 ) C'est ici le lieu sans doute de considérer René 
comme législateur, titre si honorable pour un monar- 
que, et qui semble le devenir davantage quand la pos- 
térité l'accorde à un prince dont la carrière fut si cons- 
tamment agitée. 

Les statuts qu'il a fait publier sont en très grand 



(*) Chronique de Provence, fol. GoG. — Vauprivas, fol. 192. — 
Moréri, tome i. tr ,foJ. i?> 7 . — Robert, état de la noblesse de Pro- 

vci ce.I, p 2G2 Ibid. III, p. 3. — Bouche I er , fol. 210. — 

Buiïi, hist. de Marseille, r- partie fol. 448. — Mézerai, liist. de 
1 rance. 



266 NOTES. 

nombre, et il serait superflu de les rapporter tous. Mais 
il serait facile de se convaincre que chacun d'eux est 
marqué au coin de la sagesse, de l'amour de la justice 
et de la connaissance approfondie du droit. 

a Les statuts de Provence, dit un habile jurisconsul- 
« te, sont des lois dérogatoires, ou interprétatives des 
« lois romaines qui fesaient le droit essentiel de cette 
(( partie de la France. »Dans l'origine, les Comtes les 
donnèrent de leur propre mouvement, ou sur la ré- 
quisition des états. 

René se lit représenter à plusieurs reprises toutes les 
lois émanées de ses prédécesseurs, sur l'objet qui l'occu 
pait. Il les fit transcrire, les médita, en retrancha ce qui 
lui sembla inutile, et y ajouta de nouvelles dispositions. 

Un de ses statuts le plus important et dont nous avons 
déjà eu occasion de parler, est celui qui concerne les 
curatelles et les tuteurs. ( Il est de 1 143 ) 

Regardant les consuls ou magistrats du peuple com- 
me les personnes les plus à portée de connaître les be- 
soins, et tous les individus d'une ville, René voulait 
qu'ils indiquassent aux juges ceux qui leur parais- 
saient capables de régir les biens des pupilles. 

Un motif semblable engagea ce prince à faire publier, 
en 1172, un statut par lequel les donations des sommes 
au-dessus de dix florins, (autres toutefois que les do- 
nations par contrat de mariage ) seraient faites avec 
l'approbation du juge, en présence de deux parents du 
donateur et de l'un des consuls. Il fallait en outre que 
le donateur fût examiné sur les moyens de suggestion 
qui auraient pu être employés de la part du donataire, 

Le statut de René sur les tutelles entre dans les détails 
les plus étendus sur celles confiées aux femmes. 

Les mères tutrices de leurs enfants devaient, si elles 
se remariaient, rendre leurs comptes avant leur se- 



NOTES. i6-j 

cond mariage, et faire nommer un autre tuteur qui 
ne pouvait être ni son mari ni le frère de celui-ci, à 
peine de la confiscation de la dot après la mort de la 
mère, et d'amendes pécuniaires à legard des délinquants. 

Les sindics, c'est-à-dire les consuls., avaient action 
pour faire désister le second mari de la tutelle, et il 
était défendu au tuteur d'épouser la mère de ses pu- 
pilles, avant d'avoir rendu ses comptes. S'il y contreve- 
nait, les mêmes peines étaient prononcées contre la 
mère et lui. 

Le législateur entre ensuite dans des développements 
dignes de sa sage prévoyance sur les formes dans les- 
quelles les comptes des tutelles doivent être rendus, sur 
l'entretien des pupilles, et la vigilance qu'on doit por- 
ter à leur conservation personnelle. 

Les lois données par René, pour régler les droits de 
succession, se distinguent encore par le même esprit 
de prévision et de sagacité. Elles remontent au 14 Dé- 
cembre 1436. 

En 1472, les états assemblés à Aix représentèrent 
à ce prince que la décadence des fortunes, la nature 
des biens, Wntérêt même de la Provence exigeaient qu'il 
n'y eut pas de partages trop multipliés dans les succes- 
sions. Le roi prenant cette demande en considération, 
voulut en conséquence, (sans porter préjudice au droit 
reconnu des pères et mères de disposer de leurs biens 
en faveur de tels de leurs enfants qu'ils désigneraient), 
que si le père ou la mère mouraient sans testament, 
leur filles .ou les filles de leurs fils déjà morts, ne par- 
tageassent pas également la succession des enfants mâ- 
les qui lestaient, mais qu'elles eussent seulement à pré- 
tendre une légitime sur les biens de leur père, mère, 
ou aïeul. 

Pour donner une loi explicative de la précédente, 



268 NOTES. 

Mené eu 1173, « après avoir, dit-il, assemblé son cou- 
(( seil., et pris l'avis des états, décida que si les enfants 
« mâles qui avaient exclu leurs sœurs de l'héritage du 
« père commun, venaient à mourir sans fils et sans 
« testament, les sœurs devaient leur succéder et ren- 
« Irer ainsi dans la succession paternelle. 

Les jurisconsultes savent combien la matière des subs- 
titutions présente de nombreuses difficultés., et com- 
bien il était délicat de déterminer dans quels termes 
une substitution devait tire conçue pour les compren- 
dre toutes. 

Le statut publié par René en I&56, résout ces ques- 
tions d'une manière lucide et satisfaisante. 

D'autres statuts de ce prince concernent le retrait 
lignager, la dot ou la donation constituée, et renfer- 
ment des règlements pour établir des formes sages, con- 
servatrices des propriétés et des personnes. Un d'eux 
porte que les procédures et les informations précé- 
deront toujours l'emprisonnement. Ln autre ordonne 
qu'un accusé emprisonné après l'information , doit être 
élargi sur le champ, si le délit imputé n'encourt pas 
une punition corporelle. 11 veut même uu'il le soit 
sans caution , si le délit est léger. 

La bonne foi qui est l'aine du commerce, parut 
exiger de René que les différents survenus pour fait 
de négoce , ne fussent point décidés par écrit} mais que 
les juges les terminassent sommairement, en appelant 
des marchands expérimentés, dont les avis devaient cire 
leurs guides. 

Ce prince disait à ce sujet: « Lbi de bonâ fide agitur, 
« non convenit de apicibus juris disputare. » 

( Là où il s'agit de bonne foi,, il ne doit point être 
question des subtilités du droit ). 

Ce fut dans une intention pareille, qu'unlsiècle après, 



NOTES. 3D 9 

les tribunaux consulaires furent établis par Charles IX. 
Le 17 Octobre 1148, René avait rendu une ordon- 
nance pour juge i* les contestations élevées entre la no- 
blesse et le tiers-état, au sujet des tailles. On ne con- 
testait point aux possédants fiefs, l'exemption de l'impôt 
pour leurs biens nobles et féodaux 5 mais on la repous- 
sait pour les biens qui ne l'étaient point d'origine. 

Avant de décider la chose, René nomma des commis- 
saires pour l'examiner avec soin, et voulut que les 
seigneurs contribuassent aux tailles pour les biens ac- 
quis , tant à titre onéreux , qu'à titre lucratif. On 
exempta ceux acquis ou à acquérir par droit de fief, 
comme par commise , confiscation et droit de prélations. 
Deux autres statuts de René permirent aux communes 
de faire établir les impositions qu elles croiraient né- 
cessaires , pourvu qu'elles fussent reparties à la plura- 
lité des voix dans les conseils des communes. 

( 11 voulait ainsi leur faciliter le paiementMes char- 
ges et des impôts. ) 

Une des premières ordonnances que fît promulguer 
ce prince, en arrivant en Provence en 1138, eut pour 
objet d'obliger chaque magistrat à jurer le maintien 
des lois et des immunités du pays. 

Ce serment devait être prêté par eux, sur les lieux 
mêmes , et entre les mains des consuls. Il désira par-là 
attacher les juges à leur patrie, et que leurs conci- 
toyens les regardassent plus encore comme les magis- 
trats du peuple, que comme des juges royaux. 

D'après cette loi qui ne cessa d'être en vigueur, Pala- 
mède de Forbin lui-même, nommé grand président de 
la chambre des comptes, jura, le i9 Mars i4G8, entre 
les mains des syndics d'Aix, l'observation des privilèges 
4e la ville. La peste qui y régnait alors empêchant les 



a 7 o NOTES. 

assemblées dans des lieux fermés, ce serment fut prêté 
sur la place des Prêcheurs. 

Cet usage respectable se soutint long-temps encore 
après la réunion de la Provence à la France, et le cé- 
lèbre Guillaume du Vair, premier président, ne se 
refusa point à jurer entre les mains du procureur du 
pays, le maintien des privilèges de la Provence. (*) 

« (18) Dès les temps les plus reculés, dit la statistique 
« des Bouches-du-Rhône, on vit les états de Provence 
« se former des trois corps constitutifs, le clergé, la 
« noblesse, et le tiers-état, et plus d'une fois sous nos 
« anciens Comtes, ces réunions ont rendu des ordon- 
« nances relatives à des objets d'intérêt public ou à la 
« levée et à la durée des impôts. On présentait ensuite 
« ces actes au souverain pour en obtenir la sanction et 
« leur donner force de loi. 

« Les états s'assembloient par ordre du prince ou du 
« grand sénéchal, qui y assistaient l'un ou l'autre. En 
« principe général, tous les évêques et abbés, tous les 
« dignitaires des églises cathédrales avaient droit de 
<( représenter le clergé. L'ordre de la noblesse y avait 
« aussi pour délégués, presque tous les gentilshommes 
« de la province., et de même que le clergé, ils n'a- 
« vaient droit à aucune indemnité. Le tiers-état se corn- 
« posait de députés nommés, dans des formes détermi- 
« nées, par les vigneries et par quelques villes qui 
« en possédaient le droit. Des frais de voyage leur 
« étaient alloués. 

« Quant à la manière de délibérer j elle était réglée 



(^*) Voyez registre de l'hôtel de ville d'Aix, année i{66. — Hist. 
du parlement manuscrite, année 1600. — Registrum potentia , fol. 
3o4- — Nouveau commentaire sur les statuts de Provence 177S, 1 
vol. in 4-°, par M. Julien. 



NOIES. 271 

« ainsi: Le président prenait alternativement le vote 
« d'un membre du clergé, d'un gentilhomme ou d'un 
« député, jusqu'à ce que tout le clergé eut opiné. La 
« même marche était alors continuée entre MM. de 
« la noblesse et les communautés, ensuite les Vigueries 
« votaient suivant leur rang. » 

(19) Ce fut le 16 Novembre 1 477 que René publia les 
statuts des prud'hommes pêcheurs qui ont religieuse- 
ment conservé la tradition d'une bonté toute paternelle 
et se plaisent encore à raconter à leurs descendants les 
souvenirs transmis par leurs pères. 

(René leur avait cédé le port dit Mourgion, en toute 
propriété, en leur accordant en outre des privilèges très 
importants pour eux). 

Les prud'hommes sont chefs et magistrats des patrons 
pêcheurs et possèdent des archives particulières. Leur 
costume de cérémonie, semblable à celui qu'on portait 
à la fin du XVe siècle, consiste en un manteau noir, 
le chapeau à la Henri IV, uneépée courte et large, et 
des guêtres au lieu de bottines. 

Les prud'hommes président leur tribunal tous les di- 
manches, et celui des pêcheurs qui a quelque plainte à 
former, jette deux sols dans un coffre nommé la boîte 
de St. Pierre. Son adversaire, sommé de comparaître, 
en fait autant, et l'on cherche alors toutes les voies pos- 
sibles pour arriver à une entière conciliation. Mais si 
l'on désespère d'y parvenir, le premier prud'homme 
ayant pris l'avis des autres, prononce ainsi la sentence 
qui est toujours sans appel « La loi vous condamne. » 
On s'y soumet sans murmurer (*). 

(20) Marguerite de Lorraine, née en 1463 ( ou plutôt 
en 1468 ) était filleule de Marguerite d'Anjou. 

(*) Précis historique sur le roi René, par le comte Christophe de 
Villeneuve-Barge mont. 



ï-jï NOTES. 

Après la mort de leur *aïeul, René II le remplaça dans 
les tendres soins que ce bon prince prodiguait à sa sœur, 
et lui fit épouser à l'âge de vingt-cinq ans (le 1 4 Mai ï 488) 
René duc d'Aleneon. 

Marguerite étant devenue veuve, embrassa, en 15 18, 
l'ordre de St. François d'Assise, et trois ans après, le 
1 er ou 2 Novembre 1521, elle mourut en odeur de 
sainteté. 

Le tombeau de Marguerite fut ouvert le 19 Octobre 
16 14, en présence de Jacques Camus de Pont-Carré, 
évêque de Sèez. Ce prélat reconnut « que le corps était 
« entier, les yeux, la boucbe, les oreilles et les joues 
« fermes. Le cœur parut sans corruption quoique se- 
« paré. (On dit qu'il fut transporté à Argentan), » 

Louis XIII promit alors d'écrire au pape afin d'obte- 
nir la permission d'bonorer Marguerite de Lorraine 
d'un culte public. On ignore ce qui l'empêcba de suivre 
ce pieux dessein. 

L'Archiduchesse Marie Louise fit, en 1812, l'acqui- 
sition d'un des bréviaires de cette vertueuse princesse 
dont la devise était: 

Vanité des vanités! 

Et toute chose vanité (*). 

(21) Jean des Martins_,oudesMartens, né a Aix, avait 
été dans sa jeunesse avec Louis de Bouliers et Pierre de 
Peauvau, l'un des ambassadeurs chargés de négocier 
le mariage de Louis III d'Anjou et de Marguerite de 
Savoie. 

Ce prince l'avait nommé (le 20 Août 1425) avocat et 



'*) Voyez aussi liist. de la ville de Toul,p. $87. 



iNOTES. 27 ï 

procureur-royal. En montant sur le tronc, Kenc le con- 
firma dans ces charges, le 12 Janvier 1437, et y ajouta 
celles de conseiller et de maître rational. 

Le 15 Janvier 1443, ce monarque investit Jean des 
Martins de la dignité de juge mage, et l'année suivante 
(8 Mars 1444), il l'éleva à celle de chancelier garde des 
sceaux j que ce ministre occupa avec distinction pendant 
plus de trente ans. 

(11 reçut cent vingt-cinq florins d or de gages, et René 
l'appelait son très chier et féal ). 

Louis XI passant à Lambesele 10 Mai 1447, à l'occa- 
sion de son voyage en Provence, distingua Jean des 
Martins, auquel il donna le titre de conseiller en son 
grand conseil. En 1459, René le députa avec Louis de 
Beauvau et Charles de Castillon , pour traiter du ma- 
riage de Jean d'Anjou son fils, avec la fille du comte de 
Foix. 

Le testament du chancelier des Martins, qui avait 
épousé Marie de Barthélémy, porte la date du 10 Jan- 
vier 1475. Il mourut cette même année, et fut inhumé 
dans la chapelle des saints apôtres qu'il avait fait cons- 
truire à la cathédrale d'Àix, au devant de l'autel en 
marbre, dédié à l'Incarnation. 

Sa nombreuse famille était représentée à genoux sur 
son mausolée, les hommes d'un côté, et les femmes de 
l'autre , tous dans une attitude suppliante. Le chance- 
lier en longue robe était à la tête des premiers , et 
Marie son épouse , à la tête de ses filles. Ce mausolée 
était curieux, dit-on, comme retraçant les costumes de 
cette époque. 

René fut parrain de l'un des fils cadets de Jean des 
Martins, qui devint commandeur de St. Jean de Jérusa- 
lem, et fut enseveli dans l'église de cet ordre a \ix. 
Son frère aîné Marcon, élu Viguier de Marseille en 
Tome ru. Il) 



> : 4 NOTES. 

1462, épousa le 28 Octobre I46U, Catherine d'Arlatan, 
tille de Jean, maître d'hôtel du roi qui, à cette occasion 
envoya de riches présents à la mariée. Marcon a conti- 
nué la postérité de cette honorable famille dont les ar- 
mes étaient: « d'azur, à une colombe d'argent volant 
<( en fasce, portant en son bec un rameau d'olivier de 
« Sinople (*), » 

(22) Un acte du 15 Octobre 1433 fait mention de 
Jean Binel, seigneur de Tessé, en qualité de trésorier 
d'Anjou. Il était né à Saumur et avait été professeur de 
droit à Angers où dans la suite il remplit les fonctions 
de maire. « Il fut aussi docteur es lois, juge ordinaire 
« d'Anjou, et chancelier d'Alençon. » 

Dans un compte qu'il rendit en i486, on trouve la 
note d'une dépense à laquelle l'Anjou fut taxée pour la 
représentation du fameux mystère de la passion, com- 
posé et arrangé par Jean Michels d'Angers. M. de Gai- 
gnat et le père Montfaucon, qui ont donné le dessin 
du tombeau de Jean Binel, se sont trompés en plaçant 
>a mort en 1464. 

Nous possédons l'original de la lettre citée dans le 
texte et qui n'avait point été imprimée. Jean lîinel eut 
un fils nommé François, aussi juge d'Anjou, et mort le 
8 Janvier 1519. On plaça cette singulière épitaphe sur 
sa tombe: 

Si le juges tant modernes qu'antiques. 
Pour bien juger et suivant les cantiques 
Des droits et lois . ont pris sur terre nom , 






'*, Papon Ht, p. 4;9- — Artefeuil, hist. hér. tome il. p 
- Robert, état d< la noblesse de Provence II. p. 34^. — Louvet 
a<W. et ill. r>»" partie, p. 28h. IT p. 489. — DeHaiize, hist. ma 
nutcr te de Ja vi.ie d'Aix, p 6- \. 



NOTES. %i& 

Requérant loz. gloire bruyct et renom, 
Part en aura, d'Anjou le noble juge, 
François Einel, car ainsi que je juge, 
En son juger , si droictement jugea, 
Qu'à juste droicr, le nom de bon juge a.. 
Le doulx Jésus ^ tant par dits que par faict, 
Des bienheureux lui doint le lieu parfaict.. 

( Epitaphes et monuments d'Angers, mss. ) 

Les armes de Binel étaient: d'argent à l'aigle eployeè 
de gueules (*). 

(23) Ce fut lévèque Conrard Bayer qui fit les frais 
de cette représentation à laquelle il invita toute la no 
blesse lorraine, celle du Palatinat du Rhin et des pro- 
vinces environnantes. 

Voici ce qu'en rapportent les chroniques du cure de 
St. £uchaire (Faroissede Metz ): 

«Lan 1437 le 3 Juillet, fust faict le jeu de la Passion 
« en la plaine de Veximel et fust faict le parc d'une 
( très noble façon, car il estoit de neuf sièges de haut, 
« emy comme degrés. Tout autour, et par derrière., es- 
'<■ toient grands sièges et lon^s, pour les seigneurs et 
<( les dames... et fust Dieu, ung sire appelé le seigneur 
« Nicole de Neuf château, lequel esto;l curé de Metz, 
« (lequel joua ensuite le rôle de Titus dans le mystère 
« de la Vengeance , exécuté à Metz le 17 Septembre 
« 1437...) ie [uel fust presque mort en croix, et convint 
« ( il fallut ) que ung aultre prestre fut mis en la croix 
« pour parfa.re le personnage du crucifiement pourer 

« jour. » 

(*) Recherches historiques sur Saumur, II, p. l"j\. — Rechercha 
historiques par Moelhcy, p. 2^. — Hist. du théâtre français , tome 
II , p. 2Ç)r. — Montfauron, monnmeuts de la monarchie française ■ 

Ï8* 



9. : C> NOTES. 

h Et le lendemain, le dit curé de St. Victor, pariit in 
m Résurrection et fist très haultement son personnage. 
« Et ung aultre prestre qui s'appeloit messire Jehan de 
« NiceVî qui estoit chapelain de Mestr ange, fust Judas. 
« lequel fust presque mort, en pendant, carie cueur lui 
a faillit, et fust bien haslivement despendu et porté en- 
ce voye... » Et- estoit la bouche de l'enfer, très bien 
« faicte, et avoit deux gros yeulx d'acier., et fust ung 
« clerc appelé Fourcellé, maistre du dit jeu., et on fisl 
« mettre des lanternes aux fenêtres, tout le diet jeu 
« durant. » 

Le comte Antoine de Vaudémont, la comtesse de 
Sarrebruche, Henri de la Tour, Baudoin de Fléville 
abbé de Gorze, le conseil de Bar et de Lorraine e!c. etc.. 
assistèrent à ce mystère (*). 

(24) Ce Jean Michel ( qu'on a confondu avec Févê- 
que d'Angers du même nom, secrétaire d'Yolande d'A- 
ragon, et mort en 1447 ) était né à Angers où il exerça 
d'abord la profession de médecin qu'il abandonna pour 
se livrer entièrement à la poésie. 

Charles VHI passant en Anjou, le prit en affection, le 
nomma son conseiller, et l'emmena avec lui en Italie. 
Jean Michel mourut très regretté du roi, le '29 Août 
1493, à Qniers en Piémont. 

Voici le titre de son premier mystère, dont plusieurs 
éditions attestent les succès: 

a Cv commence le mystère de la passion de notre 
« Sanlveur Jhésus-Christ , faict par très éloquent el 
« scientifique docteur, maistre Jehan Michel, lequel 
a mystère fust joué à Angers moult triomphalement 
u et somptueusement, en l'an i486, à la fin d'Août. » 
(Chez Jean Briard à renseigne des trois pucelles i486: 

f* Mlis*. du théâtre français. M , p a85. 



notes. 277 

Idem en 1490 chez Antoine Vérard, in-f°. goth. Idem 
en I4D9. chez le même, orné de quarante tableaux peints 
à la gouache, Id. une autre édition sans date. ) 

Le mystère de la Résurrection est entièrement com- 
posé par Jean Michel. 11 fut imprimé à Paris, chez 
Antoine Vérard, libraire, « demeurant sur le pont 
(( Nos Ire-Dame, à l'enseigne de St. Jehan l'évangéliste, 
« au 1 er pillier devant la chapelle où Ton chante la 
« messe de MM, les présidents. » 

C'est un in-f° goth. de cent trente-deux feuillets conte- 
nant environ vingt mille vers. Ce mystère, très curieux 
par les notes qui annoncent comment il doit être joue, 
se trouve aussi manuscrit en vélin avec des miniatures (*}. 

(25) Comme on devait célébrer une grande messe 
ce jour-là, on trouve dans les registres de la cathédrale 
de St. Maurice, qu'on fut obligé de l'avancer, et de re- 
tarder les vêpres, afin que les chanoines et les chantres 
pussent assister à cette fameuse représentation. Elle pro- 
duisit un tel effet, que dans la suite cet ancien mystère 
ne fut plus joué que conformément aux éditions de 
maislre Jehan Michel. 

Le mystère de la passion est divisé eu trois journées, 
et commence à la naissance de N, S. 

Satan, auquel on vient l'annoncer, répond tout 
surpris : 

\ous eonnoissons bien^ en effet, 
Sa mère, ses an tes, cousins, 
Parents, parentes et voisins. 



(*) Lacroix du Maine, foi. 2^8. — Curieuses recherches sur le» 
écoles de médecine. St. Gelais et Kiuian, r>. iyï&» — bibl. du théù- 
Ire français, p. 5b. — Massieu, p. 3 ',6 —De Bure,l>ibl. instruc- 
tive, tome I. tr , p. 5.^,549. — Add. manuscrites de M. Gaignal: 
îust. du théâtre français 11 , j>. Si;, §22, 



■j 7 8 NOTES. 

4Jui sont du coste de sa mère. . 
Mais pour lant que touclie le père , 
Jamais enfer ne le cogm 

La scène ayant changé, et représentant les noces de 
€ana , un des serviteurs accourt fort tristement dire à. 
rassemblée : 

Il n'y ii plus de vin ez pois, 

On lui répond : 

Veici très maulvaise nouvelle. . . 
C'est assez pour perdre propos. . 

N, S. ayant alors ordonné de remplir les urnes d'eau,. 
Mariasse, l'un des serviteurs., s'écrie : 

. . . Nous fournirons 

Plus deaue que nous n'en beurons. . ,, 

J -, n'en pens^ mouiller mes dents. . . 

Abyas, autre valet, s'exprime ainsi après le miraclsy 
en parlant de Jésus : 

Si savoye faire ce qu'il faict, 
Toute la mer de Galilée 
Seroit en tost, en vin muée. . . . 
Et jamais sur terre n'auroit 
Goutte d'eaue. . . ne plouveroist 
Rien du ciel que tout ne fut vin. 

Le traître Judas est représente dans ce mystère sous 
les plus effrayantes couleurs... Après avoir tué son pro.* 



NOTES o;q 

pre père Rubeu sans le connaître., il tombe dans des 
accès de rage , et s'écrie : 

Raige, restrainte redoutable - 
Rendant redoubtée renforcer. ■ 
Raige enraigée, tant rageable, 
Dont raige rageant, me rend forcé. . 
Faut-il qu'en m'esforçant mesforee, 
F.t que de force renforcée. 
Je forcené, et que me proforce, 
V forcer ma fin forcenée. 

Son testament est affreux, et sa lin horrible. 

Le mystère de la Vengeance était après celui de la 
Passion, une des moralités le plus à la mode, ainsi que 
le mystère d? Nicodême. 

<( Dans le premier, paraissoit très gentement la cité 
« de Hiérusalem et le port de Jafté. 

« Au second, on voyait le Lazare, quj sera habillé 
« bien richement en estât de chevalier, et oiseau sur 
« le poing , et bravement mainera ses chiens derrière 
« lui. » 

Le mystère de la Résurrection composé par Jean Mi- 
chel et joué devant René, renfermait aussi les scènes de 
l'Ascension et de la Pentecôte . ce qui le divisait en trois 
journées. 

I.° « N. S. J. C. estant en croix , finira quand les fem- 
« mes courront achepter les oignements,, et seront re- 
k tournées de chez l'apothicaire devant Nostre-Dame. 

( l. n « A la journée de la Pentecoste, doibt descendre 
( le Saint-Esprit, ayant hrandons de feu, artilicielie- 
« nient faicts par eaue-dc-vie , et doibt noblement tles- 
«. cendre en la maison du Cénacle, sur les femmes et 
« apôtres qui alors doivent estre assis, et tant comme il 



a8o NOTES. 

« descendra, se doibl faire un tonnoire (tonnerre) d-'or- 
k gués au cénacle , et qu'ils soyent gros tuyaulx bien 
« concors ensemble et en doulceur. .. Sur cliascun 
« d'eulx , doibt cheoir une langue de feu, et seront 
« vingt-un en nombre*, et ce faict, ils chantent: Vetii 
« creator spiritus. » 

Ce mystère était entremêlé de plusieurs chansons 
du temps: 

Or escoutez mes bonnes gens. . , 
Moult vaut femme en fait et dits, 
Soit riche, basse ou haulte. 
Mariez-vous grands et petits, 
Vous verrez si c'est faulte. . . 
Verdure le bois. . . verdure 

(26) Jean du Prieur ou le Prieur composa aussi le 
mystère ou le jeu des trois Rois, et la nativité de N. S. 
vers Tan 1450. Mais on ignore l'année de sa naissance, 
comme celle de sa mort. 

Son mystère du roi Advenir se trouve manuscrit, in- 
4°, très épais, à la bibliothèque royale. Il contient qua- 
tre-vingt-deux feuillets pour les deux premières jour- 
nées, cent dix pour la seconde, et près de dix mille vers. 

« S'en suist le mystère du roi Advenir ouvré par 
« Jehan du Prieur, dit le Prieur, mareschal-des-losgib 
« du roy de Secile, René-le-Bon. » 

L'ortographe du nom du héros varie beaucoup. C est 
Advenir Avenir, Avennîr, Abhénir, etc. 

L'auteur s'exprime ainsi dans le prologue : 

... Il est vrai que le noble roy 
René, que Dieu veuille garder, 



1N0TES. 281 

Fist mettre en faiet par arroy, 

En prose pour le regarder , 

S'avisa pour plus augmenter , 

La vie du roy Advenir , 

Que ung mystère en fusl ouvré, 

Pour jouer au temps à venir. 

Lors pour expédier ce faiet, 

Afin que plutost fust par faiet, 

( Quoique bien eust trouvé meilleur ) 

Luy ayant au vouloir parfaict, 

Il appela ung sien varlet 

De chambre nommé le Prieur , 

Comme peult faire son seigneur. 

11 le fist de ce faiet acteur , 

En lui commandant de l'ouvrer. . 

Ce point , priant le créateur 

Que de tout le voulut garder. 

Après avoir déclaré le motif et l'ordre qui Pont 
obligé à composer ce mystère, Jean le Prieur faisant 
parler à la troisième personne l'acteur qui le repré- 
sente, ajoute pour sa justification : 

Cette matière commença 
Et son pauvre sens amassa , 
Au vouloir Dieu. . tant y ouvra , 
Comme icy veoir on le pourra.. 
Mais que Dieu nous preste santé , 
S'il est mal faiet et bien joué, 
Ou bien ouvré , et mal donné. . . 
Plaise vous, prester audience. . . 
Toutefois , est tant labouré 
Que veez cy le livre achevé , 
Tout prest à jouer , et commence. . 



a82 NOTES, 

La première journée s'ouvre par une députation de 
chevaliers envoyés par le comte d'Alagone au roi Al- 
phonse , pour lui demander sa iiile. . Ce prince l'ayant 
fait appeler, lui explique ainsi le sujet du message qu'il 
reçoit : 

Ung comte y a 

( Ne sçais qu'il est ) 

Qui vous demande en mariage, 

En son langaigc 

Il dit qu'il est 

Plain d'héritaige , 

De grand ligna igc, 

Ne sçay que c'est. 

11 m'est avis qu'il est nomme 

Par son nom comte d'Alagone, 

La princesse qui n'a eu jusqu'à ce jour aucun pen- 
chant pour le mariage, se refuse encore à en entendre 
parler. Les ambassadeurs rapportent sa réponse à leur 
maître qui, outré de colère, assemble aussitôt ses trou- 
pes et vient assiéger le roi Alphonse dans sa capitale. 

La princesse consent, pendant ce siège, à accorder 
une entrevue au comte d'Alagone, mais cet audacieux 
amant lui dit : 

Par Jupiter! je vous aurai! 

LA PRINCESSE, 

Par Jupiter!, pas ne sera veoir ( vray.) 
Je me ferois plustot ardeoir, (brûler) 
Par Vénus la banne déesse. . 



M)TES. a$5 

lis se séparent plus mécontents que jamais l'un de 
l'autre, la guerre continue, Alphonse perd la vie dans un 
combat, et sa iille n'en persiste qu'avec pi us -de force 
à rejeter l'alliance de son meurtrier. LeroiAvennir,son 
allié, cherche en vain à la persuader, et le comte re- 
tourne dans ses états. 

Peu de temps après, de bons religieux prêchent la 
foi au peuple d'Alagone, plongé jusques là dans les té- 
nèbres de l'idolâtrie, et le comte voyant des astrologues 
païens confondus par les arguments de ces pauvres 
moines, se converlitlui-même ainsi que deux chevaliers, 
l'un grec nommé Gadijjer, et l'autre égyptien appelé 
Carbaranl. 

Le peuple d'Alagoneest si loin d'imiter ces pieux exem- 
ples, qu'un messager des dues d'Egypte et de Grèce s'é- 
tant adressé à un laboureur pour savoir ce que sont 
devenus les deux chevaliers et les religieux, en reçoit 
cette réponse: 

Le diable les puîst emporter!. . . 
Depuis leur sanglante venue., 
Jai par eulx ma femme perdue. . 
Je ne sçay où diable elle est. 

Élevé dans le paganisme et irrité des progrès rapides 
des prédicateurs évangél ques, le roi Avennir enjoint 
alors à son prévôt Barbaran, de lui amener tous les 
chrétiens dont il pourra se saisir. 

Le prévôt part aussitôt avec Aggrepat, Malengro- 
gné, et Bray de Fer ses archers: il découvre les ermi- 
tes, les arrête et les fait conduire devant le roi ainsi 
que plusieurs nouveaux convertis. 

(Et icy, dit l'auteur, abattent rermilaige et les dya- 
bles leur aydent). 



'i84 KOTES. 

Avennir recuuiiaissant le comte d'Alagone, les deux 
chevaliers et la femme du laboureur parmi les prison- 
niers de Barbaran, entre en fureur, fait appeler le 
bourreau, et lui ordonne de mettre sur le champ à 
mort les apostats. 

Si j'y faulx, faicies-m'en autant, 
répond l'exécuteur des hautes œuvres. 

Mais pendant les apprêts du supplice, la reine des 
Indes expire en donnant le jour à un prince. Son époux 
Avennir chante alors une complainte, et va consulter 
ses astrologues qui lui prédisent que Josaphat son fils 
nouveau né, embrassera un jour le christianisme. . 

Afin de prévenir un aussi grand malheur , ils lui 
conseillent de le faire enfermer dans une tour écartée, 
avec un seul maître d'école qui prendra soin surtout 
de lui inspirer la plus profonde horreur pour la religion 
chrétienne. C'est la fin de la I Ajournée. 

La seconde commence par l'arrivée des ducs de Grèce 
et d'Egypte, résolus à faire endurer les plus cruels 
tourments à leurs deux chevaliers. 

Le duc Égyphan ayant ordonné au bourreau de cou- 
per en deux le corps de Carbaranl, ce malheureux 
martyr s'écrie après celle horrible exécution : 

Jhésus! Jhésus! 
le pnÉvosT (au duc.) 
Or escoutez... 
Véez cy merveille monseigneur L. 
Aggrepat (frappant de nouveau le chevalier): 
El je croy que vous vous tairez?.. 

CARBA.RANT. 

Jhésus! Jhésus! 

LEDUC ÉGVPT1AJN (cslOUHe) 

El escoutez-.. 



NOTES. o.S5 

Je suis de ce faict effroyczL » 

carbarant 
Plaisance! mon Créateur!.. 
JhésusJhésus! 

Pour achever le miracle, ^t. Michel el St. Gabriel 
viennent enlever les âmes des deux martyrs. 

Un des principaux chevaliers du roy Avennir, témoin 
d'un pareil prodige, prend alors la résolution de se 
taire baptiser, malgré Satan qui, déguisé en taureau, 
emploie toutes ses ruses pour l'en détourner.." eticy, 
« dit le mystère, y aura ung cuir de bœuf dont Satan 
t< sera battu el il tombera eslendu à terre et tous les 
« dyables ensemble le battront et l'entraîneront aux 
c enfers. » 

La scène ayant changé, on voit le prince Josaphat 
appuyé sur une fenêtre de sa tour, regardant un tem- 
ple des idoles > el adressant à son précepteur ces ques- 
tions embarrassantes sur les faux dieux: 

JOSAPHAT 

(Jui les a faict, ne charpenté? 
Vous goitres?.. 

lf maître d'école. 

Ouy sans donbtance.. 

JOSAPHAT. 

Et comment ont-ils donc puissance 

he moi former? . . puisque entre nous. 

Les avez faicts à vos semhlancesi' 



•0&6 NOTES. 

Poussé à bout, le magister se contenlc de répondre": 
Sus monseigneur, retrairons-nous. 

Sur ces entrefaites, le prévôt du roi des Indes s'e- 
tant emparé de deux nouveaux ermites établis dans la 
forêt d'Alagone, Avennir les fait jeter l'un et l'autre au 
milieu d'un feu ardent. Mais quel est son étonneinent 
en voyant le brasier s'éteindre, et les flammes s'élancer 
sur les bourreaux. La barbe du roi en est atteinte elle- 
même, et il s'écrie plein d'effroi: 

Ay! SaturnusI. ay.. à la mort! 
Que mauldite soit la lignée!. 
Hàrol. j'ai la barbe grillée, 
Maulgré Appollon.... 

Un des chevaliers prenant la parole veut en vain le 
supplier de pardonner à ces religieux, en faveur des 
quels le ciel semble avoir opéré un miracle. Non, non 
répond Avennir, 

Ma barbe ne puys oublier.. 

Je l'ay biùlée, jusques aux os.. 

Il ordonne alors qu'on coupe les jambes à l'un des 
ermites, la tête à l'autre, et qu'on les place ainsi mu- 
tilés sur l'autel des faux dieux. 

Le roi va ensuite visiter son fils Josapbat, qu il con- 
fie au duc Egyptian, en lui recommandant par-f]e; r us 
tout de ne jamaij parler de maladie ni de moit de- 
vant lui. 

Mais malgré leurs soins, ungpôvrç très caduc par- 
vient à s introduire auprès du jeune prince auquel il 
annonce sa fin prochaine. Josaphat surpris, l'interroge. 



NOTES. iSn 

et le pauvre lui explique ee que c'est que la mort, le ju- 
gement dernier et l'enfer, ee qui le remplit d'épouvante. 

Dieu ordonne alors à Barlaam d'aller l'instruire dans 
la véritable religion. 

La troisième journée montre ce prophète qui, déguisé 
en marchand, convertit le prince à la foi et lui donne 
unehaire avec une robe grise. 

Zardain, valet de chambre de Josaphat, très surpris 
de le trouver vêtu de la sorte, court en avertir le roi 
son père, qui exige de trois maîtres delà loi, qu'ils dis- 
puteront devant son fils contre trois chrétiens sur les 
points de leur croyance. Il espère par ce moyen détour- 
ner Josaphat de la résolution qu'il a prise. 

Le sage Nator ayant victorieusement réfuté les 
pavens, Vvennir dit aux maîtres de la loi qui se tai- 
sent... 

Tomment, estes- vous ruez sus?.. 
Seigneurs, que ne répondez- vous? 
Et qu'est ceci?., vous rendez- vous? 
Eh heaulx seigneurs et qu'est-ce adiré? 

t. f. fer nociF.uR (conse : ]ler du roi Alphonse.) 

Quanta moy, je ne scay que dire... 

Il ne dit que la vérité.. 

11 ne se peut autrement faire.... 

le roi (au bourreau.) 

A c? coup, qu'ils soient despêchez, 
A tous les trois les yeulx crevez. 
Sans attendre ne grain ne goutte.. 
\ffin qu'ils n'y voyent plus goutte, 



i88 NOTES. 

LE I er DOCTEUR. 

Miséricorde!., très chièr sire!.. 

Hélas! pourquoi suis-jevenu 

A ceste disputâeion?.. , 

Mon luminaire j'ay perdu!... 

Ne sachant plus quel parti prendre pour ramener 
son fils, Avénnir rassemble son conseil, qui n'imagine 
rien de mieux pour le séduire, que de lui envoyer de 
jeunes et jolies damoiselles\ on engage à cet effet la fille 
du roi Alphonse à aller se présenter à lui avec les plus 
aimables de ses compagnes. 

Tandis qu'elles se préparent à ce nouveau rôle, 
Avennir se rend au temple, suivi de toute sa cour, pour 
y voir la tète de l'ermite placée sur l'autel. . . Cette tête 
parle alors, et confond le roi de plus en plus. Un de ses 
ministres espérant de le délivrer de ses discours, dit à 
la tète de se consumer dans le feu , si le Dieu des chré- 
tiens est le véritable. Aussitôt, celui qui est au fond 
remplist la teste de carton d'étoupes et de salpêtre, 
sans qu'on s'en aperçoive... La tète paraît en feu, et 
se réduit en cendres. 

Au milieu d'un tel prodige, l'obstiné payen étant 
averti que la jeune princesse se rend à son ordre, la 
laisse avec Josaphat, après l'avoir engagée à employer 
toute son habileté pour le tirer de sa mélancolie. 

On ne peut transcrire ici les déclarations qu'elle 
adresse au prince, ni ses danses , ni ses chansons- 
nous dirons seulement que nouveau Joseph, Josaphat, 
fortifié par la grâce, non-seulement résiste à chaque ton- 



NOTES. 289 

tative de séduction, mais réussit à convertir lui-même 
les jolies payennes. 

Touché de F exemple que lui donne son (ils, A\ennir 
reçoit à son tour le baptême, meurt peu après, et Josa- 
phat ayant abdiqué, se retire dans un ermitage, où les 
démons cherchent à le tourmenter de nouveau. Il le? 
éloigne par la prière, termine ses jours dans la plus 
profonde retraite, etl'évêque de Sanor étant venu cher- 
cher son corps, le mystère finit par cette cérémonie. 

Parmi les autres moralités composées sous les yeux 
de René, on peut citer encore celle des Actes des Apô- 
tres, par les deux Greban, dont le roi de Sicile était 
le protecteur. Elle fut représentée à Angers et au Mans, 
et passait pour une des plus belles et des mieux 
versifiées. 

Le mystère de S. le Barbe, en cinq journées cl à qua- 
tre-vingt-dix-neuf personnages, est aussi une des plus 
curieuses pièces de ce genre. Il n'existe pas de plus bi- 
zarre assemblage de tous les traits de l'Écriture Sainte 
et de la Mythologie. Mais le mystère qu i dut exciter 
le plus vif intérêt au XV.e siècle, est celui delà France, 
<c représentée en forme de personnaiges au roy Char. 
u les VII, pour le glorifier ez grâces que Dieu luia faicts 
a pour lui, et parlant ensemble en forme de dia- 
« logue. » 

Chaque baron dit deux couplets, Fun après l'autre, 
savoir : « Barbazan, dEstouteville, le maréchal de Bous- 
« sac,Gaucourt,Potonde Saintrailles ,Lahire, Amadoc de 
« Vignolle son frère, Jehan de Erezé, Famiralde Coètivi ? 
u Robert de Floque, le comte d'Aumale, le comte de Bu- 
te chan, le comte Douglas, le sire de Gamaches, le baron 
« de Coulonces, le connétable Artur de Richemont, le sire 
« Dorval,le comte du \Iayne, Pierre de Brézé, Dunois, 

ToruE m. 1^ 



i 9 o NOTES. 

le comte de Foix, le sieur du Beuii, le sire de Loheaa 
et Juaehin Rouault. 

On ignore entièrement Vannée où ce mystère fut 
composé, et le nom de son auteur. Il n'a jamais été im- 
primé , et on ne le connaît que par le témoignage de 
Duverdier, qui avait eu communication du manuscrit 
original. (*) 

(27) On attribue ce mystère à Simon Bougoin, Bour- 
goinou Bourgoing. Il fut imprimé chez An. Vérard, in- 
4o, sous le titre « de l'homme juste et de V homme 
« mondain j avec le jugement de l'âme dévote et 
« exécution de la sentence. » 

Il existe un autre mystère sous ce titre: « Moralité de 
« l'homme produit au monde, qui demande le chemin 
K du paradis, où l'on va par neuf journées-, I.o de nature 
<( à péché ; 2.° de péché à pénitence, passant par le li- 
u béral arbitre ; 3.° aux divers commandements ; 4.° aux 
(( conseils; 5.° aux vertus; 6.° aux sept dons du St. Es- 
te prit; 7.° aux béatitudes; 8° aux fruits du St.-Esprit; 
« 9.° enfin, au jugement dernier et paradis. » 

Le prologue de L'homme mondain avertit: « qu'est à 
« noster , que de la terre sortiront deux enfants tout 
« nuds, comme esffroyez et esbahis , regardant le ciel 
<c et la terre. . . Et ung peu après viendra la Terre bien 
u secrettement entre eulx deulx, et en prendra à chas- 
« cune main ung, et en les tenant, parlera à eulx, en 
les engageant d'abord à persister dans les voies de la sa 
gesse. Les présentant ensuite au monde, 



(*)Uist. du théâtre français. II, p. 373,540. — Bibl. du théâtre 
français I. er ,p. 35. — Manuscrit, N.° ^33^. Bibl. royale, fonds 
de Caugé. Lacroix du Maine, bibl. française, p. 456. — Duverdier 
fol. 899 cjuo 



NOTES. igi 

Noble prince, ( lui dit-elle ), et maistre excellent. 
Qui de tes biens donner n'es lent. 
En déclarant que je t'amaine, 
Ici ces deux pôvres humains. 

Le Monde les envoie alors à Fortune , « et la Terre s'en 
« va., en façon qu'on ne scay ce qu'elle devient. 

Fortune ayant donné de beaux habits aux enfants 
qu'on baptise, Innocence s'en empare, en les confiante 
ses deux filles, Enfance et Adolescence. Cognoissance 
arrive ensuite pour les élever. 

Mais Satan qui veut les faire tomber dans ses pièges, 
rassemble ses satellites, et Ton entend un colloque ani- 
mé entre Lucifer r Astarot et Belzébuth, puis ils se sé- 
parent, « bruyant chascun de leur costé. » 

Perdition, appelée pour débaucher les jeunes gens, 
leur chante plusieurs rondelets et ballades, avec Ava- 
rice, Gloutonnerie, Envie, Paresse, Ignorance et Orgueil, 
qui dit: 

Je suis gent et joli, 
Propinet et poli. , . 
El de très hault parage. . • 

Cependant, deux anges veillent sur les enfants aux- 
quels Dieu a, de son côté, envoyé toutes les vertus, tan- 
dis que le prince des enfers les entoure de tous les vices. 
Bonté et Justice invoquent surtout l'Éternel, afin qu'il 
facilite à leurs protégés le chemin de salvacion. 

Mais lorsque le juste remercie son ange gardien, le 
mondain s'ennuie de ses discours. Les vices arrivent 
déguisés, et prêchent leur morale séductrice \ le juste 
doute... le mondain est enchanté. 

« Les dvables commencent alors à-parler,etle juste en 

19- 



2 rp KOTES. 

« est tout esfroyé, quoique sou frère soit charmé de leur 
k voix. » Raison cherche en vain à intervenir dans ces 
débats, dont elle prévoit les suites; Outrecuidance la re- 
pousse, et s'adi essant aux jeunes gens, leur dit: 

Pauvrez malheureux assotez, 
Voulez-vous ces deux radotez, 
Et ces pôvres bigotes croire !. . 
Raison est une orde punaise... 

Le juste s'éloigne avec horreur... Le mondain s'aban- 
donne aux vices qui Oattent ses passions, se livre à Trom- 
perie, à Avarice, à Simonie et à Usure, afin de s'enrichir 
promptement. Les Vertus et Miséricorde cherchent 
inutilement à le retirer des bords du précipice , en lui 
envoyant Adversité, Nécessité et Pauvreté , qui l'enga- 
gent à recourir à Repentance. Le mondain les chasse 
dédaigneusement... Elies se réfugient alors chez le jus- 
te, son frère, tandis que le premier s'obstine avec Larre- 
cin ?\Infameté. Le juste, résigné àtous les malheurs qui 
fondent sur lui, les supporte courageusement. Le mon- 
dain persistant dans sa voie perverse, reconnaît trop 
tard lénormité de ses crimes. Il meurt entre les bras de 
Désespérance. 

Le juste recevant la visite de la mort, s'adresse à 
Confession et à Bonnefoy. Son ange gardien porte enfin 
son âme dans l'éternité. 

Dans la deuxième partie de la moralité, on voit 
St. Michel pesant les besaces du bien et du mal. L'âme 
du juste se trouvant encore un peu lourde j obtient des 
lettres de grâce, puis, après avoir traversé le purgatoi- 
re, elle s'envole au séjour des bienheureux. 

Ce long mystère qui dut édifier et réjouira la fois les 
bons habitants d'Aix, la cour du roi, et René lui-même, 



NOTES. 2 9 5 

se termine par une oraison, où l'Ave Maria et le nom 
de Fauteur se trouvent en acrostiche (*). 

(28) Il en existait un à Marseille, vers l'an 1300. 

En 1479, le chapitre d'Aix demanda un musicien 
pour chanter la basse avec accompagnement d'orgue. 

On assure que René, exercé de sa jeunesse à l'art de 
la musique , composa un motet commençant ainsi : 
« Dulcis arnica De/.» 

« Louis XI, rapporte Rourdigné, fonda une messe en 
« musique à la saincte chapelle de Paris, et pour ce que 
« il sçavoit que son défunt oncle de Secile avait en sa 
« chapelle de meilleurs chantres que l'on sceut trou- 
« ver, il les envoya quérir, et les retint à ses gaiges. 

« Ceste messe fus t chantée par huit chantres, venus 
« du pays de Provence, et qui avaient esté à René (**). 

(29)Pierre de Marini, religieux Augustin et évêquede 
Glandevez, en 1447, était né en Italie. 11 accompagna 
René dans ses voyages, en qualité de confesseur et de pré- 
dicateur. Tous ses sermons sont en latin , et dans l'un 
d'eux, il fait mention du mariage de Marguerite d'An- 
jou. Marini assista en 1448, à la translation des reliques 
des S. tes Maries, et en i457 , au concile tenu à Avignon. 
Il avait composé à Angers, un ouvrage intitulé -«Enchi- 
« ridion sive manuale psalmorum, » qui se trouvait en 
1 800,dans la bibliothèque de M. de Thomassin Mazaugues. 

Le président de St. Vincens père, acheta deux volu- 
mes manuscrits des sermons de Marini, qui étaient 
chez les Augustins d'Aix. Son fils en a publié une 



(*) Voyex De Bure, bibl. instr. p. 577,, 57g. — Bibl. du théâtre 
français, p. 81. — Duverdier, fol. 586. «■*- Bibl. royale, N. 4366, 
in- 4°. g°th. très rare 

(*) Boucle II, fol. 4;8. — Bourdigné, fol. 164. — Monstrele*. 
il ,fol. 346 



ig4 NOTES. 

notice très curieuse, lue en 1816, à la troisième classe 
de l'institut dont il était membre. 

Pierre de Marini mourut en 1467, quoique l'histo- 
rien Honoré Bouche ait placé sa mort en L187. Il fut en- 
seveli dans l'église del'Hôtel-DieUjàAix. 

Son frère lui succéda dans l'évêché de Glandevez. 

Quoique ce vertueux prélat ail ordinairement évité 
dans ses sermons des expressions basses et bouffones, il 
lui en est échappé de singulières, et l'histoire suivante 
en fait foi : 

Voulant corriger les habita ns d'Aix de l'usage in- 
troduit parmi eux d'employer des juifs dans la négo- 
ciation des mariages qu'ils voulaient conlracter , 
Marini leur cita d'abord l'exemple d'Abraham qui 
ne confia ce soin qu'au plus fidèle et au plus éprouvé 
de ses serviteurs. « Une personne de cette ville, dit en- 
« suite le prélat, ayant voulu charger de cette délicate 
« mission un de ces hommes juifs qui mentent mille 
« fois pour un florin, lui recommanda par dessus tout, 
« s'il lui arrivait d'être questionné sur la fortune et 
(( les qualités du demandeur , de répondre d'après ce 
« qu'il apprendrait de sa future, en enchérissant même 
« sur elle. Ainsi, le père de la demoiselle ayant dit à 
« l'envoyé: ma fille possède une petite maison et une 
« vigne de peu d'étendue. — Le marié, répond le juif, 
« a en propriété une belle et vaste demeure, une vigne 
« très productive, et un champ aussi considérable que 
« fertile. — Après quelques exagérations du même 
« genre. — La fiancée, reprend le père, est atteinte 
« d'une maladie de peau assez dégoûtante. — Qu acela ne 
« tienne! s'écrie alors l'habile négociateur: celui que je 
« vous propose est teigneux jusqu'aux oreilles, et il est 
'< en même temps entièrement couvert de lèpre. » 









NOTES. *g5 

( Cette historiette, qui peint 1 extrême simplicité du 
prédicateur et de l'auditoire, s'est conservée par tradi- 
tion chez le peuple d'Aix. Feu M. le président de St. 
Vincens l'avait entendu raconter plusieurs fois. ) 

Dans une autre occasion , prêchant sur la nécessite 
de préférer l'honnête à l'utile, Marini cite plusieurs 
femmes qui ne balancèrent pas entre l'honneur et la 
vie ; il nomme entr 'autres, une dame deGrimaldi qui, 
à la prise dune ville craignant qu'on ne fît violence à 
ses filles, les couvrit de viande fétide.. « Ce fait, ajoute - 
« t-il, est rapporté dans l'histoire de Lombardie, livre 
« que je n'ai pas à présent, l'ayant laissé dans mon coû- 
te vent. » 

Les histoires de revenants jouent un grand rôle dans 
les sermons de Marini, qui raconte surtout en détail, 
l'apparition d'un certain Landgrave, qui avait promis 
une forte récompense à un nécromancien, s'il lui fai- 
sait obtenir une conversation avec l'âme de son père, 
mort sans lui indiquer où il avait caché un trésor im- 
mense, fruit de ses rapines et de ses extorsions. 

Le défunt apparut en effet au Landgrave, mais au 
fond d'un puits d'une profondeur effrayante, où il était 
tourmenté avec ceux de ses ancêtres aussi pervers que 
lui. La même voix ajouta: tu y es attendu! 

( Le prédicateur rapporte à ce s ujet l'exemple de 
Trajan, retiré de l'enfer par la prière du pape St. 
Grégoire.) 

Dans son sermon sur les péché:» capitaux, notamment 
celui de la paresse, Marini insiste fortement sur l'obli- 
gation où senties prêtres et les religieux de réciter leur 
office. « Ln démon nommé Tïntillus, ajoute-t-il, est 
« chargé spécialement de marquer tous les versets, tous 
c< les 'mots, et toutes les sillabes qu'ils ometlent. Plu- 
sieurs saints personnages l'on! vu portant des feuillet* 



296 NOTES. 

« 1res remplis. Un d'eux qui n'avait jamais durant 
« toute sa vie, s étant approché d'une fenêtre pendant 
« que ses frères récitaient l'office, s'en retira tout à 
<c coup riant à gorge déployée. Interrogé sur cet ac- 
« ces subit de gaité. — J'ai vu, répondit- il, Tintillus, 
« qui après avoir rempli ses feuiliets de tout ce que 
« vous avez oublié de l'office, a voulu allonger son 
« parchemin avec les dents et l'a déchiré; son impa- 
« îienec m'a fort réjoui. 

« Le même diable ayant apparu un jour à St. Àugus- 
« tin, lui porta plusieurs pages d'écriture (raconte en- 
te corele père Marini), en lui disant: ce sont les coin- 
« plies que vous n'avez pu réciter un tel jour, parce- 
a que vous étiez occupé des affaires du monastère. — 
<c Attendez un moment, reprit le saint, qui s'empressa 
« de marmotter ses complies. Tintillus s'éloigna alors 
« tout confus en s'écriant tristement: vous m'avez 
« at trappe. » 

Le sermon du samedi de la Passion est un des plus 
singuliers de ce curieux recueil, et nos lecteurs nous 
pardonneront sans doute de leur en donner une idée 
dans celte notice peut être déjà trop longue. 

Le texte pris par Marini est Tordre dTsaac à Ésaii 
son fils aîné, de lui faire manger de sa chasse. Là 
dessus le bon prédicateur entre dans les détails les 
plus étendus sur les diverses manières dont on peut 
chasser et aller à la pèche. Il en cite jusqu'à dix, en 
leur appliquant un sens allégorique et moral, afin 
de corriger les vices. Il mentionne entr'autres, la 
chasse qui se fait avec la macliouette noclua. Il rap- 
porte également la manière de prendre les singes. » 
« Les chasseurs, dit-il, s'attachent les jambes devant 
« eux, et s'éloignent ensuite, en leur laissant la Rmr- 
<c roie dont ils sa sont servis . Les singes les imitent et 



NOTES. s 97 

« l'on se jette alors sur eux, sans leur donner le temps 
« de se délier. » 

(Ce sermon rappelle l'ouvrage de Guillaume Michel, 
imprimé en 1 516, sous le titre de Foret de conscien- 
ce, contenant les chasses spirituelles.) 

Dans un autre discours, Mariai fait mention des lu- 
nettes, et l'on remarque qu'il est le premier qui ait an- 
noncé leur usage au XV e . siècle. 

« J'ai vUj dit il ( à propos du récit de la mort d'un 
(c religieux de son ordre ), et plusieurs personnes ici 
« présentes l'ont vu avec moi, le vénérable père Colom- 
« by.agé de 90 ans, qui, après s'être servi de lunettes 
« pendant 30 années, lisait sans leur secours, les sept 
« à huit dernières années de sa vie... Il ne lui man- 
<c quait point de dents, et chose admirable à raconter, 
« il en perdit une à 80 ans, qui lui revint!... Son ouie 
a était excellente, ainsi que ses autres facultés. Ses frè- 
« res l'engageant le jour de sa mort à prendre un peu 
« de nourriture. — C'est inutile, repondit-il, j'irai sou- 
« per avec notre seigneur. » 

Le bon prélat rapporte un autre exemple remarqua- 
ble de longévité d'un religieux nommé Guillaume 
Ruffi., qui était âgé de quatre vingt-dix ans et aveu- 
gle depuis vingt cinq. Le père Marini le trouva un jour 
riant aux éclats dans sa cellule 3 et ne fut pas peu 
surpris en apprenant qu'il composait une chanson 
pour la fête de Noël, après la bénédiction du vin- 
Pour mieux convaincre ses auditeurs de la vérité de 
son récit, le prédicateur citait en chaire, quelques vers 
de l'ancienne chanson. 

« Fendant que j'étais à Angers, à la suite du roi René, 
« dit-il ailleurs, j'allai voir un vivier que ce prince avait 
« fait construire , et auprès duquel était une grande quan- 
« lité d'oiseaux; j'en apperçus un surtout qui ressemblait 



7A)S NOTES. 

« à un merle, mais ayant autour du cou des plume& 
« blanches et noires disposées en cercle. Comme je de- 
« mandai à des gentilsho mines de la cour^ quel était 
« cet oiseau, et d'où il venait; il nait, me repondirent- 
« ils, de feuilles d'arbres qui se transforment ainsi en 
« tombant dans l'eau. » 

Loin de prendre pour une plaisanterie cette étrange 
définition, le père Marini s'appuyait de l'opinion de 
ces gentilshommes. 

( On peut consulter sur l'éloquence de la chaire au 
XV*. Siècle, les extraits qu'ont donnés de plusieurs pré- 
dicateurs de cette époque, le père Nicéron, l'abbé Gou- 
jet, l'abbé Mastigny etc. 

Le père Olivier Maillard, cordelier né à Nar bonne, pré- 
tendait que les âmes du purgatoire entendent le son de 
l'argent qu'on donne pour elles dans les bassins: L'ar-i 
« gentj dit-il, fait tin. tin.. Les aines rient alors et ra- 
ce pondent ha! ha! hi! hi! » 

Dans l'un de ses sermons prêches à Bruges, le cin- 
quième dimanche de carême, on trouve des exemples 
de l'éloquence tousseuse... Les hem., hem., qui dési- 
gnent les endroits où l'orateur doit se reposer,, sont 
marqués à la marge.) 

Ces sermons ont été imprimés en 1500, in-/[o. Goth- 
fort rare (*). 

(30) Ainsi que le reliquaire donné par Charles II, 
celui de René offrait limage d'un bras recouvert par 
une manche de surplis. 11 avait dix-huit pouces de lon- 
gueur, y compris la main, dont un des doigts était en- 
touré de l'anneau épiscopal, pierre précieuse de cinq 



{*) Voyez notice sur un manuscrit de la bibliothèque de M. de 
St. V incens , !es sermons de Gabriel Barlctle, etc. . eJc 



NOTES. 299 

lignes de long sur quatre de large» montée en argent; 
Elle était si brillante, qu'on Ta crue long-temps un 
diamant. 

Le bras entièrement en vermeil était solide quoique 
creux. Un socle ovale, (aussi en vermeil, de quatre pou- 
ces de bauteur sur sept de diamètre, et enricbi de ca- 
mées montés en or ) , supportait le bras. 

Au milieu de ce socle était pratiquée une ouverture 
quarrée pour recevoir l'ostensoir renfermant la relique. 
Le cadre , orné de pierreries , offrait au-dessus un cail- 
lou noir portant le buste de N. S. donnant la bénédic- 
tion. Il était également entouré de camées antiques 
d'un travail très fini. Aux angles de l'ouverture , on 
voyait quatre écussons couronnés, en émail. Deux 
de ces écussons , dont la perfection était surprenante , 
et rivalisait avec ce qu'on connaissait de plus achevé 
en ce genre, représentaient les armes de René, et les 
autres, celles de Jeanne de Laval. 

On remarquait avec quelque surprise sur un pareil 
reliquaire , des médailles romaines consulaires , et les 
symboles des divinités du paganisme. On voyait ainsi 
sur des onix, des cornalines , ou des cailloux d'Egypte, 
des têtes d'Hercule, de Jupiter victorieux, des centaures 
femelles, etc. Mais dans ce siècle on cherchait bien plus 
à enrichir les objets de vénératio nqu a observer ri- 
goureusement les convenances, devenues de nos jours 
une loi dont il n'est plus permis de s'écarter. 

Ce reliquaire d'une beauté achevée pesait environ 
sept marcs d'argent. Il éLait incrusté d'une grande 
quantité de perles, de turquoises, de morceaux de 
jaspe, etc. Les jours d'apparat, on le déposait sur une 
base en argent de vingt-une lignes de haut. 

Le savant M. Mori d'Elvange en a laissé une notice 
très détaillée et fort curieuse. M. Noël, notaire royal à 



5oo NOTES. 

Nancy, qui possède une riche collection de manuscrits 
et d'ouvrages imprimés sur la Lorraine, a bien voulu 
nous communiquer avec une rare obligeance, cette notice 
sur le reliquaire de René, et tout ce qui a pu servir à 
nos recherches. 

(31) Voici ce qu'en rapporte une histoire manuscrite 
des comtes de Provence, composée au XV© siècle, et 
qui se trouvait dans les archives de la chambre des 
Comptes à Aix: 

« Dans ce temps-là , estoit en faveur un fameux et 
« savant astrologue et médecin, qui s'appelait Abraham 
« Salomon ( selon de Haitze ) , et que René fit baptiser 
« sous le nom de Pierre de Nosti^e-Dame.W avait servi 
« comme médecin à gages , la ville d'Arles , et parceque 
« les apothicaires ne faisaient ses compositions suivant 
« son goût, il les arrangeoit lui-même chez lui. Ceux- 
« ci le dénoncèrent alors aux conseils, en prétendant 
a qu'il falsifiait les drogues. . Cette calomnie ayant 
« réussi, on donna congé au médecin que le duc de 
<( Calabre prit à son service. » 

Jacques de Nostre-Dame , son fils aine , embrassa la 
profession de notaire, et épousa Renée de St Rémi, dont 
il eut Michel Nostradamus, né à St. Rémi, le 14 Décem- 
bre 1503, à Midi. 

Ce célèbre astrologue étudia d'abord la médecine à 
Montpellier où l'on voit encore sa signature dans les 
registres des étudiants et des bacheliers. Il voyagea 
beaucoup ensuite, se lia avec presque tous les savants 
de son temps, et contracta surtout une étroite amitié 
avec J. C. Scaliger. 

Catherine de Médicis, accompagnant en Provence ses 
deux fils Charles IX et Henri M, (alors duc d'Anjou), 
avec lesquels se trouvait Henri IV, prince de Béarn, fit 
son entrée à Salon, le 17 Octobre 1564. 



NOTES. 3oi 

« Charles IX était monté sur un cheval africain, et 
« habillé de velours cramoisi, enrichi de cordons d'ar- 
ec gent. Le prophète Michel le suivait à pied , son 
« bonnet de velours à la main , et un gros et beau jonc 
« d'Inde, avec le manche en argent, dont il s'appuyait, 
« à cause de sa goutte. » 

Le soir, le roi et les princes ayant été le visiter, il dit 
à Charles IX: 

Vir magnus bello... Nulli pietate secundus. 

La reine Catherine l'entretint long-temps, et l'on rap- 
porte qu'il lui prédit que le duc d'Anjou serait roi de 
France. 

Ayant ensuite examiné attentivement le jeune prince 
de Béarn, il pria son gouverneur de lui permettre de le 
voir nu. Henri IV ne s'y prêta qu'avec la plus vive ré- 
sistance, persuadé que c'était un prétexte pour lui don- 
ner le fouet, et pour le moins, dit César Nostradamus, 
aussi effrayé de la longue barbe du prophète... Mais 
bientôt rassuré, il consenlit à ce qu'on exigeait, et le 
vieillard prédit alors qu'après beaucoup de traverses, 
il succéderait à Henri III. 

On a débité les contes les plus absurdes sur Michel 
Nostradamus , et ses biographes ont paru les adopter 
pour la plupart. Ils prétendent, « que de la manche de 
« son bras senestre, sortait une voix mélodieuse quiarti- 
« culait ses prédictions, et que sa main droite les écrivait 
« sans qu'il eût besoin de les entendre lui-même. » 

« En composant ses centuries, il était ordinairement 
« assis sur une cliayre d'airain, un bassin sous les pieds , 
« et tenant un bâton garni d'herbes aromatiques et de 
« fleurs. » 

« Il était, dit-on, d'une stature moindre que la mé- 
« diocre, de corps robuste, alègre et vigoureux; le front 
« grand et ouvert, le nez droit et royal, les 3 eux gris, 



5o X \OTES. 

« le regard doux, mais en ire comme flamboyant; les 
« joues vermeilles, et la barbe longue ; la mémoire fé- 
«. lice., de nature taciturne, pensant beaucoup et parlant 
« peu; vigilant, soudain, prompt et cholère... Au dormir 
k n'étoit que de quatre à cinq heures. » 

« Il fit un remède très utile contre les fièvres pesti- 
<( lentielles, avec ia manière de s'en guérir... Aussi, la 
« singulière recepte de l'œuf, dont usait Maximilien I. cr , 
imprimée à Paris, (in-8°, chez Guillaume Myverd, 
1361. ) 

En i566, on imprima à Poitiers, les singulières re- 
ceptes de Michel Nostradamus, pour le corps humain 9 
« et à Anvers, (chez Plantain. i557), le parfait et vray 
« embellissement de la face et conservateur du corps, 
« en son entier , avec plusieurs recettes très secrètes 
« pour le fard. Il y en a aussi pour des confitures au 
miel et au sucre. >) 

« On imprima, la même année 1557, à Lyon, sa pa- 
« raphrase de Gcdlien, sur V exhortation de Meno- 
a dote. » 

Outre ces ouvrages, Michel fit un grand nombre 
d'aimanachs et de prognosticalions. Il en parut encore 
davantage sous son nom. 

Jodèle fit contre lui ce distique connu: 



Nostradamus, curuyerba damus, nam fallere noslrum est. 
Et cura verba damus, ml nisi ISostradamus. 



Ce célèbre astrologue qui s'était remarie à Salon, 
mourut le 2 Juillet 1566, et Ton plaça l'inscription 
suivante sur le tombeau qui lui fut élevé dans une 
église de cette ville : 

n Cy reposent les os de Michel de Nostredame, duquel 



NOTES. 3o5 

, la plume presque divine a esté de tous estimée digne 
<( de tracer et rapporter aux humains, suivant l'influence 
« des astres., les événements à venir par-dessus le rond 
« de la terre. 

(( Il est trépassé à Salon de Crau, en Provence , l'an de 
« grâce 1566, âgé de soixante-deux ans, six mois, dix- 
« sepl jours. Postères, ne touchez point à ses cendres. 
a et n'enviez le repos d'icelui. » 

Michel laissa trois garçons et trois filles. Le plus con- 
nu de ses enfants est César Nostradamus, né à Salon en 
1555, et mort en 1629. Il est auteur de la Chronique de 
Provence. On a imprimé à Toulouse, ( 2 vol. in-I2, en 
1608., ou 16 18), le recueil de ses poésies. C'est à lui 
que son père dédia plusieurs de ses centuries. 

César avait beaucoup de talent pour la miniature , 
à en juger d'après son portrait, et celui de Michel, qu'il 
peignit. M. de St. Vincens possédait ces deux portraits. 

Michel, second fils de l'astrologue, s'était aussi livre 
aux prédictions s et composa l'almanach de 1568. Se 
trouvant, en l5jb, au siège du Pouzin,(en Vivarais ) , 
sur les bords du Rhône., d'Espinay-St.-Luc, qui le com- 
mandait, voulut savoir quelle en serait l'issue. — La ville 
sera brûlée, répondit Michel. — Mais St Luc, l'ayant aper- 
çu, qui pour vérifier sa prophétie, cherchait à y mettre 
le feu lui-même, en fut si courroucé, qu'il lui fit passer 
son cheval sur le corps. Michel en mourut à l'instant. 

Le fameux prophète avait un frère appelé Jehan, qui 
naquit à St. Rémi, en I0O7, et exerça avec honneur la 
charge de procureur au parlement de Provence. Il com- 
posa des chansons estimées, mais qu'on n'a point recueil- 
lies. Il passait pour excellent musicien , surtout comme 
joueur de luth, instrument alors à la mode. 

Jean avait été élevé à Aix, dans la maison de Pierre- 
Antoine Rascas de Bagarris, garde des médailles et an- 
tiques de Henri IV. 



5o4 NOTES. 

Zélé pour l'illustration de la Provence, Jean Nostra- 
damus crut sans doute y contribuer, en tirant « de 
« l'obscurité quantité de fables qui avaient amusé proba- 
« blement les loisirs des moines des abbayes de Lerins, 
« de St. Victor, de Montmajour , et du Thoronet. JN'ayant 
« aucune idée de critique, et plus ami du merveilleux 
« que du vrai'., ces fables rédigées en provençal, et 
a peut-être inconnues hors des lieux où elles furent com- 
« posées, lui plurent... Il leur reconnut un fonds histo- 
« rique, et il les publia en français, à Lyon, 1575. Il dé- 
« dia cette informe compilation à la reine Catherine de 
« Médicis,le I. er Juin de la même année, en lui disant, 
« qu'il avait été engagé à publier ce livre, par feu Mi- 
ce chel, son frère, et qu'il l'aurait plutôt fait, si la cala- 
« mité des troubles survenus et si souvent réitérés en 
« le royaume de France, ne l'en eust empêché., retar- 
« dant non-seulement son esprit, mais lui ôtant presque 
« tout moyen et faculté d'y travailler. 

Cette dédicace est suivie d'un po'èsme , ou intro- 
duction dans laquelle on trouve quelques recherches 
historiques qui ne sont pas sans mérite , en ayant 
égard au temps où elles furent faites. 

Comme son neveu César, auquel il laissa beaucoup 
de matériaux pour l'histoire de Provence, dont il s'oc- 
cupait, Jean Nostradamus vécut et mourut pauvre. 

(32) Louis de Laval, seigneur de Comper et de Cha- 
tillon, gouverneur de Gennes-sur»Loire, (Château fort 



(*) Puverdier, fol. 733 , 88î. — Lacroix du Maine, fol. 33o. — 
L'abbé G ou jet, bibl. française , tome VIII , p. 2g5, 3oo. — Diction- 
naire des hommes illustres de Provence, tome II, p. 5. — Chro- 
nique de Provence, fol. 8oi. — Desessarts , siècles littéraires de la 
France, tome V, p. 3g. 



NOTES. 5o5 

pu Anjou était fils de Jean de Montfort qui épousa Anne 
de Laval, dont il prit le nom. 

Louis de Laval fut nommé, en I448, gouverneur du 
Dauphiné,et ensuite de Paris, de la Champagne , de la 
Brie s etc. Il posséda aussi la dignité de grand-maître des 
eaur-et-forêts de France, et fut décoré par Louis XI de 
Fordre de St. Michel. 

Il avait pour frère André de Laval, amiral de France, 
plus connu sous le nom de maréchal de Loheac. Louis 
de Laval mourut le 21 Août 1489, sans postérité. On 
trouve son portrait au premier feuillet d'un traité ma. 
nuscrit des passages d'outremer par les Français, com- 
posé d'après ses ordres, en 1472. (*) 

La 4gure du sire de Laval annonce une extrême 
maigreur et un âge avancé. Son costume est celui de 
chevalier de St. Michel. 

« Par le vouloir de J. Ch. vray Dieu tout puissant, (dit 
« Sébastien Mamerot de Soissons )., courant Tan de l'In- 
« carnation 1458 , messire Loys de Laval a fait hans- 
« later du lalin en français les chroniques Martin iemirs. 
« par son très humble serviteur. » 

[*} Voyez le N/ ir. o >5. de la bibl roy île. 



T<mr. m 



20 



NOTES ET PIECES JUSTIFICATIVES. 



LIVRE VIII. 



(I) On doit considérer comme une suite des trames 
ourdies par Louis XI contre René , la déclaration sui- 
vante faite en 1476. (Elle est évidemment dictée par le 
persécuteur du roi de Sicile, dont l'intention était éga- 
lement d'incriminer les principaux officiers de son oncle. 

Elle nous a paru assez curieuse pour être rapportée 
en entier.) 

Jean Bressin, natif de Satenay, duché de Bai^ecré- 
taire du roi de Sicile, (âgé de cinquante ans) trahissant 
les secrets de la correspondance de son maître, déclara 
que le roi René cherchait à s'allier avec le duc de 
Bourgogne, et fit mention des lellres écrites par le 
premier de ces princes. Gagné par Louis XI, qui 
avait besoin de nouveaux motifs pour reprendre sa pro- 
cédure contre le vieux monarque,Bressin, raconte ainsi 
les persécutions que les officiers de René lui firent es^ 
suyer à cause de ses délations: 

« II fut saisi, dit-il, par ordre de Saladin d'Anglure, 
(( du seigneur de la Forest, de Loys de Clermont et du sire 
« de Loë (Laval) pendant que René voyoit à Tours les 
« cssciz des joustes , et il demeura neuf semaines en 
« prison. » 

« A peine en sortoit-il, que le seigneur d'Anglure 
k lui envoya ung nommé Jean le Guet, lieutenant du 
« prévôt des maréchaux, qui le prindrent et le menè- 
« rent au logis du susdict Saladin, et le gardèrent 
« toute la nuytée, en une chambre d'iceluy logis, jus- 
« ques au lendemain bien matin, que les serviteurs du 



NOTES. 3o* 

« dict Saladin le montèrent à clieval, et le liant de 
« cordes* les pieds et les jambes par-dessoubs le ventre 
« du dict cheval, et ce faict, arriva le dict Saladin, 
« lequel et les dicts serviteurs le menèrent hors du dict 
a Tours, et jusques dans le château d'Angiers* et le 
« mindrent en la tour Buynart, où ils le firent enfer- 
« mer; en laquelle tour, il fust gardé par l'espace de 
« quatre jours, et puis mené en la fosse de la dicte 
« lour, où on a voit apporté certain engin appelé iho g 
liriet, et cordes pour le tirer et gehiner, en présence 
« du dict Saladin, qui la matière conduisoit, et faisoit ce 
« faire, avec Philippe de Stainville, rnaître-d'hôlej 
« et Jehan le Gay, secrétaire du roi de Sicile. 

« Il qui parle (sans lui ouvrir aulcunnement la ma- 
« tière, sinon de lui dire tels mots: on te fera bien 
« dire qui ta fait faire ceci) , fust prins par les ser- 
« gents et gehineurs, qui le couchèrent sur le dos, et 
« sur une table , lui lièrent les mains de cordes à deux 
« anneaux attachés à la muraille de la dicte tour , et après , 
« lui lièrent les pieds et les jambes à une autre corde 
« attachée au dici molinet; puisle tirèrent et estendirent 
<c très inhumainement, disant: qu'il lu y falloit gecter 
« et faire avaler par la bouche de l'eau et aultre 
« chose qui estoit dans ung pôt... (Quelle chose pro- 
ie prement il ne scet... ) et luy estant en telle angoisse 
I et destresse, pour ce qu'il avoit la bouche sarrée, 
« l'un des sergents et gehineurs print ung bâillon de 
« bois, qu'il luy mist en la bouche* en quoi faisant* et 
« pour la violence qu'il lui fist, rompit une dent en 
« la dicte bouche... et à tant, fust délié et descendu de 
.« la dicte gehine en laquelle il avoit esté par l'espace 
« d'une demi-heure et plus. . . et sans ce qu'il fust 
« chauffé devant le feu, et habillé par les dits gelii- 
« neurs comme il est accoustumé.» 

20* 






3o8 NOTES. 

« Après la mutilation et grevance qu'il avait eu en la 
« dicte gehine, ledict Saladin, en présence des susdicts., 
a dict tels mots: — Dis nous, qui te a faict faire ceci ? 
<( à quoi, il, qui parle, respondit: que sur le péril de son 
« âme, homme ni femme ne lui a voit faict faire, mais 
« que ce qu'il avoit faict, c'est assavoir : d'estre venu 
<( devers le roi (Louis XI), estoit par la desplaisance , 
« et pour les maulx, pertes et doinmaigesque lui avoient 
« faict les officiers du roi. . À quoi le dict Saladin res- 
« pondit tels mots: — Maintiendras-tu bien au roy 
« nostre maistrc, ce que tu dis ? et 11, qui parle, res- 
« pondit: oy, vrayment. » 

« Alors, on le laissa en tel lieu où estoyent k*s habil- 
<( lements de la dicte question, jusques au lendemain, 
« que Ambroise Cornîlle, lieutenant ou capitaine du 
« dict cbastel d'Angiers, amena ung barbier en la 
« dicte tour, et fist razer les cheveuk de il, qui parle, 
<( et en tel eslat le laissa., et jusques à l'aultre lende- 
« main, que maistre Jehan Dreslai lors juge d'Anjou , 
a le greftier, et maistre Cornille vindrent en ladite 
a tour , et menèrent, II, qui parle, en la première 
« chambre dessus la dicte question., auquel lieu le 
« juge l'interrogea, et demanda par tels mots: — Et en 
<x voulez- vous croire le roy de Sicile? — A quoi, il res- 
(( pondit de rechef: oy. — Et se despartirent de la dicte 
(( tour, et oneques puis Saladin d'Anglure et aultres 
« ne vindrent devers luy. . . Et en tel estât démolira 
« environ six semaines , et jusqu a ce que maistre 
« Fournier, chancelier d'Anjou jet le Bègue du Plessis, 
«'seigneur de Parnay, vindrent devers lui... lequel 
« chancelier demanda à II, qui parle, s'il persévé- 
« rait toujours dans son opinion, et conime il avoit esté 
« assez osé d'avoir cuydé mettre mal entre le roy de 
« Secile, et que pour ce, il avoit desservy mort, et se 
(< de ce, il en vouloit croire le roy de Secile. 



NOTES. 5o 9 

« A quoy H qui parle respondit en levant le doy 
« (le doigt) que oy.. et le dict chancelier demanda s'il 
« sçavoit escripre, et le dit seigneur de Paruay avant 
« d'attendre sa response, respondit: que oy, et que il es- 
« toit ung des plus habiles secrétaires que le roy de Se- 
« cile eust. . Et le dict chancelier ordonna à 11 qui parle, 
« de mettre son cas par escript et on luy envoyeroit 
« pour le faire, encre et papier. . et par son escript 
« admonestoit le roy de Secile, à avoir regard et pen- 
« ser à la charge qu'il lui avoit donné, et que Loys de 
« Clermont sçavoit bien toute la vérité. 

« Et sans nul autre interrogatoire, demoura depuis le 
« mois de Janvier jusqu'au dernier Avril en suivant , 
« que le dict Cornille, sans lui aultre chose dire, le 
« veult faire descendre et avaler en la basse fosse de la 
« dicte tour, en laquelle fosse on ne voit clarté ne sou- 
« leil, ne lune, et illec demoura en grant misère et pau_ 
« vreté de sa personne, par l'espace de n ente-neuf mois, 
k et jusqu'à ce que le roy est venu au dict Angiers, et 
« nommé pour capitaine le seigneur de Maigny, (aul- 
« trement dict de Malicorne ) qui le firent tirer de la 
« dicte fosse, et fust alors chargé par le roi d'aller réci- 
« ter son cas au parlement, ce qu'il fist. » 

La déclaration de Bressin prouverait que René avait 
eu, dès 1469, à se plaindre de sa délation pendant son 
voyage à Tours. Louis XI, en provoquant celte révéla- 
tion devant son parlement, en 1475 ou 1476, annon- 
ce trop clairement ses projets pour qu'il devienne né- 
cessaire de justifier René et ses ministres de la rigueur 
déployée contre le coupable (*). 



(*) Histoire de Ilourgo^nc . dom Plancher, tome IV. fol. , 
CCGXLIV. 



3 1 o NOTES. 

(2) René II de Lorraine dit le Valeureux, naquit le 2 Mai 
1451, à Join ville, mais il fut baptisé à Toul. Il eut pour 
parrains, son ayeul René d'Anjou, Henri VI roi d'Angle- 
terre, levêque de Metz et Henri de Lorraine son oncle 
paternel. Ses marraines furent Marie d'Anjou, Isabelle de 
Lorraine, et Marie d'Harcourt ses aïeules. 

Il eut deux frères, Nicolas et Jean, morts sans avoir 
élé mariés, et trois sœurs, Marguerite, Yolande et Jean- 
ne qui épousèrent le duc d'Alençon, Guillaume III dit 
le Noir, duc de Hesse , et Cbarles d'Anjou comte duMaine. 

Didier de Bistorff, cbanoine archidiacre de Toul et 
prévôt de St Dié, fut le précepteur de René II. 

Ce prince avait épousé en premières noces Jeanne 
d'Harcourt qu'il répudia en 1485 pour cause de stéri- 
lité. Il se remaria la même année à Philippe de Guel- 
dres, fille d'Adolphe d'Egmont, duc de Gueldres et de 
Catherine de Bourbon. Jean de Molinel fit les vers sui- 
vants à l'occasion de ce mariage célébré à Orléans: 

René duc de Lorraine 
Eut deux femmes vivants. . 
Mais de la primeraine 
Ne put avoir d'enfants. 
La seconde fust digne 
De lignée assembler, 
Qui en brief se fist royne 
De Cécile nommer. 

Les historiens ne tarissent pas en louanges sur ce 
héros qu'on pourrait peindre par ce seul trait. 

Balthazar d'Haussonville, l'un des plus intimes offi- 
ciers de sa maison, lui lisait un jour la vie de Titus. 
Au mot si connu de l'empereur romain :« J'ai perdu ma 



NOTES. 5 1 i 

« journée. » René arrêtant son ami, s'écria avec une 
franchise qui n'était que l'expression d'une conscience 
sans reproche: « à Dieu grâces, Haussonville, n'en ai 
« aucune perdue ! » 

On ne peut, en effet, guères reprocher à ce grand 
prince que la cruelle représaille dont il crut devoir 
user envers les malheureux: B ourguignons pris à Gon- 
dreville et qu'il fit attacher aux fourches patibulaires 
(*), avec un écriteau annonçant que ce châtiment k es- 
« toit pour venger la très grande inhumanité et meurtre 
« commis en la personne de feu le bon Ciffron deBaschier , 
« Provençal, son maistre-dhostel, et ses compai gnons, 
« après qu'ils ont esté prins en bien et loyaument ser- 
<( vaut leur maistre , par le duc de Bourgogne qui ne 
« se peut empêcher de répandre le sang humain. » 

Simphorin Champier., médecin de René 11 (**), s'ex- 
prime ainsi sur sa personne: 

« Il estoit beau de corps, le visaige ovale, les yeux 
« bleus, plein de feu, d'un plaisant, regard, les che- 
veux noirs, le nez aquilain, droict, et d'une très belle 

(*) Ils furent, dit-on, pendus k des crochets qu'on voyait encore 
naguères a Ja tour de l'église de St. Epvre. 

(**) Simphorin Champier, né k Simphorien-le château près de 
Lyon, chevalier de St. Georges, fut attaché a René en qualité décon- 
seiller: il devint ensuite son médecin et celui de son {ils aîné. 

Ayant été armé chevalier a la bataille de Marignan, il porta tou- 
jours depuis le titre d^Eques auréatus. 

Il avait épousé Marguerite de Terrail, proche parente de Bayai d 
dont il composa la vie, imprimée en i52Ô. 

Ses traités de médecine et son miroir des apothicaires , furent , 
« dit-on, plus estimésqueses chroniques d'Australie. Il a laissé aussi 
« la NeJ'des dames vertueuses et l'enseignement du bon roi lieue 
u /I, à sonjiis Antoine. » 

La croix du Maine, fol. ^60. — -G ou jet, tome XI. p- 208. 



ùv% NOTES. 

« stature; courageux, modéré eu sa vie, et à boire eti 
« manger sobre , ef qui toute sa vie estudioit en pin- 
te sieurs sciences, car il estoit bon phylosophe, astrolo- 
« gien., cosmographe, historien, théologien, et n'es- 
u toit science de laquelle il ne voulût avoir coguois- 
« sance. » 

Louis XI l'ayant obligé à quitter la Provence, (où il 
cherchait à activer le zèle de ses partisans après la 
mort de René et de Charles du Maine), le duc de Lorraine 
s'embarqua pour se rendre à Venise où il ne put par- 
venir qu'après trois mois d'un hiver rigoureux dans le- 
quel il eut à essuyer une foule de dangers en mer. Chain- 
« pier s'écrie à ce sujet: « prince plain de proësse.... 
« Theseus qui maintenant combat contie le Minau- 
« tore! Hercules qui vainquis les monstres marins- 
<t Chiron qui contre les Centaures de mer, es engof- 
« fres> à présent te fault par ta bonté mourir!... Telles 
« estoient* ajoute le chroniqueur, les complaintes des 
« povres nobles qui estoient avec lui en tel péril!» 

De Venise, René retourna en Lorraine en traversant 
la Suisse. Il reparut ensuite à la cour de Louis XI, mais 
ce monarque le traita toujours avec une froideur inju- 
a rieuse. A la court, dit un historien contemporain, on 
« ne faisoit estime de lui non plus que d'ung petit 
« homme, et estoit vilipendé comme unpôvre eschappé.» 

René ne fut pas mieux accueilli par Louis XII, 
au commencement die son règne., et l'anecdote suivante, 
dontle père de Richard de Wassebourg avait été le té- 
moin, en explique les motifs: 

Louis XII, alors duc d'Orléans, jouait un jour à la 
paume à Nëele, entre les deux halles } un coup diflicile 
s'étant présenté, Anne de Beaujeu le décida contre 
Louis, qui, cédant à un mouvement de vivacité, s écria: 
« qu'elle en avoit menti. » — « Ha! mon cousin j ( dit la 



NOTES. 5 . 5 

i princesse en interpellant le duc de Lorraine qui se 
« trouvait présent) souffrirez- vous que je sois injuriée 
« de la sorte? » — René pour toute réponse, s'approcha 
du duc d'Orléans,, et vengea sa cousine par un soufflet. 
Les autres princes accoururent., les séparèrent, mars 
ni René ni Louis ne purent se pardonner. 

Ce dernier étant devenu roi, et devant être sacré à 
Rheims , le '27 j\Iai 1498, René, qui depuis trois ans 
portait le titre de roi de Sicile, assista à la cérémonie, 
comme représentant le duc de Normandie. Mais il ne 
reçut du nouveau monarque qu'un regard dédaigneux., 
el s'en retourna tristement dans ses états. 

Au mois de Juillet suivant, Louis XII désirant faire 
son entrée solennelle à Paris, écrivit au duc de Lorrai- 
ne de venir l'y trouver. Ce prince balança long-temps 
à se rendre à une pareille invitation. L'avis unanime 
de son conseil parvint seul à l'y décider. 

Arrivé au bois de Vincenncs., où il rencontra le roi 
de France, il ne l'abordait tm'avecune sorte de crainte, 
lorsque Louis le prenant par la main, lui fit l'accueil 
le plus gracieux , et le mena seul dans le bois , où il 
l'entretint pendant plus d'une heure. En sortant de cette 
entrevue: Tout va bien, dit le duc, à ceux de ses cour- 
tisans qui l'avaient suivi... « Faisons maintenant bonne 
« chière. » 

René se plaisait à être entouré de personnes de 
mérite et de savants. Améric Vespuce^ ( mort la même 
année que lui), lui dédia sa relation de ses découvertes. 

Outre Simphorien Champier, ce prince avait aussi 
dans son palais un poète nommé Pierre Gringore(*),au- 



(*) Pierre Gringore fut aussi appelé Mère sotte, pareequ ileom- 
posa un volume des menus propos de Mère sotte. 

Il travailla aussi à des mystères, des moi alites des sotties et des 



3i4 NOTES. 

quel il donna les fonctions de héraut d'armes, sous le 
titre de Vaudémont. 

Ce prince éclairé disait souvent : « les livres sont des 
« conseillers muets qui instruisent sans flatter , et cor- 
« rigent sans aigrir. » 

Au goût de Fétude qu'avait dû lui inspirer le roi Re^ 
né, son aïeul, il joignait, dit Champier, « un penchant 
« décidé pour la chasse de toutes hestes, et un jour qu'il 
« alloit à celle des loups , pour complaire aux pôvres 
« gens., un cailère le prist aux champs, et fust mené au 
« chasteau de Fains près Bâr, où il parla petit après 
« hien peu. . Et ainsi mourust ce bon roi, par appo- 
« plexie, le 10 Décembre 1508 , âgé de cinquante-sept 
« ans, plaint et lamenté non-seulement des siens, mais 
« aussi de ceulx qui oncques ne l'avoient veu , par sa 
« bonne renommée 5 car c' es toit le mirouer de toutes 
« vertus, le parangon de tous les princes, la lumière 
<( des nobles et le père du peuple. » 

Il voulut que ses enfants le vissent sur son lit de 
mort où il leur adressa, dit-on, un discours aussi édi- 
fiant que pathétique, avant de leur donner sa béné- 
diction. 

Son corps fut exposé quatre à cinq jours dans l'é- 
glise St. Maxe de Bar. 

Par son testament daté du château de Luppy , le 25 
Mai 1506, René ordonna une procession annuelle en 
mémoire de la bataille de Nancy. 

farces, On représenta le même jour aux halles en i5ii, un de ces 
poèmes différents 

Ayant renoncé au théâtre pour se livrer à des ouvrages de piété, 
Gringore publia entr'autres en vers, les heures de Nostre /Jante 
translatées en ry me française qu'il dédia à la duchesse de Lorraine, 
Renée de Bourbon. Il lut enterré, dit-on, dans l'église Notre Daine 
k Paris 

Massieu, p. 309. — Hist. du théâtre français, p. 2^8. — Lacroix. 
du Maine, fol. 4°o. 



NOTES. 3i:> 

11 fut enseveli dans l'église des Cordeliers de Nan- 
cy , qu'il avait fondée et dans laquelle existe encore 
son tombeau, remarquable par le bon goût des orne- 
ments coioriés et rehaussés d'or qui le décorent. 

Les vers suivants ont été composés en forme d'épita- 
phe , à la mort de René II : 

Ici dessoubs, gist des Lorrains la gloire. 
Le feu bon roy, le meilleur des vivants, 
Duquel nul temps n'esteindra la mémoire, 
Tant a esté en baults faicts florissants. 
Car en vertu estoit resplendissants, 
Le vray inirouer des roys, et l'exemplaire. 
Mais Atropos , hydcuse et hors de sens , 
Le nous a mis, dessoubs ce territoire. 

One Cicéron n'excéda d'éloquence, 

Le feu bon roy, qui cy gist sous la lame. 

Faconde fust, et doué de science. . . 

I ng droict Platon. . le vray Dieu ait son âme. . . 

Hardy estoit, et en a voit la fâme. .. 

Preux Annibal. . en beaulté Absalon. . . 

Imitateur de ce preux, roy sans blasme , 

Son vray ancestre, Godefroj de liillon (Bouillon). 

Devant Morat il défit le duc Charles, 
Duc de Bourgogne, très hardy champion ; 
Et non content , despuis à force d'armes , 
Devant Nancy dompta ce fier lyon , 
Et fist si bien que ainsy qu'un pyon 
Le rua sus, et luy fist prendre terre. 
Ajuste titre, comme ung droict Scipion, 
Garda les siens et recouvra sa terre, 



3i6 NOTES. 

Comparaisons à le loner me faillent, 
Tant fut-il grand , que tout aultre excéda. 
Soit bien, valeur, force et choses qui vaillent,, 
A louer prince. . tout ne luy succéda , . . 
En son pays de Barroys décéda , 
Vivant en paix, craint de ses ennemys. . 
Par un cattêre ( catharre ) qui le supercéda. 
Dieu ayt son âme, et de tous ses amys. 

Ainsi que la plupart de ses aïeux , René Iï avait 
adopté une devise et un cri de guerre. C'étaient; Une 
pour toutes ! A jamais. ! ! 

Ferry I er , dit l'Opulent, marié à Agnez de Bâr: 
Bruict et Loz! Gloire et Éternité! 

Ferry II: Ou là. . Où non — Non plus. 

Ferry III: ( tué à Azincourt ) Je l'aurais mais en 
droict! 

Antoine l el , comte de Vaudémoni' C'est mon espoir 
pour parvenir. 

Ferry IV, (père de René H): Toutes pour une .Sans 
reproche. 

René laissa de Philippe de Gueldres, sa deuxième 
femme, née en 1462 : 

1. Charles, né à Nancy le 17 Août i486, mort en 
bas-âge. 

2. François, né à Pont-à-Mousson le 5 Juillet 1407, 
mort jeune* 

3. Antoine, né à Bar le 4 Juin 1489. Il succéda à 
son père. 

4. Renée ou Anne, née à Bar le 19 Décembre 1490, 
morte en bas-âge. 

5. Nicolas, né à Nancy le 9 Avril 1493. Id. 

6. Isabelle, née à Coiidé-sur-Moselle le 2 Novembre 
1494. Id. 



NOTES. 3i 7 

7. Claude, ne à Bar le 30 Octobre 1493. ( Ti^e de 
la branche des Guise ). 

8. Jean, né à Bar, son frère jumeau. ( 11 devint 
cardinal ). 

9. Louis, né à Bar le 27 Avril 1500, tué au siège 
de INaples en 1528. 

10 et II. Claude et Catherine, jumeaux, nés à Bar 
le 21 Octobre 1502, morts jeunes. 

12. Enfin François,, né à Bar le 14 Juin 1506, comte 
de Lambesc et d'Orgon 11 fut tué à la bataille de Pavie 
en 1524. 

Devenue veuve , et tutrice d'un aussi grand nombre 
d'enfants, la vertueuse duchesse de Lorraine les éleva 
tous avec autant de soin que de tendresse, et douze ans 
après la mort de son époux, elle prit le voile de reli- 
gieuse au couvent de Ste. Claire à Pont-à-Mousson, dont 
le roi René d'Anjou avait été le constant protecteur. 

François fcr avait un extrême attachement pour cette 
prineesse, qu'il appelait sa très chère et bonne cous;j;e. 
et qu'il engageait à prier pour lui toutes les fois qu'il 
partait pour une expédition de guerre. 

On raconte que la nuit qui suivit la bataille de Pavie, 
Philippe de Gueldres se releva, et dit à une religieuse 
ijui dormait auprès d'elle : « Priez, ma sœur... priez... 
« la fleur-des-lys est abattue! . . mon fils François est 
« mort! » 

Le roi ayant appris qu'elle avait cessé de vivre le 28 
Janvier 1547, (âgée de quatre-vingt-cinq ans ), s'écria 
avec douleur : « Tout l'heur de mon royaulme s'en est 
h allé, puisque j'ay perdu ma bonne cousine! » 

Le grand Condé passant à Pont- à-Mousson, fut visi- 
ter le tombeau de cette princesse. Il a été détruit 
en 1793; mais la statue représentant Philippe de Guel- 
dres après sa mort, excellent morceau de seul pt ure ,, 



3i6 NOTES. 

a été acquise par les soins de M. le vicomte A. de 
Villeneuve, ancien-préfet de la Meurthe, et il a été 
placé dans une chapelle de l'église des Cordeliers. 

On lisait sur ce tombeau l'épitaphe suivante, compo- 
sée par la sainte princesse elle-même: 

Cy gist ung ver, tout en pourriture, 

Rendant à mort le tribut de nature , 

Sœur Philippe de Gueldres, fust royne du passé. 

Terre son toît, pour toute couverture. 

C'est la maison de toute créature. 

Sœurs, dites-lui: Rec/uiescat in pace. 

Philippe de Gueldres possédait une grande quantité 
de vaisselle et de meubles quelle légua en partie à tous 
ses enfants, par son testament du 23 Octobre 1520. . . . 
« Puys, ànostre fils Claude de Guise, pour ce qu'il a 
u femme et enfants, et leur maison mal fournie et mal 
« meublée, de toute chose, luy donnons, dit-elle, tout 
« le reste et le surplus de nos meubles, tant en vaisselle 
« d'argent, de cuisine, de saulcerie, fruicterie, et pan- 
« neterie, destain, de cuivré et de fer. . . » 

« Pareillement nos meubles et tapisseries de laine , 
« de drap de soie, accoustrement de lit, camps , pavil- 
« Ion, carreaux, tabourets, tant de soye et de drap d'or 
a que de laine. . . Tous les tappis veluz et rez de nos 
« ouvraiges, et aussi, toutes nos couvertes d'hermine 
<c qui ont servi à nostre fille de Guise en ses couches. 

Philippe de Gueldres, dit l'historien de sa vie, «était de 
« stature grande, belle et moult droite, ayant la face 
« belle et plaisante-, de couleur très blanche et ver- 
'< meille, le front haut, les yeux beaux et verds. Le 
v. nez assez long, la bouche petite et moult belle. . Jus- 



NOTES. 3 19 

« qurs à sa mort, elle a esté tousjours aussi droicte que 
« jeune. » 

Nos lecteurs nous sauront sûrement gré d'ajouter à 
cette notice la suite des descendants de René II jusqu'à 
nos jours: 

I.° Antoine surnommé-le-Bon. « C'estoist, dit Bran- 
« tome, un très homme de bien, prince d'honneur et 
« de conscience. J'ay vcu son portraict en Lorraine, et 
« n'y avoit guères bonne maison à Nancy quinel'eusL 
« beau et honorable visaige ; fust aimé de Louis XII et 
« de François Ie r . » Il épousa le 15 Mai 1513 Renée 
de Bourbon, fille de Gilbert, comte de Montpensier et de 
Claire de Gonzague. Bayard fut son lieutenant à la ba- 
taille de Mariguan. Le duc de Lorraine donna son che- 
val au héros dauphinois, qui lui avait autrefois rendu 
un pareil service. 

Le fameux Biaise de Montluc avait été aussi très at~ 
taché à Antoine. 

2.° François 1er, dit le Sage, son fils aîné, né à Nan- 
cy le 15 Février 1517. il fut élevé à la cour du roi de 
France, son parrain. Il épousa Christine de Danemark, 
et mourut à Remiremont le 12 Juin 1564, extrême- 
ment regretté de ses sujets. 

3.° Charles III dit le Grand, son fils aîné*, lui succéda, 
et commença à Vage de trois ans, sous la tutelle de sa 
mère et de Nicolas de Vaudémont son oncle, un des 
règnes les plus dignes de mémoire. 

11 épousa Claude de France, fille du roi Henri II, et 
mourut à Nancy le M- Mai 1608, âgé de soixante-cinq 
ans. On lui fit des funérailles magnifiques, dernier hom- 
mage rendu à Fun des plus grands souverains qui 
aient gouverné la Lorraine. 

i.° Henri II dit le Bon et le Preux, né à Nancy le 8 
Octobre 1563, hérita des états et des vertus de son 



5ao NOTES. 

père. 11 épousa Catherine de Bourbon, sœur de Henri IV, 
zélée prolestante, morte sans enfants le 13 Février 1603. 

Renri se remaria alors à Marguerite de Gonzague, 
fille de Vincent h r , duc de Mantoue, Il n'en eut que 
deux filles, dont l'aînée., Nicole, (morte en 1657) avait 
épousé en 162 ï Charles IV, fils aîné du prince Fran- 
çois, frère de Henri, et la seconde, Claude ( morte en 
1545 ), fut mariée à Nicolas François, frère cadet de 
Charles IV. 

Cette double alliance assurait le duché de Lorraine 
à l'une des filles de Henri qui mourut le 31 Juillet 1624, 

5.° François .11 son frère, né le 27 Février 1572, 
n'accepta le duché que pour quelques jours. Il s'en dé- 
*uit en faveur de son fils aîné. Il avait épousé Christine 
de Salm, et mourut en 1632. 

6.° Charles IV, né le 5 Avril 1604, répudia en 1637 
sa femme Nicole, pour épouser Béatrix de Cusance. Ce 
mariage ayant été cassé par le pape Urbain VIII, Char- 
les contracta une troisième alliance en 1655, avec Mar- 
guerite d'Aprcmont. Il mourut sans enfants en I675. 

7. Q Charles V, son neveu, fils de Nicolas François et 
de Claude de Lorraine , était né à Vienne le 3 Avril 
1643, etmérita de bonne heure le surnom de Guerrier 
et d'Intrépide. Il épousa en 1678, Lléonorc d'Autriche, 
iille de l'empereur Léopold, et veuve de Michel Wies- 
niowiecki, roi de Pologne, ( morte en 1697 ). 

Ce prince, qui a rempli de son nom plusieurs pages 
de l'histoire, mourul le 17 Avril 1690. 

8.° Léopold Joseph son fils, dit le Libéral et le père 
de la noblesse, né le II Septembre 1679, rendit la paix 
à la Lorraine, qui jouit sous son règne d'un bonheur 
et d'une prospérité inconnues depuis long-temps. 11 
épousa, le 13 Octobre 1698, Elisabeth Charlotte, fille 



NOTES. 3,. 



de Monsieur, frère de Louis XIV, ( morte à Commercy 
le 23 Décembre 1744. ). 

Léopold mourut à Lunéville le 27 Mars 1720. 

9.° François ÏII (Etienne), né à Lunéville le8 Septem- 
bre 1708, hérita du duché de Lorraine et de Bar; mais 
par un traité convenu entre le roi de France et l'empe- 
reur qui l'avait nommé vice-roi de Hongrie, il céda 
ses élats à Stanislas Leczinski, roi de Fologne Je seul 
prince qui pût consoler la Lorraine de la perte de ses 
ducs, et il accepta en échange la souveraineté du grand 
duché de Toscane. 

Ayant ensuite épousé à Vienne, le 12 Mars 1736, l'il- 
lustre Marie Thérèse d'Autriche, fille de l'empereur 
Charles V], François Etienne monta lui-même sur le 
trône le 13 Septembre ï 745, sous le titre de François I. 
H mourut à fnspruck le 18 Août 1765. 

10.° Joseph M (Benoît Auguste), l'aîné de ses fils, né 
le 13 Mars I74-I , lui succéda, ilépousa le 6 Octobre 1760, 
Marie Elisabeth, fiile du duc de Parme, et le 23 Jan- 
vier 1765, Josephe Antoinette de Bavière, dont il n'eut 
pas d'enf.mts. Il mourut le 20 Février 1790, à Vienne. 

II. Q Léopold H son frère, né le 5 Mai 1747, hérita 
de la couronne impériale. Il épousa, le 5 Août 1766 , 
Marie-Louise de Bourbon, infante d'Espagne. 

11 mourut le 2 Mars 1792. 

(Ces deux empereurs eurent pour sœurs Marie-Àntoi - 
netle-Josephe- Jeanne, reine de France, née à Vienne 
le 2 Novembre 1755 , et Marie-Caroline-Louise , reine 
de Sicile.) 

I2. Q François II (Joseph-Charles-Jean), né le 12 Fé- 
vrier 1768, roi de Hongrie et de Bohème le 1er Mars 
1792, empereur d'Autriche le II Août I8Gi (*). 



(*) Champier , chroniques d' Australie, Molinet faits et dus, f l, 
TOME III. 2î 



521 NOTES. 

(3) Charles de Bourgogne, surnommé le Hardi, le 
Terrible, et plus communément le Téméraire, naquit à 
Dijon le 10 Novembre I433 r la veille de la Si. Martin, 
ce qui le fit aussi appeler Charles Martin. îl eut pour 
parrain Charles , comte de Nevers , et reçut l'ordre de 
la Toison d'or le jour même de son baptême. 

Ce prince commença en France, dans la guerre du 
bien public, le rôle extraordinaire qu'il était destiné à 
jouer sur la scène politique. Son père lui remit en 1465 
l'administration de ses états, en lui disant: « Mon fils, 
« souvenez-vous du sang dont vous êtes sorti, et préfé- 
a rez une mort glorieuse à une fuite déshonorante. » 

Malheureusement , Charles n'avait guères que les 
vertus d'un soldat. Remuant, inquiet, n'aimant que les 
combats, il devint lui-même la cause première de sa 
perte, dans laquelle il entraîna une valeureuse armée 
qui lui était entièrement dévouée, malgré les défauîs 
qu'elle reconnaissait en lui. 

Olivier de La Marche qui ne l'avait presque pas per- 
du de vue depuis sa naissance, rapporte « qu'il ressem- 
k bloit peu au bon duc Philippe, et qu'il navoit jamais 
a aymé le latin auquel il préferoil l'histoire et la mu- 
« sique. Et combien qu'il eust mauvaise voix, touteffoys, 
u il avoist l'art , et list le chant de plusieurs chansons 
« bien faiclcs. » 

CVllI. — Brantôme -vie des illustres capitaines, tome 1er. p. 396.— 
Paradin.liv. 1 1 1 .fol. 977. — Mézeray III, p. .^37. — Anselme, his- 
toire généalogique de la maison de France, 1er. fol. a3a.-^id. histoire 
de* grands olliciers de la couronne, II, fol. 1261. — Dom Calmet, 
tome II, fol. 1007. — Histoire de France, tome XVIII, p. ^43. 
— Fabert, histoire des ducs de Bourgogne, tome 1er. p. ^83. — 
Wassbourg, antiquités belgiques, fol. 198. — Hil. de Coste, histoire 
des femmes illustres, tome II, p. 734. — Vie de Philippe de Guel- 
dres, in ia 1617. — Dom Flancher, histoire de Bourgogne, tome 
IV, p. 456. 



NOTES, 5a§ 

« Il esioit passionné pour les chevaulx; puissant 

« jousteur , archer et joueur de barre. Pompeux d'ha- 
« billements, et curieux d'estre accompaïgné. Volon- 
(( tiers combattoist les sangliers, et aymoit le vol du 
« héron. Tel l'ay cogneu, large et grand aumosnier. » 
Il affectait d'imiter en plusieurs choses son aïeul 
Jean-Sans-Peur. 

Ce fut à Granson que le duc Charles perdit le fameux 
diamant atlaché à sa toque; il passait alors pour le plus 
beau de l'Europe, et on l'appelait le chef-d'œuvre du 
soleil. Il fut vendu pour un florin à un curé qui le 
céda lui-même pour un écu. Il est maintenant estimé 
dix-huit cent mille francs. On en voyait le dessin dans le 
manuscrit du roman d'Alexandre-le-Grand. Charles pos- 
sédait les plus belles pierreries connues, et ce fut pour 
ce prince que Louis de Bruges tailla, en 1170, les 
premiers diamants. 

Les trois grands rubis nommés les trois frères , que 
Charles perdit encore à Granson., furent donnés pour 
un tonneau de vin„ et chaque pièce de sa vaisselle 
d'or,, de vermeil et d'argent ne se vendait que deux 
grands blancs, tellement les Suisses en connaissaient 
peu le prix. 

Ce revers inattendu lit une impression profonde sur 
l'esprit de ce prince , dont il altéra la santé en troublant 
sa raison. . . 

On prétend qu'il avait ambitionné d'être comparé à 
Ànnibal, et que fuyant sur les bords du lac Morat; son 
fou qui galoppait à sa suite ., lui criait: « Monseigneur, 
« nous voilà bien anuibalés !.. » 

Malgré toutes les particularités de la mort tragiquede 
Charles, et quoique René lï eût porté son deuil, et jeté 
de l'eau -bénite sur son corps défiguré, la terreur que 
ce prince inspirait était telle,, qu'on ne pouvait so per- 



5H NOTES. 

suader qu'il eût péri. Les uns disaient qu'il était allé en 
pèlerinage à Jérusalem pour fléchir la colère divine. 
D'autres assuraient l'avoir reconnu courant le pays en 
habit d'ermite, et allant faire une pénitence de sept 
années. Tous enfin, annonçaient qu'il ne tarderait pas 
à reparaître plus puissant et plus terrible que jamais. 
On prit une fois pour lui un homme de Bruxelles qui 
lui ressemblait, « et les marchands même, dit Jean 
« Boueliet, vendirent à crédit de grandes et bonnes 
« marchandises, assez chèrement, à payer au retour 
« du duc de Bourgogne. » 

Celte folle persuasion se prolongea environ dix ans. 

On raconte que l'archevêque de Vienne ( Angelo 
Calto ou Catho, napolitain et grand astrologue ), an- 
nonça la mort de Charles à Louis XL II célébrait alors 
la messe, et en baillant la paix au roi,« sire , dit-il , Dieu 
« vous donne la paix et le repos. . . Vous les avez, si 
« vous voulez. Vostre ennemi, le duc de Bourgogne, 
« esl mort, vient d'estre tué et son armée desconfite. 
« Et le roy s'esbahit grandement. » 

Charles était âgé de quarante-quatre ans., un mois et 
vingt-cinq jours. 

Olivier de La Marche a voulu retracer l'histoire de 
Ckarles-le-Téinéraire , dans son Chevalier délibère, 
( voyez édit. de !&85 et L193 in-&° goth. ) qu'on a faus- 
sement attribué à Georges Chaslelain. 

((Charles était, assure-t-on, plus petit que son père, avait 
a le front grand, l'œil perçant, le teint hazané, le visage 
« long et gros par le bas. Ses cheveux étaient très noirs. » 
Dans la collection de portraits sur vélin que possède 
M. de la Mezangère, Charles est représenté avec les 
cheveux courts et une magnifique cuirasse. Sa physio- 
nomie est inquiète, mais sans dureté. 

On voit également son portrait au livre d'iieures qui 



NOTES. 3s5 

appartenait à M. Gaignat. Il y est peint à genoux, vêtu 
d'une robe noire bigarrée de blanc et fourrée d'une 
peau blanche. Un poignard et une grande escarcelle 
d'or pendent à sa ceinture. 

Un amateur de curiosités croit posséder dans son 
cabinet à Nancy , un des souliers en cuivre que portait 
le duc de Bourgogne le jour de sa mort. 

On éleva une croix sur le lieu même eu Charles périt, 
et l'on grava celte inscription sur une plaque de cuivre: 

En l'an de l'Incarnation 

Mil quatre cent septante-six, 

Veille de lapparition , 

Fust le duc de Bourgongne occis , • 

Où croix fust mise pour mémoire. 

René, duc de Lorraine , mercy , 

Rendant à Dieu pour la victoire. 

Les Bourguignons tués à la bataille de Nancv furent 
ensevelis à l'endroit où est maintenant l'église de Bon- 
Secours. On y bâtit alors une chapelle qui prit le nom 
de Nolre-Dame-de-Bon- Secours, de la Victoire, ou des 
Bourguignons. 

Le corps du duc fut transféré à Bruges en 1550, sous 
le règne de Charles-Quint. 

On fit à l'occasion de la mort de Charles une foule 
de vers, de complaintes et dépitaphes, dont on retrouve 
une partie dans les œuvres de Jean Bouchet., Champier, 
Molinet , etc. Nous avons remarqué les deux quatrains 
suivants: 

Charles, fatal auteur de discorde et de guerre, 
Insolent ennemy de paix et de repos, 
Toi qui fus autre foys si pesant à la terre , 
La terre maintenant, soit légère à tes oïl 



5'JÔ NOTES; 

Charles, de qui le cœur plus grand que toutes choses, 
Sema la guerre au monde, et fit mourir la paix, 
Puisquenfin sous la tombe il faut que tu reposes , 
Souffre un bien qu'en vivant tu ne connus jamais. 

Ce prince s'était marié trois fois: 

I.o A Catherine de France, deuxième fille de Charles 
VIL 2.o A Isabelle de Bourbon, sœur de Marie, duchesse 
de Calabre , ( morte à Anvers le 13 Septembre 1465 ). 
Enfin, le 16 Février 1467, à Marguerite d'Yorck , sœur 
d'Edouard IV , roi d'Angleterre. 

Il ne laissa qu'une fille nommée Marie ( de son se- 
cond mariage). Elle épousa Maximilien d'Autriche , de- 
puis empereur. 

Le duché de Bourgogne revint à la couronne de 
France, autant par les conqnètes de Louis XI que par 
ses intrigues. Dans ses lettres-patentes du II Mai 1478, 
il déclara « que Charles étoit mort criminel de lêze- 
« majesté, ayant porté publiquement la jarretière des 
« Angloys, et voulu déloyaument et félonnement à 
« l'exemple de Lucifer , usurper la souveraineté qui 
« nous appartient, etc., etc. (*). » 

(4)« Tout en déplorant , ditBourdigné,la fin tragique 



(*) Wassebourg , VCXXil. — Hist. chronologique et généalogique 
du pt';re Anselme, 1er. fol. 2 ^5. ibid, III, fol. 538. — Art de ve'rifier 
les dates , fol 676. — Mémoires de Comines, fol. I. — Preuves et 
observations sur les mémoires de pli. de comines, p. 224. — Olivier 
de la Marche, p. 70, 610. — Molinct, p. CV. — Catalogue de la 
Vallière, p. 69, supplément, N°. 481 4- — Histoire de la ville de 
Nancy, tome 1er. p. n8. — Fabert , histoire des ducs de Bourgo- 
gne, p. 3g5 , 397. — Dom Calmet, tome III, fol. 1071. — Monstre. 
let, tome III, fol. 335. — Anecdotes françaises, tome II, p. 28. 

— Annales d'Acquitaiue , fol.' 12 1. — Dom Plancher, tome IV, p. 408, 

— Aïoalfaucon, III, fol. 3/J7, pi. — Moréri, loni? IV, fol. 33c,. 



NOTES. 3*7 

« de Charles., de eeite très glorieuse el triumphante 
« victoire que à son cher fils et seul espoir Dieu avoit 
« donnée, fust le bon prince roy René, très joyeulx, et 
« moult pensa à ce que le Clerc avoit aultrefoys dict à 
« Loys d'Anjou, son grand'père, que sa postérité des- 
« truyrqit celle de Philippe-le-Hardy, duc de Bourgon- 
« gne. . et davantage pensoit le bon et gentil roy, à ce 
« que luy avoit escript ung très savant orateur, natif 
« d'Angers , nommé maistre René-Ie-Tardif, qui par 
« manière de prophétie et pour donner confort au bon 
« seigneur, luy avoit annoncé les actions esclatantes de 
« son petit-fils. 

Il lui transmit les cinq couplets suivants; 

Reveille toi ... reveille toi René, 

Qui en Secile, as par longtemps régné. ... 

Entends icy l'effect de la fortune. . . 

Du premier fils, dont Dieu t'a estrené. 

Duquel voulust Nicolas estre né , 

Ne te donne mélancolie aulcuue. . . 

Car en tes jours, plains de griefve infortune, 

Décéderont en ce siècle tous deulx. 

De la fille, femme du roy Henry, 

Te certiflie (et en pleure, ou en ry) 

Quelle sera, durement fortunée. .. 

Premier verra occire son marry, 

Dont elle aura le cueur triste et marry, 

Plus qu'oneques n'eust, puys l'heure que fust née. 

Et pour doubler sa dure destinée,, 

Après la perte et d'avoyr et d'amys. 

Sera son fils à mort cruelle m y s. 

Mais aujourd'hui, les dieux qui ont prévu, 
Ta paciance, et ton cas de pies v;i ; 



3a8 NOTES. 

Ont tins conseil , pour te faire allégeance', 

Si te dirai le secret qu'ils ont sceu.,.. 

D'ung fils René, de ta fille conçeu, 

Dont doibs avoir de tous tes mauls; vengeance., 

Cestuy, aura des Lorrains la régence.. 

Fera trembler la fierté de Bretaigne, 

Et mettra paix en France et Allemaigne. 

En luy sera ressuscité Jason.. 
Conquérir doibt et serpents et toyson , 
Pour mettre fin aux discors de ce monde- 
Dent tu debvrois, selon droict et raison, 
Rajouvenir, ainsi que fist Ezon, 
Par une ardeur de liesse profonde. . 
Finalement en la vie seconde, 
Son loz sera si hault, et immortel, 
Qu'on n'en vist point ez chroniques de teL 

Tant accroistra en proësse et valeur 
Ton royal nom, qu'assez auras couleur 
De convertir tes plaintes en lyesse. . 
Comme puissant et hardy batailleur, 
Mettra Bourgogne à mortelle douleur. 
Cela verras, ez jours de ta vieillesse. - 

Car en la fleur de sa plaisant jeunesse, 

Du fier Lyon sera victorieux... 

Puys toy et lui, serez au rang des dieux. 

On a prétendu qu'à cette époque le roi René prit pour 
a devise un vieux tronc d'arbre ou de vigne, d'où il 
« ne sortait qu'un seul rejetton; un chapelet y était sus- 
« pendu, (allusion à la Capelette, Capelet, ou Capelle, 
« maitresse de ce prince), ainsi qu'un orange au -dessous 
« duquel on lisait ces mots: verd meur. 

On croit que René voulait exprimer à la fois par cet 



NOTES. S-jg 

emblème, la maturité que son petit fils setait acquise à 
la fleur de l'âge, et la verdeur que lui-même conservait 
au déclin de la vie. 

Mais on a vu que la même devise avait été adoptée par 
René quand il composa les Amours du berger et de la 
bergère. Il en avait donné à peu près une semblable à 
Colinef de la Grange en 1464. 

(5) 11 ne s'en serait point tenu là, s'il fallait s'en rap- 
porter à Jean de Lud., ancien secrétaire de René, qui 
s'exprime ainsi dans un dialogue manuscrit composé 
en 1499: 

« De ce que la Provence fust donnée au comte du" 
« Maine., il n'en fault pareillement sonner mot, corn 
« bien que le tout soit manifeste et notoire. C'est quand 
« le duc René II fut voir son grand père en Provence, lequel 
<( i'avoyî volontiers veu.. ei fust contrainct par la crainte 
« du roy Louis XI, de soy abandonner etmetlre endanger 
« delà mer, au temps d'hyver que nul n'osoit naviguer.. 
« Après cela, René et le comte du Mayne moururent... 
« Dieu ait leurs âmes. Si leur mort fut naturelle ou 
« précipitée, Dieu le scait. Il n'en faull aultrement en- 
« courir. . . 

(6) M. Faret, dans son histoire manuscrite de René II 
de Lorraine, semble avoir puisé aux mêmes sources que 
Chevrier. Après avoir parlé des intrigues de Louis XI 
afin de maintenir les dispositions du roi son oncle, il 
ajoute: « ce nestoil pas sans raison qu'il avoit ceste 
« crainte, car outre que les vieilles gens sont naturelle- 
« ment susceptibles de nouvelles impressions, on avoit 
« encore pris garde que depuis un certain coup que ce 
« prince avoit reçu à la teste devant Bajonne, son bon 

*) I e père Méneslrier, art des emblèmes, p. 9 — Annales d'An- 
jou, fol. 160. 



53o NOTES. 

« sens s^étoit si visiblement diminué, qu'il sembloist 
« estre retourné en enfance. Louis XI qui s'ennuyait 
« d'attendre si longtemps l'exécution du marché qu'il 
« avoit commencé à Lyon, manda à ses pensionnaires 
« qu'il estoit las de leurs remises, et qu'il les priveroit 
<c pour jamais de ses bienfaits et de ses bonnes grâces. 
« Ces gens intimidés employèrent soudain toutes leurs 
« subtilités pour faire mettre leur maître en colère con- 
« tre son petit- fil s. 

« Ce pauvre prince à qui il ne restait plus que de 
a faibles rayons de raison, ou plutôt un instinct con- 
((.fus qui ne permettait pas de distinguer ses propres 
« intérêts de ceux de ses conseillers, se laissa aller à ce 
(( qu'ils voulurent. René II vint cependant en Provence, 
« mais son aïeul n était plus capable de raison. Son 
<( jugement était tellement affaibli et la mémoire si 
« troublée, que d'abord quelle vit } son premier mou- 
« vementfut de lui dire'. — Ha! mon fils , on m avait 
« dit que vous étiez mort à la bataille de Nancy 
a contre mon cousin de Bourgogne... Je n espérais 
a plus vous revoir. Ensuite commesil fût revenu de quel- 
(( que profonde rêverie: Mon fils! mon fils! 'lui disait- il, 
« si vous eussiez voulu prendre les armes d 'Anjou , 
(( je n aurais pas donné mon bien à mon neveu!. . 
« Puis lui parlant de Louis XI, vous sçavez quel hom- 
« me cest, ajoutait-il; si nous l'avions fâché, il nous 
<c ruinerait. 

a René II ayant rencontré le comte du Maine, le pi- 
« qua alors de plusieurs paroles outrageuses jusqu'à voû- 
te loir luy faire mettre lepée à la main, et le menacer 
« de lui faire un mauvais partage, s'il sopiniâtrait à 
« lui vouloir soustraire le sien. » etc. etc. 

M. Faret dit plus bas, que Louis XI chercha à s'em- 
parer de René II, et que celui-ci s'embarqua à Marseille 
pour échapper à sa colère... etc. etc. 



IN OIES. 551 

(7) La maison de Cossa ( Ccxa ou Cuyssa) recon- 
naissait pour chef Fiacre de Cossa, grand maréchal des 
logis, (premier homme de logement ) du roi Philippe- 
Auguste en 1 180. On croit Fiacre de Cossa originaire 
du Maine. Ses descendants s'établirent ensuite à Naples 
sous les comtes d'Anjou. 

Jean de Cossa était fils de Thibaud, grand écuyer de 
Louis II d'Anjou., gouverneur d'Angers etc, et de Philippe 
ou Félice de Charno, (fille d'IIuguenin sire de Charno). 

Dans un mémoire qu'il adressait à Ferry de Lor- 
raine, Jean de Cossa s'exprimait ainsi sur sa famille: 

« Il n'y a guères de seigneurs d'état et de réputation 
« au royaume de Naples, qui ne me soient cousins, ou 
<( conjoints à moi ou à mes cousins et parents. » 

Le fameux pape Jean XX111 qui s'appelait Balthazar 
Cossa, était de la même famille. D'abord cardinal de St. 
Eustache, ensuite évêque de Boulogne, il se fit élire 
presque par force. Appuyé au conclave de Boulogne par 
Louis II d'Anjou, protecteur de sa maison, et ayant réuni 
des troupes dévouées, il déclara aux cardinaux que s'il 
était mécontent de leur choix, il les en ferait repentir. 
« Saisis de crainte, ils le prièrent dedésigner lui-même 
« un pape, et Baltkazar ayant alors fait apporter la 
« chape de son prédécesseur,» la mit sur se j épaules en 
disant: « Ego sum papa, ( ce qui n'estoit façon d'eslire 
« pape,)» remarque naïvement Bourdigné. 

Cet événement eut lieu le 17 Mai 14 10. 

Léonardod'Arrezo, secrétaire de Jean XX JIÏ, disait de 
lui « qu'il était grand homme pour les affaires tempo- 
ce relies, mais non pour les spirituelles. A en croire 
plusieurs historiens, Balthazar Cossa, ( qui mourut le 
29 Novembre 141 9, à Florence, après avoir abdiqué )_, 
aurait été un pontife souillé de tous les vices, et cou- 
pable de tous les crimes. 



35i NOTES. 

Jean de Cossa qui jouissait de la réputation la plus 
opposée, s'attacha à René vers Tan 1438. 11 était alors, 
depuis cinq ans, garde conservateur des forêts de la 
couronne de Naples^ fonctions que lui avait confiées la 
reine Jeanne II. 

Conseiller et chambellan du roi René, il fut placé 
auprès de Jean d'Anjou dont il mérita l'entière con- 
fiance. Ce prince le nomma dans la suite commissaire 
général et capitaine de son armée navale, en l'inves- 
tissant d'un pouvoir sans bornes, ainsi que le prouve 
une lettre qu'il lui écrivait le 23 Mai 1439. 

« Les princes d'Arragon, disait Jean d'Anjou, ayant 
« usurpé le royaume deiïaples, et étant occupé moi- 
ce même au gouvernement de Gênes pour le roi de 
« France, je ne puis m'y rendre en personne, mais je 
« vous donne le pouvoir de ramener au dit royaume 
« tous ceux qui voudront y retourner, les remettre en 
« possession de leurs biens , honneurs , dignités , 
« pardonner même les crimes de lèze majesté, etc. etc. 

Le bon sénéchal, auquel son maître avait donné en 
1443, par lettres patentes datées du château Capouan, 
la baronie de Grimaud, se trouvait à Tarasconau mois 
de Septembre en 14^6, lorsqu'il fut atteint d'une atta- 
que d'apoplexie. Le 15, il voulut faire son testament; 
mais comme il ne pouvait parler, un religieux nommé 
frère Bernard de Capoue dicta ses volontés au notaire, 
prétendant les avoir sues du testateur quand il était en 
bonne santé. A chaque article qu'on lui lisait, Jean de 
Cossa répondait par un signe de tète et le mot oy. Il 
mourut le 6 Octobre suivant. 

Le tombeau que René fit élever à ce fidèle serviteur, 
existe encore dans la chapelle souterraine de Ste. Mar- 
the. C'est un élégant sarcophage orné d'arabesques en 
relief. Deux génies placés à droite et à gauche soutien- 



NOTES. 353 

nent l'ëcu blazonné du vieux guerrier dont les armes 
étaient d'or à trois fasces de sinople, au chef de gueules 
à la cuisse ou jambe d'or. Le sénéchal est couché, sa 
tête est nue, ses mains sont croisées sur la poitrine, son 
épée pend à sa ceinture, et un chien fidèle semble dor- 
mir à ses pieds. 

Au-dessus du tombeau, on lit Tépitaphe suivante que 
consacra René à un si digne serviteur : 

Hic situs est, Troiae Cossa de Scarpe Joannes, 
Qui cornes et cives Partheneopns erat. 
His palriam liquit, tractus fulgore Renati 
Deo. Régis, quem coluit, semper ubique fido. Max. 
Atque senescallum facilem Provincial jussit, 
Et domuit Ligures, Marte tonnante, viros; 
Melchion hoc palri marmor posuilque Renatus: 
Qui leget hœc dicat: molliter ossa cubent... 
Obiit œtalis suœ anno LXXVI 
Mense VI, et die VI, à nostre salutis^ 
mcccclxxvi, IV nouas Oclobris. 
faclum piscî... 

(Ici repose Jean de Scarpe de Cossa, comte de Troye 
et citoyen de Naples. 11 quitta sa patrie, attiré parla 
renommée du roi René qu'il servit toujours et partout 
avec la même fidélité. Sénéchal de Provence, il gou- 
verna avec douceur, et dompta les Liguriens par la 
force de ses armes. 

René lui éleva ce monument ainsi qu'à Melchior son 
fils. 

Que le lecteur dise: « Que leurs os reposent en 



u paix!. 



Jean de Cossa mourut l'an soixante-seize de son âge, 



554 .NOTES. 

plus 6 mois et six jours, et de notre salut 1476, le IV 
d'Octobre. 

action pieuse ! ) 

L'abbé Robert s'est trompé en croyant que Jean de 
Cossa était fils de Gaspard de Cossa et de Louise de Bran- 
cas. Il devint comte de Troye par son mariage avec 
Jeanne d'Andria dont il eut trois fils. Melchior, l'aîné, 
mourut avant son père. René et Gaspard se partagèrent 
la succession du grand sénéchal, le 5 Janvier 1477. 
Gaspard mourut à Naples sans postérité. 

Selon Moréri, René., devenu premier pannetier et 
fauconnier de France, et marié à Marie de Gaucourt, 
aurait fondé la branche de Cossè-Brissac. On a dit aussi 
qu'un frère de Jean de Cossa appelé René de Brissac 
le gros, en fut le chef. Mais ces deux illustres familles 
ne paraissent avoir de commun qu'une ressemblance 
de nom. 

Jean de Cossa laissa aussi deux filles. L'aînée, Louise, 
épousa François de St. Séverin. Marguerite, la seconde, 
fut mariée à Georges de Grimaldi, sieur du Beuil. 

César Nostradamus assure pourtant, « qu elle avoit 
« épousé Honoré Lascar is, comte de Tende., et que ceste 
(( daine de grand et illustre courage, de bon et virile 
« sens, fust nommée capitainesse et gouvernante de la 
« ville et chasteau de Castellane. » 

Elle mourut le l. er Mars 1505 à Aix, et y fut enseve- 
lie dans l'église des cordeliers(*). 



(*)Papon, histoire de Provence, III, p. 420. — Histoire des 
papes, tome IV. Chronique de Provence, fol. 6o5, 638. — Paradin 
histoire de Lyon, fol. 276. Louvet. add. et ill. aux troubles de 
Provence, III, p. 28. Hist. littéraire de Lyon. JF,pl. ag8. — Hist 
généalogique et chr. du père Anselme. III, fol. 27. — Moréri. II, 
f i. 460 — Art de vérifier les dates, fol. 307, fcourdigné, toi 1 i3o. 



NOTES. 535 

(8) « Il entra, dit Bourdigné, dans une chambre en 
« laquelle estoient cinq à six de ses plus familiers do- 
« mestiques, et leur dist en soubriant: Or ça, galants, 
« il ne tient qu'à moi que je n'aye vingt mille fleurins. 
« Lors , leur racompta comment les Juifs les luy 
« avoient voulu donner pour saulver la vie à leur coin- 
ce paignon. » 

a Et tous les seigneurs là présents furent d'opinion 
a qu'il devoit prendre les fleurins, et laisser aller le 
« paillard au dyable. » 

« Comment, dit alors le roy, vous vouldriez que je 
« laissasse arrière les injures que par ce traistre ont 
« été dictes à la mère de Dieu et que je en vendisse la 
« pugnition?.. Certes, se ainsi estoit, je serois maulvais 
« justicier, ce que n'adviendra jà, et combien (quoique) 
<( pour le présent je aye de très maulvaises affaires 
« pour lesquelz mettre fin , ceste pécune me seroit très 
« nécessaire, touteffoys, aymerais-je mieulx en avoir 
« perdu dix foys autant, que ma bonne maîtresse ne 
« fust vengée. A Dieu ne plaise, qu'il soit dict d'homme 
a ne eseripî ez chroniques, que ung si énorme crime, 
« soit de mon règne demouré impuni. » 

1^9) Le mont Visulus, Vesulus , Viseul, ou Viso, dit 
« M. Ladoucelle, a été regardé par plusieurs auteurs 
« anciens et modernes comme la montagne la plus ele- 
« vée des Alpes. Cependant on suit jusqu'à présent la 
« mesure de Schuckberg qui ne porte son col qu'à 3045 
« mètres d'élévation; le pic qui est inaccessible, a, 
« d'après Villars, 4219 mètres. » 

« Pline a écrit: le Pô sort du sein du mont Viso, qui 
(( s'élance dans la partie la plus élevée des Alpes aux 
« limites des Ligures Vagiens-, sa source est visible; il 
« coule ensuite dans un canal étroit etc. » 

<( Dans la chaîne qui forme le Viso, sous une pointe 



556 NOTES. 

« de rocher nommé Visolotto ou Visoluto, de l'est à 
« l'ouest, un souterrain traverse la montagne; sa lon- 
« geur est de soixante et douze mètres; sa hauteur de 
« deux mètres cinq décimètres, sa largeur de deux 
« mètres quarante sept centimètres; un coude s'y trou- 
ce <veà quarante quatre mètres en allant vers le Piémont. 
« Ce pertuis si remarquable et si peu connu, est à deux 
« mille neuf cents mètres au dessus du niveau de la mer, 
« et à la distance du pic de cinq cent vingt mètres, me- 
« sure horizontale. 

Cette montagne doit son nom à la vue extraordi- 
naire dont on y jouit, et qui permet à lœil d'embras- 
ser une immense étendue d'horizon. « En effet, ajoute 
u encore le savant auteur que nous venons de citer, à la 
« sortie du monument, le Pô qui prend sa source en 
<c dessous, Saluées,, Pignerol, Turin, Milan, et plus de 
« cinquante lieues de l'Italie frappent l'observateur. » 

Une tradition locale attribuait l'honneur d'avoir ou- 
« vert ce souterrain, à André Dauphin, marquis deSa- 
<c luces, en l22o<Bes gens instruits n'étaient même pas 
« éloignés de penser qu'on le devait aux Sarrazîns, ou 
« à Annibal. Mais ce passage paraît avoir été véritable- 
ment ordonné par Louis H, marquis de Saluées, qui 
reçût à cette occasion un diplôme très honorable de 
l'empereur Frédéric. Louis XII lui conféra en 1500 
Tordre de St. Michel. 

Louis lï marquis de Saluées (qui succéda à Louis î v.son 
père en I&75)avait épousé en première noces, Jeanne de 
: ontferrat. 11 se remaria à Marguerite de Foix, fille de 
Jean comte de Candale et do Marguerite de la Polie Suf- 
folck. Le curieux traité que nous rapportons en entier 
et qui était eucore inédit, jette un nouveau jour sur 
une entreprise digne du génie des Romains (*). 

(+\ Voyez histoire des antiquités des Basses Aines par uu aacieu 



NOTES. 53 ^ 

(10) Voici les articles des négociations ouvertes au 
sujet du passade du mont Viso, entre René et le marquis 
de Saluées. 

« Pour ce que, à aller du Dauphiné et Provence, ez 
« pays du Piémont, Saluées et Lombardie, est néces- 
« saire de passer par les détroits du mont St. Bernard, 
« Montcenis, mont-Genêvre et aultres, qui à grant dif- 
« ficulté et dangier se passent, et avec ce, y a bien 
« long chemin, et à laquelle cause, des marchands des 
« dits pays, ne peuvent trafiquer les ungs avec les aul- 
« très, que à très grants frais et despenses, monsieur le 
<( marquis de Saluées pour le bien de son pays et des 
« circon voisins d'iceluy, voulant et désirant eschiver 
« les dits dangiers, passâmes, et destroits, et trouver 
« plus grant chemin pour aller, passer et repasser des 
« dits pays du Dauphiné et Provence, ez dits pays de 
« Saluées, et aullres prouchains oultre les monts, amis 
« en pratique de trouver manière de faire percer la 
« montaigne de mont Viseul qui divise et départ les 
« dits pays du Dauphiné et du Marquisat de Saluées, et 
« pour ce faire, a envoyé gens sur les lieux., de ce ex- 
ce pers et cognoissans, et leur relation oye, que ladite 
)> montaigne se pourrait percer en manière que mulets 
« chargés pourraient passer du pays à aultre ,, sans au- 
(( cun dangier de nèges, et plus court chemin de moult. 
« Etpour fairela despense de percer la dicte montagne ont 
« ensemble conférence le roi Daulphin, et le dit mar- 
« quis en manière qu'ils espèrent la chose venir à bon 



préfet. Du mont Viso et de son souterrain, notice adressée a l'aca- 
démie des inscriptions et belles lettres en i8iopar le baron La- 
doucette. 

Tome iii. <>2 



35S ; NOTES. 

u effet, ainsi que le dict marquis a présentement fait 
« savoir au roi de Secile, comte de Provence, par Mar- 
tin de Albano, petit Jean de Visque, escuyer de ses 
<( finances et Balthazar de Alpeastho , ses conseillers 
« et ambassadeurs, envoyés à celle cause devers luy, 
<( auquel roy de Secile, ils ont de par le dict marquis , 
(( apporté lettre de créance, par laquelle ils lui ont 
<c amplement dict et déclaré, ce que dict est, et le grand 
a bien etprouffit qui en redondera au dict pays de Pro- 
« vence, tant pour les marchandises qui se prendroient 
(c au dict pays, que autres étrangères amenées en ice- 
« luy, à l'occasion des ports de mer qui y sont. Sus- 
ce quoy, et pour le bien des dicts pays, ont les dicts 
« ambassadeurs fait ou dict roi de Secile, par mon dit 
« sieur le marquis., les requestes eiouffres qui s'ensui- 
« vent, auxquelles a esté faict réponse, particulière- 
« ment au pied dicelles. » 

Et premièrement: 

« Le dict monsieur le marquis requiert à la majesté 
« du roi, que soit de son bon plaisir comme semblera 
« à sa majesté, ordonner la réparation des chemins, 
« ports et ponts du pays de Provence, estre faits en 
« cette façon quand temps et lieu sera, que les charriet- 
<( tes et mulets, et autres voituriers, puissent aller et 
« venir des ports de mer du dict pays,jusques aux cou- 
rt fins du pays du Dauphiné , et semblablement main- 
« tenir en réparation les dits chemins, pour le temps 
« avenir, aux despens des dits pays de Provence, cou- 
rt sidéré les gains et inestimables prouffits, que en re- 
« portera le dict pays. 

« Le roi arespondu qu'en lieu et temps il le fera faire 
« voulontiers. 

Jteir. 



NOTES. 5j5q 

« Requièrent de par mon dit sieur le marquis, qu'il 
« soit du bon plaisir de sa majesté le roi de Secile, que 
« le dit sieur Marquis, ou aultres par lui députés, 
« puissent extraire du sel de la Vanduche de Berre 
« [ sans doute de l'étang de Berre ), ou aultre sel du 
a pays de Provence, jusques au nombre et quantité de 
« cinq mille trois cents olles, mesure d'Yères, pour le 
« moins, par chascun an, et faire décharger au dict 
« pays aultre sel étrange jusques à semblable nombre 
« de cinq mille trois cents olles de sel rousse et de la 
a mathe, à la dicte mesure d'Yères; appelés à ce faire, 
« les officiers du roi de Secile pour en tenir le compte 
« et faire conduire par terre, le droict chemin, allant 
« au marquisat de Saluées, sans vendre ne permettre 
« en manière quelconque le dict sel autrement aliéner 
« ez pays de Provence, de Dauphiné ne aultre lieu, jus- 
« ques à tant qu'il ait passé lePertuys, et conduit poin- 
te le moins en la ville de Gressol, en payant au roy de 
« Secile comte de Provence, et ses successeurs comtes, 
« pour chascun centenat d'olles, mesure d'Yères, pour 
« les droits de gabelle, tant du sel étrange , que celuy 
« du pays , la somme de huit florins, monnoie de Pro- 
« vence-, et oultre ce , aux propriétaires des salines de 
« Provence, où ils chargeront, leur droit raisonnable 
« et accoustumé , et aultres devoirs et peaiges deus au 
« dict pays \ et au regard du sel de la Fauduche^ qui 
« n'est point de propriétaire, et ne se faict que par in 
« dustrie, en sera autant payé au roy, comme se fait 
« aux aultres propriétaires, déduit et rabattu la des- 
« pense qui se fera à la mener du dict lieu de la Vau- 
« duché à Berre , ou à l'endroit 5 et afin que en la con- 
« duite du dict sel, ne se puisse faire aucune fraude au 

22* 



54 o NOTES. 

« préjudice des gabelles des terres du dict pays de Pro 
« vcnce, ne des gabelles du sel de la conipaignie du 
« Rôsne, les marchands ou les facteurs qui feroni 
<c charger leur sel pour le mener au dict lieu de Cres- 
u sol, ne le pourront faire sans appeler les officiers du 
u roy de Secile, estant aux lieux de déchargement, qui 
« de ce auront la charge. . . Desquels ils seront tenus 
« prendre tilet ou cédule, du nombre et quantité de 
« sel qu'ils chargeront, et leur payer le dict droit de 
« huit florins. Lesquels marchands ou facteurs seront 
u tenus rapporter aux dicts officiers, cédule ou reco- 
« gnoissance de cinq officiers que le dict seigneur, roy 
« de Secile, aura au dict lieu de Cressol, du décharge- 
<t ment du dict nombre et quantité de sel. Lequel offi- 
ce cier de Cressol sera payé de son salaire par mon dit 
« sieur marquis, et semblablement les aultres officiers 
« de Provence qui seront commis aux déehargemens, 
« seront satisfaits raisonnablement par mon dit sieur, 
« de leurs peines et travaulx; et pour plus grande su- 
« reté, que en la conduite du dict sel, n'aura aucune 
« fraude, et ne sera en aucune manière laissé aucune 
« quantité du dict sel chargée en aucun lieu des dits 
« pays de Provence ou du Dauphiné, ne aulcun aultre 
(( par deçà la dicte ville de Cressol, et ne sera ramenée 
« par deçà les dicts perthuys, seront tenus, les dicts 
« marchands ou facteurs, à chacune fois qu'ils charge- 
« ront, promettre, et eulx obligé informa, que toute la 
( ( quantité de sel qu'ils feront charger, ( réservé le dé- 
a chict raisonnable), porteront au dict lieu de Cressol, 
(( sans aucune diminution, quelconque fortune que leur 
< ( puisse avenir sur chemin par Larcin , ou aultre- 
(( ment excepté seulement de tel nombre de sel qui 
« seroit dueument prouvé, avoir été tombé et perdu 






NOTES. 34i 

« en rivière passée par icelle: et si faillie se trouvoit, de 
« payer trois fois la somme à quoy se monteroit le droit 
« de gabelle du nombre de sel défaillant, et de ce, bail- 
u leront les dits marchands ou facteurs, gaiges ou piè- 
ce ges marchands, qui s'en obligeront informa, en 
k leurs privés noms et comme principaulx tenus. 

« Leroy a fait sur ce response, que le contenu en ce 
« présent article luy plaist jusques au temps et terme 
« de trois ans, et en après, à son bon plaisir et vou- 
« lente et des siens; à commencer les dicts trois ans au 
a temps que la montaigne seroit percée en manière que 
« bestes chargées y pourront passer, et non plutost ; 
« par chascun desquels trois ans, et de chascune des 
« années en suivant, si le dict seigneur le roi deSecile, 
« ou ses successeurs consentent les choses dessus dic- 
te lées, le dict marquis sera tenu faire tirer hors du dict 
« pays de Provence, le dit nombre et quantité de cinq 
<( mille trois cent olles à sel,, mesure d'Yères , comme 
a dit est. 

« Item. Requièrent encore les dits ambassadeurs 
« qu'ils puissent faire décharger, laines, pelleteries., et 
« toutes autres marchandises de pays estrangers, de- 
a dans le dict pays de Provence , et faire conduire hors 
« d'iceluy, et semblablement toutes marchandises es- 
te tant au dedans du dict pays de Provence, tirant au 
« dit marquisat payant les droicts des traictes et issues, 
«. qui à présent se payent au dict pays, tant au roy que 
« aux particuliers. 

« Le roy a sur cefaicl response: qu'il en est content. 

« Item. Requiert mon dict sieur Marquis, que aux 
« marchands, facteurs ou négociateurs des dictes mar- 
« chandises, tirées hors de Provence, pour estre menées 
« au dict marquisat, et apportées du dict marquisat au 



34/1 NOTES. 

a dict pays Je Provence qui seroient subjects Je mon- 
te sieur le marquis, ne sera Jonné aucun empeschemeiit 
« ou destourbier, ne h leurs Jictes niarcban Jises , pour 
« représaille, marque, guerre, ne aultre occasion quel- 
« conque, taxées contre subjects Ju Juc Je Savoye, 
« Milan, Gênes, ou aultre nation quelconque, ce Jont 
<c elle n'estoit taxée, nommément contre les subjects Ju 
<( <lict Marquis. » 
Réponse. 

« 11 plaist au roy le contenu en ce présent article. 
« Réservé que les marcbanJs et marchandises seront 
a tenus ait Jroit Je tout ce que leur pourroit esire de- 
<t mandé par les Provençaux, ou aultres demandeurs, 
« avoir justice au dict pays. 

« Passés et accordés les requestes, offres, et responses 
« ainsi qu'elles sont ci- dessus escriptes, entre le dict 
« seigneur roi de Secile, et les ambassaJeurs dessus 
« dicts, qui ont promis, icclles et tout le contenu, faire 
« ratifier et confirmer par mon dict sieur Marquis. » 

« Fait en Arles, en double, entre les dessus-diets le 
« vingt-deuxième jour de Septembre l'an 1478. 
« Ita promiltimus. 

« Martinus de Àlbano. Parvus Johannes de Wisque , 
« et Baldesar de Alpeaslho. 

(Il) OEternœ memoriœ 
Renati, Hierosolimi et Sicilia? régis , 
Andegaviœ et Barri Jucis, 
Provincial et Forcalquerii comilis. 
Qui, bello simul et pace clarus, seJ infelix> 
Felicem se solum apud Provinciales agnovit. 
Qui externis œque et domesticis hostibus , 
lmpetitus fiJem in aliis sœpè labantem, 



ÎNOTES. 343 

ïhcorruptam semper in Provincialibus 

Est expertus. 
Qui, regno pulsus, liber i s orbalus ., opîbus 
Exutus , oniiiia in benevolentia Provincia- 

liuin invenit. 
Qui Provinciales, feinta eomilate, tanla 
Benefîcentia cumulavit, ut principem 
yEquissimum , regem initissimum, patrem 
Optimum appëllarinl. 
El hoc immoitale grali animi, fidei, 
Observant irc nionuMienturn 
Fuluris seculis consecrarint (*). 

(12) Wandeland était Suisse de nation. Il fut enterré 
à l'ermitage de la Baumette , dans le cimetière en avant 
de l'église, qui depuis a été converti en promenade. 

Le fils de Gilbert Wandeland nommé Adam, naquit 
à Angers et devint aussi un peintre très estimé. 11 
vivait encore en 1574 et traça le plan ou portrait de la 
u ville d'Angers, imprimé en 1376, à Paris, chez Nicolas 
« Chesueau. 

Un autre peintre célèbre d'Anjou et que René dut 
connaître, était SimconHaieneufve^ né à Château Gon- 
tier en 1430. 11 mourut le II Juillet 1546. 

Geoffroy de Bourges, dans son Champ fleuri ^ le com- 
te pare à Albert Durer, à Michel Ange etc, et, Lacroix du 
« Maine, assure avoir vu de ses portraits^ très bien faicts 
« et parfaicts. » 

M. Leclerc de Châlonne adressa à l'institut un mé- 
moire détaillé sur René d'Anjou, et sur le tableau de 

(«)Gaufridi,hist de Provence , fol $/&. 



544 NOTES. 

Gilbert Wandeland. On en a imprimé l'extrait dans le 
tom. V des mémoires de l'institut (*). 

(13) « En 1498, dit Bourdigné, mourust Jehanne de 
Laval, à Beaufort en Vallée, très liaulte et puissante 
« dame, laquelle faisoit sa résidence en son comté de 
« Beaufort, qui estoit une des pièces de son douaire, et 
« fusl le corps de ceste noble dame, apporté en Angiers 
« et receu des Angevins à tel honneur, comme de leur 
« princesse, et mis enTesglise cathédrale d' Angiers près 
« de celui de son royal espoux. Et son cueur porté in- 
« humer avec celuy du dict seigneur en la chapelle de 
« St. Bernardin, car ainsy estoit convenu entre le bon 
« roy et elle durant leur vie. » 

Bour digne est dans Terreur en rapportant que Jeanne 
de Laval fut inhumée dans le même tombeau que René. 
Lé sien fut placé au milieu du chœur, à côté du mau- 
solée de Marie de Blois ( ou de Bretagne ), épouse de 
Louis I. cr d'Anjou. 

Jeanne de Laval fit son testament le 27 Août 1498, 
et laissa en garde « son psautier ., ses heures, ses autres 
« livres, ( et un psautier qui fut à son frère Pierre de 
« Laval , archevêque de Rheims )., au chapitre de St. 
« Lugal de Laval „ pour servir aux filles du comte de 
« Laval, tanl qu'elles seront à marier et demeurantes 
« en icelle ville. » 

« Item, dit-elle, voulons et ordonnons, que deux pe- 
« tits anneaux d'or, ( dont l'ung feu mon très redoublé 
« seigneur et espoux que Dieu absolve, nous espousa,et 
« l'aultre nous donna à icelui jour ), estre donnez à St. 
« Nicolas près Angiers, et iceulx estre mis ez doigts du 
« bras, où est enchâssée la relique 5 en l'ung desquelz 
« anneaux, y a ung diamant taillé en fleur de lys tout 

(*)Bibl. française, fol. 3. 45;. 



NOTES. 3/5 



« d'une pièce, et est esmaillé aux armes d'Anjou, et eu 
« l'aultre, il y a ung petit cueur,my party de diamaul 
« et de rubis, et est esmaillé de gris en petites roses de 
« rouge cler. . . et semblablement, voulons estre don- 
« nées et mis au dict reliquaire et bras de mon dict 
« seigneur Si. Nicolas, ung petit filet d'argent que por- 
« tons à notre doigt ( et duquel feu mon dict seigneur 
nous espousa )_, incontinent après nostre dict trespas. 

Jeanne de Laval nomma pour son héritier et exécu- 
teur testamentaire, le comte de Laval son frère. « Tou- 
« teffoys, ajoute-t-elle, pour la faiblesse et débilité de 
« sa personne où il est de présent, et à l'occasion de la 
«maladie et pernicion qui luy estad\enue, elle lui 
« enjoint Jehan de la Jaille. 

Elle laissa à sa sœur de Dornal, « ses pâtenostres 
« d'or,faictes à jour, desquelles aux deulx bouts y en a 
« deulx plus grosses que les aultres, et à icelles, y a tor- 
« tis d'or branlans. » 

Il paraît que cette princesse aimait peu la poésie, 
puisqu'elle engagea Jean Gallopez clerc d'Angers, à 
traduire en prose , les vers de Guillaume de Cuiller- 
ce ville, contenant le pèlerinage de la vie humaine, 
« celui de l'âme séparée du corps, et enfin celui de N. 
« S. J. C. commencé en 1330, ainsi que l'annonce le 
« début de ces poèmes: 

En mil trois cent dix par trois foys, 
Ung songe vis bien merveilleux, etc. 

Guillaume de Guillerville , né à Paris en 129:1 , 
d'après les conjectures qu'on peut tirer de ses œuvres, 
fut religieux à l'abbaye de St. Charles près Senlis, 
de Tordre de cileaux. 



346 NOTES. 

Ces trois poèmes furent très goûtés dans le XIV siè- 
cle, et il existe plusieurs éditions du premier, mis en 
« prose par « le très humble clerc et subject de Jeanne 
« de Laval, lequel ne se nomme point pour évader vaine 
« gloire. Mais sa modestie fut trahie ainsi qu'on peut 
le voir dans l'édition du Pèlerinage de la vie humaine 
« mis en prose par Jehan Galoppez, imprimé à Lyon 
a par discrelte personne maistre Mathieu Husz, Tan de 
« grâce, 1485, in- 4.° 

Pierre le Baud, prêtre et chantre de Notre-Dame de 
Laval, dédia à la reine de Sicile une généalogie de sa 
famille. 

(14) Yolande d'Anjou, ( qui prit aussitôt après la 
mort de son père, le titre de reine de Sicile et de Jéru- 
salem ), se croyant lésée par le testament de René, 
n'oublia rien pour se mettre en possession de la Pro- 
vence. . . 

René II son fils, y vint lui-même avec ses troupes, et 
fut reçu avec acclamation par plusieurs seigneurs in- 
fluents, entr'autres, Raymond d'Agoult seigneur de Ci- 
pières, Boniface de Castellane, Philibert son fils, etc.., 
qui soulevèrent quelques villes en sa faveur, et se mi- 
rent avec lui à la lète des mécontents. Ils parvinrent à 
pénétrer dans la ville de tirasse qui leur ouvrit ses por- 
tes aux cris de vive Lorraine!. . dehors Charles! . . 

Louis de Villeneuve, sire de Seranon, ( le même qui 
joua depuis un rôle brillant sous Charles VIII et Louis 
XII ), repoussa les rebellés et leur résista ensuite dans 



(*) Bourdigué,fol. 173. —Anselme, tome 1er. fol. a3i. — Gou- 
jet, bibl. française, tome IX, yf. 91. Catalogue "de la vallière, p. (\5, 

Mo. 1754. — Mamiscrit de Dupuy,bib. roy. No. 290. 



INOTES. 54 7 

son château de Trans, ou il s'était renfermé avec trois 
cents Gascons à sa solde. 

Le seigneur de Grimaldi-Monaco défendit aussi contre 
les partisans du due de Lorraine, la ville d'Antibes qui 
se distingua par une inébranlable fidélité. 

Cette guerre qui pouvait avoir les suites les plus graves , 
ne dura qu'environ deux mois. Les hostilités cessèrent 
dés que Louis XI eut envoyé en Provence, à l'entrée de 
l'hiver de IA8I, une armée de dix-huit mille hommes. 

Peu de temps après, le 22 Janvier., Charles ïîl d'An- 
jou perdit Jeanne de Lorraine sa femme, au moment 
où il méditait une expédition dans le royaume de ta- 
pies. Ce malheur, dont il fut accablé, le lit renoncer à 
ses projets de conquête, et il ne songea plus alors, dit-on, 
qu'à suivre au tombeau , une épouse qu'il aimait éper- 
dument. 

Il institua en mourant le roi Louis XI pour son hé- 
ritier universel. Les témoins interpellés par ce monar- 
que, déclarèrent que son secrétaire lui « ayant deman- 
« dé : quel Loys instituez-vous ? le roy Loys de France , 
« répondit Charles. Et après lui, M. le Dauphin, fi ajou- 
te ta ensuite: la couronne!... la couronne!... 

Après sa mort, qui eut lieu le II ou le 31 Décembre 
1481 , on lui éleva un mausolée dans l'église St. Sauveur 
d'Aix. 

« Jean de Lacepède, personnage noble, de lettres et 
« d'autorité, dit César Nostradamus } prononça l'oraison 
« funèbre, d'une façon magnifique, tirant des larmes 
« de toute la ville ensemble. Et le prince fust conduit 
« ainsi d'un nombre infini d'hommes qui fondoient en 
« larmes et eu pleurs, mais singulièrement dû seigneur 
« de la Jaille , son grand senesehal , lequel portoit le 
a deuil, tout couver! de velours noir, et traînant de mê- 



548 NOTES. 

« me son cheval, chose très funeste et fascheuse à veoir, 
« marchant à la queue du charriot., souspirant et sau- 
ce flottant du départ d'ung si bon maistre. » 

Le règne de ce prince, dit M. Bouche, avocat, ne fut 
ni long, ni brillant, « mais il fut celui de la justice et 
« de la paix, dont la durée est toujours trop courte. » 

(15) L'auteur d'un manuscrit que possédait M. Mori 
d'Elvange, parle ainsi de celte personne: 

« René, en 1453, n'avoit point rompu avec la da- 
« moi selle d'****... Et n'empcschoit ladicte damoiselle, 
« que le duc fist processions, et que s'amusât à peintures 
« et versification, car savoit-elle par trop bien profiter 
« deson temps, et avoit, ce dit-on, certains galants qui ne 
« l'amusoient de chapelets et dévotions, dont les malins 
« disoient: qu'encore que le roy n'en ignorât, ne disoit 
« rien, parce que savoit qu'estoit trop vieil... Et avoit la 
« susdite grande beaulté et attraits, qui cachoient des- 
« portements et filouteries d'amour, car faisoit vers, 
« dansoit bien et faisoit la dévote, etc. (Extrait des cou- 
pures de Bournon ). 

Un autre chroniqueur, (Florentin le Thieriat), ajoute 
que ladicte « provençale avoit jeunesse, beauté, savoit 
a peindre et bigotter, et mieux dire encore et passoit le 
« roy fort joyeusement sa vie avec elle fesant fondations, 
« petits tableaux.... etc. Elle ne s'étoit laissé faulte de 
« maintes aventures qui fesoientdire de grandes médisan- 
te ces et discours. Monseigneur René savoit très bien ce 
« qu'on disoit, mais n'en vouloil rien croire. » 

Les compilateurs d'anecdotes prétendent que cette da- 
moiselle abusa de son pouvoir sur l'esprit de René, jus- 
qu'à l'engager à donner à l'un de ses enfants naturels, 
le marquisat de Pont-à-Mousson, mais que le duc Jean 



NOTES. 54g 

d'Anjou n'exécuta pas les ordres de son père. Ils assu- 
rent aussi que René était déjà vieux en 1453. (*) 

(16) « Tous ces héroïques ouvrages, continue C. Nos- 
a tradamus, demeurèrent ez-mainsdece seigneur, avec 
<c une grande partie de la librairie royale de René, où 
« particulièrement estoient les plus riches compositions 
<( de nos anciens poètes et plus illustres troubadours. » 

«Il n'en restoit déjà plus rien en Provence, écrivoit le 
« 10 Septembre 163 1, le fameux Peyresc, à M. Fabry 
(c Rorelly. » Nostre dernier comte de Provence Charles 
« III, ajoute-t-il, dont on ne peut dire ni bien, ni mal y 
« avoit légué ses livres aux pères dominicains de St. 
« Maxhnin, fors eeulx de médecine. Un jour, estant allé 
a voir la bibliothèque de ces bons pères, je fus bien mal 
« satisfaict de ma curiosité. Quelques vieux psautiers , 
« et autres livres d'heures, ensemble de vieux romans 
« fort communs, composoient tous les manuscrits. Aussi, 
« est- il vray que les livres du roi René, n'y sont pas 
(( compris, car ils furent achetés par le comte deSaull, 
« et ez-mains des héritiers de celui-ci, n'en reste rien 
(( qui vaille. » 

(17) aQuant à la personne d'iceluy, dit Bourdigné, il 
<( estoit très beau personnaige hault et droit, de beau 
« corsa ige, et bien taillé de tous ses membres. 

Ferdinand de St. Urbain, célèbre graveur lorrain, a 
frappé une médaille de René et d'Isabelle, d'après les 
bas reliefs sculptés qui existaient à Angers et à Nancy. 

Le portrait de ce prince a été aussi gravé dans la col- 
lection d'Odièvre , mais sans ressemblance avec les ori- 
ginaux qu'on a de lui. 

(*) Voyez aussi dom Ca!met_, Raleicourf, généalogies historique* 
Tome II, p 3o3,«tc. etc. 



55o NOTES. 

Une autre gravure de René, vu de face et très gras, 
a été faite, dit-on, d'après un portrait de 1437. 

Une troisième, représente ce prince de trois quarts, 
et assez âgé. Il est vêtu d'une robe fourrée, et porte sur 
sa tête un chapeau rond , dont les bords sont relevés des 
deux côtés. Cette gravure a été exécutée d'après un 
portrait original qui existait en Anjou. 

Enfin dans une quatrième, dédiée en 171 1, à M. Le- 
bret, intendant de Provence, l'artiste a copié le portrait 
de René qu'on retrouve dans le volet à gauche du ta- 
bleau du Buisson ardent, à Aix. 

Feu M. le P.* de St. Vincens possédait dans son 
cabinet, un buste de René, en demi relief, formé d'une 
brique très dure, et dont la hauteur est d'environ un 
pied. René y est vu de profil. Au revers de la brique, 
sont gravées ses armes très profondément , et avec un 
soin extrême. 

Cette brique recouverte d'un vernis blanc, avait ser- 
vi, dit-on, à orner une maison que René fit bâtira 
Avignon. 

Dans les diverses monnaies frappées sous le règne 
de ce prince et à son effigie, il porte toujours la cou- 
ronne. On en conserve encore en or, dont le revers of- 
fre ses armes et cette exergue: 

Adjuva nos, Deus salutaris noster. 

Dans une autre , de même métal, frappée à l'époque 
de l'expédition de Jean d'Anjou, en Calalogne, René est 
représenté le sceptre à la main, et avec le titre de roi 
d'Arragon. Au revers , on voit ses armes et cette lé- 
gence. 

Deus in adjutorium meum intende. 

Sur ses monnaies d'argent , on remarque quelque- 



NOTES. 35 1 

fois un bras armé avec cette devise: Adjuva nos, ou 
« fecit potentiam in brachio suo. » 

Sous une croix de Lorraine, placée entre deux RR, 
on lit sur une autre pièce de monnaie: « erux ave! 
« spes unica. » 

Enfin, dans une autre pièce d'argent, René est assis 
sur un trône, soutenu par deux lions. À ses côtés, est 
un aigle les ailes déployées, on lit autour : « Honor régis, 
« judicium dilegit. » 

(18) Malgré son caractère naturellement prodigue, 
il paraît que René exigeait dans l'intérieur de son pa- 
lais, qu'on lui rendît exactement compte de l'emploi de 
ses revenus. Plusieurs registres en font foi, et entr 'au- 
tres, un vieux manuscrit de la dépense de «a maison, 
que nous avons eu déjà occasion de citer. 

On y trouve les articles suivants: 

Dix-neuf sols, pour potirons et escargots. 

Dix sols environ , pour un sac de cuir à mettre du 
sucre en poudre. 

« Idem, quatre pièces de toile bleue, pour le lit du 
« roy. w 

Quatre florins aux quatre pages, pour se confesser. 

Idem. Un florin au Maure pour faire ses pâques. 

Au mercier qui a vendu trois Maures au roy, un 
escu par teste. 

Un florin , six gros pour faire un pourpoint au 
Maure, etc. etc. 

(19) Tanguy du CbasIeU ou plus communément Tan- 
neguy du Chatel, prévôt de Paris, grand-maître de 
France , et l'un des plus dévoués serviteurs de Charles 

(*) Fapon.TH. p. 614,617. — St. Vincens.mcnioircsiinprimcï 



55 1 NOTES 

VII , était fils de Harvé du Chatel et de Ménirc de l'Es- 
coët. 

Il passa en Angleterre vers l'an 1404, pour y venger 
la mort de l'un de ses frères. 

En 1407, il était chambellan du malheureux duc 
d'Orléans, et se prononça énergiquement contre ses 
meurtriers. Il s'attacha ensuite à Louis II d'Anjou qui 
lui confia le commandement de son armée. Tanneguy 
défit alors celle de Ladislas, compétiteur du roi de 
Sicile. 

Le 28 Mars 1418, il sauva le dauphin ( Charles VII) 
des mains des Bourguignons, et l'année suivante, ce 
jeune prince le nomma Maréchal Je ses guerres. . . 

Ste. Foix justifie pleinement selon nous, cet illustre 
guerrier , « de l'accusation d'avoir assassiné Jean-Sans- 
« Peur-, d'avoir pris ( pour se distinguer parmi les com- 
« plices du meurtre ) un des éperons noirs à molettes 
« dorées du duc , et d'avoir fait faire un étui pour en- 
« chasser la hache au bec de faucon, avec laquelle il 
« lavait frappé. » 

Tanneguy passait dans l'un et Vautre parti pour un 
homme prudent, généreux, plein de modestie et de 
candeur. Charles pr duc de Bourbon, qui accompagnait, 
lui dixième, Jean-Sans-Peur au pont de Monlereau, se 
déclara hautement pour Charles VII et Tanneguy 
après ce tragique événement, donnant tort au duc 
« qui, disait-il, s'estoit attiré ce malheur. » 

Le prévôt de Paris offrit de combattre ses accusateurs 
en champ clos, et l'écrivit même à Philippe-le-Bon^ en 
affirmant « qu'il n'avait jamais songé qu'à sauver le 
« dauphin. » 

En effet ,1a lâche cruauté dont on accusait Tanneguy 
paraît bien invraisemblable dans un guerrier auquel 



NOTES. 553 

Jean-Sans-Peur avait dit en entrant sur le pont et lui 
frappant sur l épaule: « Voilà eelui en qui je me fie. . . 
Qui pourrait croire aussi que Tanneguy et Charles Vil 
aient fait rouler trois fois le corps du duc de Bour- 
gogne dans son sang, pour s'assurer s'il était mort? 

Jean Louvet, président de Provence et beau-père de 
Duuois, défendit chaudement Tanneguy; mais Artur 
de Richement l'emporta et obtint le bannissement de 
tous ceux que l'opinion accusait du meurtre de Jean- 
Sans-Peur. 

Tanneguy, qui revenait alors d'assembler les arbalé- 
triers de Provence, courut se jeter aux pieds de son maî- 
tre, «et le pria, dit Jean Bouchet, de Penvoyer quelque 
«. part hors de son royaulme, et qu'il luy plust aveoir 
« pitié de son vieil âge, en sorte qu'il eust toujours de 
« quoi vivre comme ancien chevalier. » 

« Le roy ne pust oyr sa requesle sans larmes, et luy 
a dit: prévost de Paris, mon amy, vous appelleray tou- 
jours mon père, et puisque vous consentez à aller 
« hors du royaulme, reiirez-vous en la cité de Beau- 
<c caire, dont je vous donne l'office de grand séneschal ; 
« et si serez pavé de vos gaiges de prévost de Paris, 
<( avec quinze greniers pour la garde de votre personne... 
« Et si veux que me appelez voire fils. » 

Il paraît que René le nomma, en 1 4 4 f J, gouverneur et 
grand sénéchal de Provence, et qu'il fut envoyé am- 
bassadeur à Rome, dans le courant d'Avril 14-49. 

On croit qu'il mourut l'année suivante, en Provence. 
Il devait être extrêmement vieux, puisqu'il parlait déjà 
dp. son grand âge, en II 18. 

On trouve dans une délibération des étals de 1443, 
« qu'attendu l'amour et l'affection que le magnifique 
« chevalier Tanneguy du Chastel , séneschal de Pro- 



tome m. 23 






554 NOTES. 

« yen ce, a pour le pays, les seigneurs lui foui accorder 
« un don de quinze mille florins. » 

Tanneguy n'eut point d'enfants de Sibille Leroyer, 
sa femme. 

Un autre du Chatel, nommé Guillaume , est célèbre 
dans l'histoire de France, il devint panneîier du roi, et 
se trouva avec Earhazan au combat de sept Anglais 
contre sept Français. Il fui tué le 20 Juillet 1441, au 
passage de l'Oise, et Charles Vil, le fit inhumer à Si. 
Denis. 

Tanneguy II du Châteî, vicomte de laBellière, conseil- 
ler et chambellan de Charles VU,* était fils d'Olivier du 
Châteletde Jehanne dePleuc. On le croit neveu du pré- 
vôt de Paris. 

Il remplaça en 1454, dans la charge de grand-maître 
d'écurie, le fameux Poton de Saintrailles, devenu ma- 
réchal de France. Son zèle et son dévouement éclatèrent 
de la manière la plus touchante, lorsque Charles VII 
tomba malade en 1461. Il resta auprès de lui jusqu'à 
son dernier soupir, et l'on a répété que ce digne Fran- 
çais , indigné de l'abandon dans lequel on laissait le 
corps de son maître , et de ce que ses funérailles ne se 
célébraient point , dépensa trente mille francs de son 
propre argent, afin que les restes de son roi fussent ho- 
norablement inhumés. On ajoutait qu'il n'en avait été 
remboursé que dix ans après. Cependant, M. Delort, 
dans son essai critique sur l'histoire de Charles VII, etc, 
rapporte des lettres patentes de Louis XI , en date du 
24 Octobre 1465 , pour faire payer à « Tanneguy du 
(( Chastcl, pour à cause des funérailles de Charles VII, 
« la somme de dix-huit cents livres, w 

Quoiqu'il en soit, lorsque après sa mort, le corps de 
François II fut laissé par les Cuises dans un abandon 



NOTES. 555 

semblable, oji trouva ces mots sur sa tombe délaissées ; 
* où es-tu Tanneguy ? » 

René, qui lui portait une extrême affection, le nom- 
ma grand sénéchal, et le décora de l'ordre du Croissant, 

Ce loyal guerrier s'élant retiré en Bretagne, au com- 
mencement du règne de Louis XI, fut nommé par le duc 
François II, grand-maître de sa maison. Mais ce prince 
se refroidit bientôt pour lui, à cause de la franchise avec 
laquelle Tanneguy se permit de lui donner des conseils 
sur ses liaisons avec la dame de Villequier. (Antoinette 
de Magnelais, jaièce d'Agnès Sorel ) 

Louis XI chercha alors à l'attirer à son service? luji 
conféra l'ordre de St. Michel, et le nomma l'undes juges 
chargés du procès du cardinal la Balue. 

Tanneguy suivit ce monarque à la conquête de la 
Flandre, et Louis XI s'appuyait même sur son épaule, 
au siège de Bouchai» , quand un coup de fauconneau 
atteignit du Châtel et le renversa mortellement blessé. 

Comme il était sans fortune, il pria le roi de marier 
à son choix l'ainée de ses filles. Le mariage de la se- 
conde fut confié à ses amis , et enfin celui de la plus 
jeune, à sa veuve Jehanne de Raguenel de Malestroit, 
vicomtesse de la Bellière. 

Tanneguy demanda aussi pardon à Louis XI de ses 
emportements^ car, disoit-il, folie me l'a fait faire plus 
« que malice. » 

Louis XI parut donner de justes regrets à la perle 
d'un chevalier d'un mérite aussi rare. Il le fit ensevelir 
dans l'église de Notre-Dame de Clery, et le 16 Juin 1477, 
il envoya 100 marcs d'argent à l'église de Notre-Dame 
de la Victoire, pour accomplir le vœu qu'il avait fait 
pour le salut de lame de Tanneguy. 

23* 



556 NOTES. 

Les armes de du Châtel étaient: d'or à trois fasces de 
gueules - , au lambel d'or (*). 

(20) Jean III d'Arlatan, qui avait élé conseiller du roi 
Louis III d'Anjou, se signala à la tète des Marseillais en 
I1<'J3 , contre l'invasion des Catalans auxquels il fit 
plusieurs prisonniers, auprès de Marligues. Le comte de 
Provence lui donna alors la rue du change à Marseille. 

René le nomma son maître d'hôtel. 

Jean d'Arlatan fut enterré à Arles. Il avait fait son 
testament en 1458. 

Les armes de cette famille sont: d'argent à cinq losan- 
ges de gueules (**). 

(21) La famille de Valori à laquelle la France doit 
une foule de personnages distingués dans les fastes mi- 
litaires et dans ceux de la diplomatie, est originaire de 
Florence , où elle fut élevée onze fois à la suprême 
magistrature avant que Cosme de Médicis eût rendu le 
pouvoir héréditaire dans sa maison. 

GabrielK) Valori (fils de Taldo, grand gonfalonier de la 
république) , fut proscrit de Florenee en 1368, comme 



(*} Moréri, tome II, fol. ?.\§. — Dict. portat'f, tome I er . p 5i8. 
Histoire de France tome XVIII, p. 3o/|. — Essais historiques sur Ta- 
ris, tome II, p. 3o^, 347- Lenoir, musée des monuments français p. 
i3^, Anselme, tome II, fol. 1187. — Bouche, tome II, fol. ioo. Ion. 
vet. add. et ill.à l'histoire de Provence, Ile. partie p. 5oo. —Mont- 
faucon, tome in , fol. i33. Jean de Serres, p. 219. — Fabert. hist. 
des du«s de Bourgogne, tome I, p. .^9. — Chartier, hist. de Charles 
VII, fol. i35. — Annales d'Acquitaine. Jean Bouchet, fol. i3. — 
Delort, essai sur l'histoire de Charles MI, etc. p. 169. 

(**) Robert, étal de la noblesse de Provence, tome 1er. p. 3oi. — 

II I ,p 211 , Chronique de Provence, fol. 618, 62.9. — Moiéri tome 

IV fol. 3 1 . 



NOTES. 35*/ 

Guelfe de la faction Angevine, par Gauthier duc d'A- 
thènes. 11 se réfugia alors à Naples avec doua Osfia de 
Albizzy, sa mère, et y embrassa avec ardeur la cause de 
Louis I." d'Anjou. 

Marie de Blois, veuve de ce prince, nomma en 1381, 
pendant sa régence, Gabriello Valory vice-roy de Naples , 
et ensuite capitaine général de la garnison de Gaëtte. Il 
mourut et fut enterré dans la citadelle. 

Gabriello laissa de Marguerite de Trans sa femme, 
( fille dllelion de Villeneuve maréchal de l'ost des Prb- 
veneanx à Naples ), deux fils, Barthélemi et Gabriel, 
qui suivirent en France, l'an 1399, le roi Louis H d'An 
jou, après s être signalés l'un et l'autre dans toutes le* 
expéditions d'Italie. 

Le courage, ratlaclicinent et la fidélité dont ces deux 
frères ne cessèrent de donner des preuves à la maison 
d'Anjou, leur mérita l'honneur d'être nommés exécu- 
teurs testamentaires de leur souverain. Quelques années 
après, (le 2 Février 142^)^ Barthélemi reçut le don de 
la terre de Marignane où il paraît qu'il se fixa vers cette 
époque. ( Gabriel était vraisemblablement déjà mort 
sans laisser de postérité ). 

Les lettres patentes d'Yolande d'Arragon, veuve du 
roi de Sicile, s'expriment en ces honorables termes: 
« Nous, suflisamment attentive et récapitulant dans 
« l'intimité de notre cœur, la pure, solide et ardente 
« fidélité dont fut animé de toutes ses entrailles, noble 
« et egrege Barthélémy Valori , nostre bien amé et li- 
« dèle maître d'hôtel, qui , inspiré par un ardent 
a amour pour notre gloire lie redouta aucunement 
((d'abandonner ses amis, ses parents, et sa patrie, et 
n qui plus est, par un infatigable dévouement a la 



558 NOTES. 

« justice de noire cause.. C'est pourquoi et le croyant 
« digne d'une plus grande faveur, etc. » 

Barthélemi devenu maître d'hôtel et conseiller d'Yo- 
lande, avait épousé Cesarée d'Arlatan, sœur de Jean 
lïï. Elle était dame du palais de la reine régente. Louis 
de Valori , 1 aîné de leurs enfants , conseiller, maître- 
d'hôtel de Charles d'Anjou comte du Maine, continua 
leur postérité en Anjou où elle existe encore ainsi qu'en 
Provence. Il mourut en 1477, au château d'Ëstilly. 

Gabriel, son frère cadet, obtint par son rare mérite., 
l'affection du roi René qui le nomma chambellan, pre- 
mier écuyer, gouverneur du fort de Château -Renard , 
et enfin chevalier et sénateur de l'ordre du Croissant 
d'or, avec le titre de vicomte. 

En I46G, Gabriel fut aussi nommé viguier de la ville 
d'Arles. 

Ce favori de René était né à Arles le 3 Juin ï 102. 
Elevé en quelque sorte avec ce prince et Louis lïï d'An- 
jou, « il leur avait voué des sa jeunesse un tendre at- 
« tachement., dit ce monarque dans ses lettres patentes 
« de 1120, où il le nomme grand clavaire de Sisteron. » 

Après s'être distingué en Calabre où sa conduite lui 
avait valu le gouvernement de Cozenza ? en 1433, Ga- 
briel ayant perdu Louis III, vint se ranger sous les dra- 
peaux de René qu'il ne quitta plus et qu'il accompagna 
à la conquête de Naples. Il lui était tellement affection 
né, que dans la guerre de ce prince contre les Génois, 
il aliéna tous ses biens ainsi que Louis Valori son frè- 
re, et vendit même son riche manoir de Rognac dont il 
offrit le prix à René. 

Ce fidèle serviteur avait épousé, en 1429, Honorée 
Albe ( d'Arles ) fille de Charles Albe, grand chambel- 
lan du roi Louis II d'Anjou. Il en eut deux fils, dont 



NOTES. 55 9 

Faîne Barthélémy mourut en bas âge à Taraseon. Le 
second, Pierre, finit ses jours à Rome en 1511, au ser- 
vice du pape Léon X, sans laisser de postérité. 

On ignore Tannée de la mort de Gabriel son père. 

Un troisième fils de Baiihélemi Valori, appelé Hilai- 
re, abbé commendata ire et chanoine d'Angers, assista la 
reine Yolande d'Arragon dans ses derniers moments [\ 

(22) Palamède de Forbin, surnommé le grand, sixième 
fils de Jean de Forbin, et d'Isoarde de Marin, naquit, dit- 
on, à Marseille. 

On croit sa famille originaire d'Angleterre où elle 
s'était illustrée ; elle passa ensuite en Italie sous Charles 
I. er d'Anjou, et se fixa en Provence pendant le règne de 
ce prince. Les rois Charles II et Robert la comblèrent 
de bienfaits et d honneurs. 

Les premières années de Palamède furent consacrées 
à combattre les Arragonais, et quoiqu'il dût être extrê- 
mement jeune lorsque René entreprit sa campagne de 
INaples, ce prince ne tarda pas à découvrir en lui, une 
« rare aptitude pour Têtu de des lois, des sciences et de 
« la littérature, un grand fonds d'instruction et une 
« habileté et merveilleuse expérience en les affaires. » 
Aussi le comprit-il au nombre des personnages éclairés 
auxquels il désira confier l'éducation de Jean d'Anjou. 

René le nomma successivement conseiller d'état , 
chambellan, et enfin, en Août 117 1, président du con- 
seil éinineut de Provence. Mais comme ses lettres de 



(*)Vojez la Roque, blazou désarmes de la royale famille des 
Bourbons, 1627, in-folio , p. nu etc —Archives de la cour des 
com{tes de Provence, registre JiJium, fol. 81. — Noblet de la 
Lauiiêre, abrégé de Miistoire cTArks, in-jj. — Moréri, C. Noslra- 
damus , etc. etc. 



56o JNOTES. 

provision n'étaient pas en règle, et que sans doute $à 
nouvelle dignité lui avait déjà suscité des ennemis ja- 
loux de son élévation, il éprouva des refus dans son ins- 
tallation, et ne fut admis qu'en 1473, vraisemblablement 
à l'arrivée du roi René en Provence. 

C'est aussi à cette époque qu'on peut assigner les 
rapides progrès de l'influence que Palamède sut acqué- 
rir sur l'esprit de son maître, et de là haute faveur 
dont il jouit également à la cour de Louis XL 

Ce prince, qui possédait à un rare degré le talent de 
juger les hommes supérieurs, avait déjà distingué le 
seigneur de Forbin, et voyant la juste confiance que 
René et Charles du Maine lui accordaient, il employa 
toutes les insinua lions dont il fut capable, pour mettre 
ce grand ministre dans ses intérêts. 

La conduite irréprochable de Palamède, le noble ca- 
ractère qu'il déploya, ne permettent pas dépenser qu'il 
ail été dirigé par d'autres vues que la tranquillité et la 
prospérité futures de la Provence. Ne pouvant les croire 
véritablement assurées que par sa réunion à un état 
puissant qui pût tour à tour la protéger ou la défendre, 
il seconda activement les projets de Louis XI, en tout 
ce qui ne nuisait point à René ni à Charles du Maine. 

H révéla même, dit-on, an roi de France, une clause 
secrète ou ignorée, du mariage de Beatrix de Provence 
avec le frère deSt. Louis. Cet te clause insérée par le con- 
seil de Romée de Villeneuve, régent et tuteur de la prin- 
cesse, portait qu'à défaut d'héritiers maies, la Provence 
devait faire partie de la couronne de France. 

Quoiqu'il en soit, Palamède de Forbin eut à lutter 
contre de grandes dillicultés pour parvenir au but de 
ses efforts, et surtout pour faire rendre impuissantes 
les prétentions de René H de Lorraine, aussi cher aux) 



NOTES. 36 i 

Provençaux qu'à son ayeul. Mais il réussil à lui faire 
préférer Charles d'Anjou, et eut ensuite la plus grande 
part au choix que ce dernier prince fit de Louis Xï . 
pour successeur, par son testament du X Décembre 
1481. 

La confiance sans bornes dont il fut investi aussitôt 
après la mort de Charles III, les grâces et les distinc- 
tions dont il fut comblé, prouvent que Palamède condui- 
sit presque seul celte délicate entreprise. Louis XI, qui 
cette fois du moins, ne peut être taxé d'ingratitude, 
le nomma vice roi du Dauphiné, et gouverneur de Pro- 
vence avec un pouvoir tellement absolu et illimité., 
qu'il réunissait toutes les prérogatives du souverain. 
Il avait le droit de recevoir le serment «des prélats, des 
a barons, et des communautés; de disposer des charges 
« à sa volonté; de distribuer les faveurs du monarque; 
« de pardonner tous les crimes, même ceux de rébellion; 
« enfin,, de convoquer les états, et de lever de nouveaux 
« impôts. » 

Louis XI avait promis, foi de roi, de confirmer et de 
« ratifier tous les actes émanés du gouvernement de 
« Palamède. » 

(( Jamais la république romaine, ( dit l'auteur de 
la dernière histoire générale de France ),ne confia à ses 
« premiers magistrats une autorité aussi étendue 
« que celle dont Louis investit son ministre » Aussi, 
prétend-on que ce prince dit en le voyant un jour ar- 
river dans son palais: tu m'as fait comte., je t'ai fait roi. 
« (llegem ego comitem, me cornes, regem.) Mots célè- 
bres devenus depuis la devise héréditaire des Forbin. 

Palamède sut se rendre digne d'une faveur jusques- 
là inouïe, en continuant à se vouer avec fidélité à son 






36^ NOTES. 

nouveau maître, contre lequel le parti lorrain tendait 
toujours à soulever la Provence. 

« Se trouvant un jour à l'archevêché d'Aix, on vint 
« l'avertir., rapporte Louvet, que François de Luxem- 
« bourg, vicomte de Martigues, était dans la place des 
« Prêcheurs, accompagné de quelques seigneurs et d'un 
« grand nombre de soldats qu'il excitait à crier : vive 
« Lorraine!...)) , 

« Aussitôt Falamède accourt dans la rue , battant par 
« les portes, faisant sortir tout le monde et criant: vive 
« la France!.. Il s'en vint ainsi jusqu'à la rue Matheron; 
« ce qui lui succéda si bien., que paraissant aux trois 
« Ormeaux ceux qui estoient en la placedes Prescheurs 
« prirent l'épouvante et abandonnèrent Françoismon- 
h sieur de Luxembourg, lequel se jeta dans l'église 
« des Jacobins, comme dans un asile inviolable*, mais 
« Palamède vint l'y chercher et s'assura de sa per- 
te sonne. )> 

C'est probablement à la suite de cette tentative, que 
Louis XI confisqua la vicomte de Marligues dont il ré- 
compensa le zèle de son ministre. 

Négociateur habile, guerrier valeureux, magistrat 
plein de lumières, philosophe autant qu'on pouvait l'être 
dans ce siècle, Palamède, dont René avait discerné les 
talents, que Charles III appelait son ami, et que le plus 
soupçonneux des hommes, Louis XI, ne pouvait s'em- 
pêcher d'estimer, Palamède, disons-nous , justifia dans 
l'exercice de sa vice-royauté, la haute opinion qui l'a- 
vait placé au timon des affaires. 

Mais quoiqu'il n'usât qu'avec uue extrême réserve et 
une sage modération du pouvoir immense déposé en ses 
mains, l'envie qui ne pardonne guères au mérite mis à 
sa place, versa ses poisons sur les actes du ministre 



KOTES. 363 

qui fut calomnié et persécuté à la fois. Parmi les plus 
ardents de ses ennemis étaient, entr 'autres, les parti- 
sans reconnus de la faction Lorraine, qu'il s'était cru 
obligé de signaler au roi de France, et qui pour la plu- 
part perdirent leurs emplois. Les plaintes se multipliè- 
rent alors, les inculpations devinrent plus fortes, une 
foule de voix s'élevèrent contre le vice roi , et le mo- 
narque se crut obligé d'envoyer Jean de Beaudricourt 
en Provence, pour s'assurer si effectivement Palamède 
abusant de son pouvoir, avait dépouillé de leurs charges 
plusieurs seigneurs provençaux, d'une manière injuste 
ou arbitraire, afin d'eu favoriser sa propre famille ou 
ses amis. 

Circonvenu à sou arrivée, Eeaudricourt ajouta foi à 
des accusation auxquelles malheureusement un minis- 
tre peut donner lieu malgré les intentions les plus 
droites; il fit un rapport défavorable à Louis XI, et Pa- 
lamède ayant été remplacé par Raymond de Glandevez 
son gendre, rentra dans la vie privée. 

Peu de temps après, il crut devoir faire un voyagea 
la cour, et Louis XI, après l'avoir entendu , lui rendit 
toutes ses dignités et la même puissance dont il usa plus 
modérément que jamais. 

Mais ce que la jalousie n'avait pu achever totalement 
sous le règne de Louis XI, elle en vint à bout au com- 
mencement de celui de Charles VIII. Le sire de Forbin 
sacrifié à l'intrigue et à une constante animosité, fut 
privé pour toujours du haut rang auquel ses talents 
l'avaient élevé. 

Ayant soutenu sa disgrâce avec une fermeté et une 
grandeur dame qui prouvaient combien il était supé- 
rieur à sa fortune, Palamède rentra une seconde fois 
sans regret dans la retraite, et v acheva sa carrière. 



3(34 NOTES. 

Ce grand homme, devenu étranger à tous les événe- 
ments, revenait de se promener un dimanche 12 Février 
1508, dans un jardin qu'il possédait hors des murs 
d'Aix, ( et peut-être auprès de la cheminée du bon roi 
René son ancien maître ), lorsqu'une défaillance subite 
le surprit à quelques pas de la porte St. Jean. Il n'eut 
que le temps de s'asseoir sur un banc de pierre où il 
expira... ïl fut enseveli avec la plus grande simplicité 
dans l'église des religieux de l'Observance. 

Ainsi finit cet illustre seigneur, vieilli dans les hon- 
neurs et les armes, et dont aucun monument, nulle ins- 
cription ne viennent indiquer à ses compatriotes le lieu 
où reposent ses cendres!... 

Palamède de Forbin épousa ( le I er ou le 10 Janvier 
1454 ou 1455 ) Jeanne de Castillon dont il eut trois fils, 
Louis, Nicolas et Fouqnet, et trois filles, Honorée, Mar- 
guerite et Baptistine. Celte dernière épousa Raymond 
de Glandevez. 

Par son testament du vendredi 7 Janvier 1479, Pala- 
mède laissait mille florins « à chacune de ses filles pour 
« le jour de leur noce', ses livres de droit à Louis son aï- 
« né, ainsi que le château de Soiiers à portes closes, la 
a seigneurie du château-Rompu, celle de l'isle de Por- 
« querolles, avec ses droits sur les terres de Pfcrro-feu, 
« Six fours, Cuers, le Puget, etc. 

( Nicolas et Fouquct eurent le reste de ses biens ). 

Louis de Forbin avait été lieutenant du gouverneur 
sous son père et devint premier président de la chambre 
des comptes. Ce fut Louis XII qui l'envoya en ambassa- 
de vers Maximilien, et au concile de Latran pour y 
soutenir l'ancien droit du parlement de Provence, d'an- 
nexer et enregistrer tout ce qui concernait leSt. Siège en 
cette province. Louis de Forbin sut aussi défendre avec 
vigueur les libertés de l'église gallicane. 



NOTES. 5G5 

Il avait épousé Marguerite du Feu il, rt son fils Fran- 
çois fut marié à Catherine d'Anjou, lille de Jean, dit le 
bâtard d'Anjou. 

Jean ïl du Forbin, frère aîné de Palamède, s'était ma- 
rié à Marlhone de Lippazy, de Florence. 

Le portrait de Palamède existe encore au château pa- 
trimonial de la Barben. Ce ministre y est représenté 
entièrement armé, excepté la tète. Sa main est appuyée 
sur son casque. Il était blond, maigre, et d'une physio- 
nomie aussi fine que spirituelle. 

Son profil est sculpté sur l'un des côtés du piédes- 
tal de la statue du roi René à Aix. 

Lesarmes des Forbin sont: d'or, au chevron d'azur, à 
trois têtes, léopardées de gueules. Leur ancienne devise 
était: quo fortiore mitior? (*) 

(23) Son blazon a été ainsi mis en vers: 
De trois puissants royaulmes, sous tymbre couronné, 
Porte en chief en ses armes, le noble roy 'René , 
Hongrie et Sicile, Hierusalem aussi, 
Ains que venir povez, en cest escript icy. 
D'Anjou et Bar, en pieds, duchez de grand renom, 
Et en royal escu , sur le tout d'Arragon. 
Et cet excellent prince, chevalereux, courtoys, 
Pour vray, roy, fils de roy, frère et oncle de roys, 
Et crie: Monjoye Anjou! car tel est son plaisir. 



(*) Chronique de Provence, fol. 566 , 5;6. — Anselme , lome II, 
fol 1164. — Meynier, liist. delà noblesse rpovençde, p. 128. — 
Artefeuilliist. héroïque, I er , p. (\OQ. — Rufïi ,Iustoire de Marseille, 
fol. 253,375,. — Louvet, torae I. e r p. 1 j, 35, add. etill. id. abré- 
gé de Thist. de Provence, tome I er p 3'25. — Gaufridi, tome I e r, 
foi. 35o. — Arcs triomphaux, p. 5o. — Fapon, tome III, p. 4°7- 
Hilarion de Coste , élo^e des Dauphins, p. 25y. — Bourbe, avocai , 
tome II , p. 1, 345 ; etc. 



366 NOTES. 

Pour devise: chauffretes, porté d'ardent désir. ... 

Et par dévotion, amoureuse sans blasme, 

Les Patenostres porte pour l'amour de sa dame. 

(24) L'ordre estoit tel, ajoute César Nostradanms: 

1. Hospitalité et honte d'Agoult. 

2. Libéralité de Villeneuve, 

3. Dissolution de Castellane. 

4k Sagesse de Rambauds de Simiane. 

5. Fallace et malice de Barras. 

6. Simplesse de Sabran. 

7. Fidélité de Boliers (famille éteinte). 

8. Constance de Vintimille. 

9. Témérité et fierté de Glan devez. 

1 0. Prudence de Pontevez. 

11. Inconstance de Taux (famille éteinte.) 

12. Envieux de Candole, 

13. Communion de Forcalquier( éteinte). 

14. Tricherie des Aperioculos (id.) 
13. Déloyauté de Beaufort. (id.) 

16. Gravité -de Arcussia. (id.) 

17. Sottise de Grasse. 

18. Vaillance de Blacas. 

19. Opinion de Sado. (Sade.) 

20. Preud'hommie de Cabassole. (éteinte.) 

21. Bonté de Castillon. (id,) 

22. Subtilité de Gerente. 

23. Ingéniosité d'Oraison. 

24. Finesse de Grimauds. (Grimaldi.) 

25. Grands des Porcelets. 

26. Van ter ie des Boniface. 

27. Légèreté des Lubières. 

28. Vivacité d'esprit des Fouibins. (Forbin.) 



NOTES. 367 

René n'aura it-il pas voulu imiter par ces désigna- 
tions le célèbre troubadour Boniface Y de Castellane, 
qui selon Duverdier et Lacroix du Maine, « a voit escript 
« un livre touchant les nobles vicieux et vertueux de 
» Provence, soubs paroles couvertes. Le tout en forme 
» de salyre ou de syrventes ? 

(11 en ht présent dit-on à Charles d'Anjou avant l'an 
1278). 

Ce seigneur passait au reste pour avoir quelque pen- 
chant à l'intempérance. 

La vaillance héréditaire des Blacas , la généreuse 
hospitalité de la maison d'Agoult, étaient passés en pro- 
verbe en Provence, comme dans tous les lieux où les 
poètes contemporains célébraient la renommée de ces 
chevaliers. 

Palamède deForbin brillait par un esprit vif et délié, 
ainsi que Bertrand de Cerente, baron de Montclar, par 
sa subtilité dans les circonstances difficiles. Plusieurs 
chevaliers delà maison de Villeneuve s'étaient signalés 
dès le XIII e siècle par leur luxe et leur libéralité. Un 
d'eux, surnommé le Prodigue , échangea sous le règne 
de René, un fief considérable pour un oiseau de chasse 
bien dressé. 

La simplesse admirable de saint Éléazar de Sabran 
était mise au rang de ses plus hautes vertus. Les 
princes de Baux furent souvent taxés d'inconstance 
dans leur affections et leurs projets d'agrandissement. 
Raymond Roger de Beaufort mérital'épithètede déloyauté 
par sa longue rébellion , de même que Louis de Bouliers , 
vicomte de Reillane , sut s'acquérir celle de fidélité. 

La constance des Yintimille à supporter leur chan- 
gement de fortune était universellement reconnue de- 
puis des siècles. La famille de Porcelets qui possédait un 



568 NOTES. 

bourg enfler de la ville d'Arles , pouvait être appeîlée 
grande sous tous les rapports. Charles et Cola de Cas- 
tillon jouissaient d'une honorable réputation de bonté. 
Un descendant delà maison de Grasse, (îsnard de Grasse 
du Bar, évêque de Grasse, abbé commendataire de Le- 
rins, prévôt de saint Sauveur, prévôt deSenez, etc.) put 
s'attirer le sobriquet de sottise, en sollicitant René avec 
trop d'importunité, pour posséder à la fois une foule de 
bénéfices et en ne voulant pas résider dans son diocèse. 
L epilhète des Candole est sans doute une allusion aux 
sujets de mécontentements donnés à René par Antoine de 
Caldora,dont la famille reconnaît une origine commune. 
En poussant plus loin ces recherches , on trouverait 
peut-être également des raisons plausibles d'expliquer 
les autres sobriquets relativement aux individus. 

Nous en avons assez dit, toutefois , pour satisfaire la 
curiosité des lecteurs sur cette légère digression. 

(23) En 1469 , les juifs de Provence prêtèrent deux 
mille cent soixante florins à René , et en fournirent 
mille huit cents au duc de Calabre, outre les sommes 
qu'ils avaient déjà données en plusieurs rencontres. 

Les seigneurs et les évoques les mettaient également 
à contribution. Les juifs d'Arles payaient un impôt à la 
maison de Porcelets. Ceux de Marseille devaient offrir 
tous les ans deux lamproies à l'évêque , et les juifs d'Aix 
étaient obligés de fournir à l'archevêque plusieurs li- 
vres du meilleur poivre. 

•René voulant prévenir des démêlés assez fréquents 
entre les juifs et ses autres sujets, fit publier un édil en 
1434, portant que, lorsque ces premiers voyageraient 
» en Provence , ils seraient tenus de porter un cercle 
» en drap, d'une couleur différente à leurs habits, et 
» un grand morceau d'étoffe blanche au côté gauche 
» de leur ceinture. » 



NOTES. 56g 

Les prédécesseurs de ce prince, et René lui-même, 
avaient préposé à la garde des privilèges de cette na- 
tion , un oflicier sous le titre de conservateur des Juifs. 
Cette charge, qui donnait de grands revenus, fui tou- 
jours remplie par des personnages d'un haut rang. Char- 
les de Castillon l'occupait en 1410, Jean de Matheron 
en 1481 , et ensuite Jean II de Forbin , frère de Pa- 
lamède. Cliarles VIII y nomma Charles Gassiot , l'un 
de ses chambellans. 

L'usure des Juifs excita plusieurs soulèvements parmi 
le peuple de la Provence. En 1404 , des paysans venus à 
Arles pour la moisson , y détruisirent la synagogue de 
fond en comble. 

Enfin, en 1498, Louis XÏI reçut tant de plaintes con- 
tre les usuriers juifs, qu'il rendit un édit pour leur faire 
quitter le royaume. Trois ans après (le 26 Septembre 
1501 ) , U fit publier une loi pour confisquer les biens 
de ceux qui restaient encore , et quelques-uns d'entreux 
embrassèrent alors le christianisme. 

(26) Écoutons M. Raynouard développer ce parallèle 
avec son talent accoutumé : 

« Tous deux, (Henri et René) naquirent dans des 
« circonstances où leurs familles ne pouvaient gucres 
« prévoir qu'ils monteraient, l'un sur le trône de Naples, 
a l'autçe sur celui de France. 

« Dès leur jeune âge , ils eurent également à lutter 
« contre l'adversité , et ils durent peut-être une partie 
« de leurs vertus à la constance avec laquelle ils sou- 
« tinrent des épreuves salutaires. René fut détenu pen- 
« dant long-temps comme prisonnier de guerre. Henri 
« fut passagèrement , mais plus dangereusement peu!, 
«être, détenu ou surveillé comme prisonnier d'état. 
« Tous deux reconnurent que la félicité publique , le 
« premier devoir des rois , faisait à la fois leur glnire 

tome m. 24 



:no 



NOTES 



(< et leur propre bonheur. Au milieu des circonstances 
<( difficiles où ils se trouvèrent souvent , veillant avec 
« sollicitude à ce que leurs sujets ne fussent pas oppri- 
<( mes, ils dépensèrent moins, ils s'imposèrent des pri- 
u vations. G énéreux , loyaux, fidèles, ils honorèrent le 
<( titre et le caractère de chevalier. Ils eurent à pardon- 
« ner, et ils pardonnèrent plus par le besoin du cœur 
« que par la nécessité de la politique. 

« L'un et l'autre , quand ils y furent réduits , résis- 
« tèrent coura geusement aux entreprises de la cour de 
h Rome. Si Henri fit afficher aux portes même du Vatican, 
(c son appel au futur concile, René avait aussi appelé à 
« ce tribunal redouté , quand il avait eu à se plaindre 
h du jugement du pontife suprême , et l'avait menacé 
n de soutenir ses droits à main armée , en attendant le 
« jugement futur. 

« On a dit et l'on redira: le bon roi René, commeona 
.« dit ensuite et l'on redira toujours, le bon roi Henri. » 
t , Mais un rapprochement que la vérité ne permet 
r< pas d'omettre, c'est que malgré le caractère bienfai- 
sant de ces deux princes , la Provence et la France 
ne jouirent pas du bonheur que chacun de ces prin- 
(( ces ambitionnait de procurer au pays qu'il gouvernait- 
<( Ils vécurent dans des temps difficiles , qui ne permr 
« rent guères 1 accomplissement de leurs vœux les plus 
( ( chers. Les guerres , entreprises ou soutenues par René, 
« épuisèrent la Provence, et quand la France fut re- 
« mise aux soins d'Henri , il trouva les finances en si 
u mauvais état , il eut à pay.-r si cher la soumission des 
« grands , qu'il ne put qu'ébaucher dans l'administra- 
it tion publique, les diverses améliorations qu'il pro- 
« jetait pour l'aisance des peuples (*). » 

*) Mémorial universel <1< Piudustrie français*, tome VI .62li\i»i- 
ion [>. 73. 



NOTES. 5jï 

(27) Jean Augustin de toresta mourut on 1588 , 
après avoir été 29 ans premier président à la cour de 
Provence. 

C'était un homme d'une intégrité irréprochable, d'un 
grand sens, de beaucoup d'instruction , et que ses lu- 
mières appelèrent à être un des commissaires chargés 
d'instruire l'affaire de la rébellion de Bordeaux. 

On a remarqué qu'il était dune extrême simplicité , 
très timide, d'une taille au-dessou de la moyenne, et 
que sa barbe était blanche comme du colon. Sa famille 
en possède encore un portrait curieux à cause de sa res- 
semblance singulière avec la peinture que César Nostra- 
damus a faite de ce respectable magistrat, dans sa 
Chronique de Provence. 

(En 1624, l'assemblée des états tenue à Aix, délibéra 
de faire publier les ouvrages de René , tels que le traité 
des tournois et l'institution de l'ordre du croissant, il est 
vraisemblable que l'ouvrage de Wulson de la Colom- 
bière , annoncé déjà peut-être vers la même époque, et 
qui parut en 1648, suspendit l'exécution de ce projet.) 

(28) L'abbé Goujet, (Bib. fr. Tom. X. pag. 238 ) di { 
que Saint-Gelais n'avait que quinze àseize ans à la mort 
de René, et qu'il composa son Se jour d 1 'Honneur à vingt- 
quatre. Il avait donc probablement connu ce prince. 
Octavien de St. Gelais naquit à Cognac , de Pierre de 
St. Gelais, et de Philiberle de Fontenai, vers l'an 1466. 
En 1477 , il état venu à la cour de Louis XL 

Il fut sacré évêque à Lyon . en 1494 , et Charles VIII 
qui était alors dans cette ville, voulut assister à 
cette cérémonie où se trouvèrent également plusieurs 
princes. 

21* 



57* JNOTES. 



Oclavien ne prit possession du sié^e d'Àngoulëme 
que le 17 Août 1496. il y mourut en Décembre 1502. 



(*) Voyez le Séjour d'Honneur, N°. V,3i55, de la bibl. royale, 
imprimé sur vélin, avec des miniatures , le i5 Août iSig, chez An- 
toine Verard, in-4"» 



EXTRAIT 

DU TESTAMENT DU ROI RENÉ. 

Le 22 Juillet U74. (Traduit en langage du temps). (*) 



»•©©«' 



11 y prend les titres suivants: 

René, roi de Jérusalem, des deux Siciles, d'Arragon, 
de Valence, de Majorque, de Sardaigne, et de Corse, 
duc d'Anjou, de Bar, etc. comte de Provence, de For- 
calquier et de Piémont. 

11 recommande son âme à Dieu le créateur, à la glo- 
rieuse Vierge Marie, et à toute la cour céleste. 

...« 11 laisse à l'église d'Angiers, où seront chantées mes- 
<( ses à notes devant l'autel érigé devant sa sépulture : 
« La belle croix d'or dont le pied est d'argent doré , qui 
« a accoustumée de servir au grant autel de sa chapelle 
« les bonnes festes, en laquelle il y a grande pièce de 
«. la vraie croix. 

a . . . Item, il donne et laisse à la dicte église, sa belle 
« tapisserie en laquelle sont contenues toutes les figu. 
« res et visions de l'apocalypse. . ( leur hauteur était 
de dix-neuf pieds six pouces, et leur longueur de pi as 
de cent pieds ). 



(*) Voyez remontrances de la noblesse de Provence au roi, par le 
sieur Noël C.aillard: 1669. 

Statuts de Provence et de Forcajquier , X'\x,iG\S. — Bodin, rech, 
historiques, sur le bas Anjou, ch. VI, p. 5i. 



5 7 4 NOTES. 

a . . . Il veut que ses funérailles soient comme celles 
(( qui eurent lieu pour la reine Isabeau, et que le grant 
c< pulpitre soit couvert de semblable bougian noir. 

te ... Il veut et ordonne les services de procession, 
« station, luminaire, chapeaux, administration de pain 
« et de vin, (par lui institués et jà accouslumés de 
« faire en l'église d'Angiers, à cause de l'une des hjr- 
« drières èsquelles N. S. iist miracle en conversion 
« d'eaue en vin es nopcesde Y Architriclin , et laquelle 
« Hydrie il a donnée à la dicte église ), soient entrete- 
u nus et continués à Wujours^mais, (perpétuellement), 
« en la forme par lui intitulée et composée. 

( Ce vase dont parle René est une belle urne antique 
de porphire, d'une forme élégante et ornée de deux 
masques de Jupiter. Sa hauteur esî de dix-huit pouces, 
son diamètre de treize et demi à la base, et de quinze 
au sommet. Ce vase n'a pas plus d'épaisseur que ceux 
de porcelaine ou de fayenee , de même dimension 
( quatre lignes ). On l'avait mal à propos transporté au 
jardin des plantes d'Angers, où il a été considérable- 
ment endommagé par la gelée. 11 est maintenant déposé 
au musée ). 

Une baignoire de marbre vert antique, longue de 
quatre pieds huit pouces, sur vingt-un de haut, qui 
sert de bénitier à l'église de St. Maurice, lui a égale- 
ment été léguée par le roi René. 

« ... Item, le dit sieur donne et laisse à la dicte 
« esglise la somme de cent livres de rente annuelle et 
« perpétuelle, pour dire et célébrer à toujours-mais 
« (perpétuellement), une messe basse en l'autel de M. St. 
a Maurice, derrière construite et édiffiée en la croizée 
« de la dicte chapelle à main dextre, et pour fournir 
« de luminaire, vestement, et sonneries à l'heure qu'elle 



NOTES. 3 7 5 

•( a aecoustumée estre sonnée. . . Dicte et appelée la 
ce messe de l'ordre du Croissant. 

«... Item, veut et ordonne, le dict seigneur, qu'eu 
lieu de la charité et aumônes accoustumécs estre données 
« aux pauvres les jours de funérailles de roys, princes* 
« et grands seigneurs, afin qu'oppression, blessure nu 
« mort de gens ne s'ensuivent, comme aultre fois on 
« a veu advenir, ces aumônes seront délivrées à l'es- 
« quippolent et divisées en quatre parties. C'est à 
(( sçavoir: 

1°. Aux pauvres filles à marier. 

2 n , « A pauvres malades eî indigens, demeurants aux 
champs. 

3° . Aux pauvres ladres. 

4°. Aux hôpitaux mal garnis de lits et linceuls, pour- 
« vu que ces pécunes ne seront poins baillées es inaî- 
« très des hopilaux, mais seront acheptées lesdiies cho- 
« ses plus nécessaires, par les mains de exécuteurs tes- 
te ta men îaires. 

Il laisse à Marguerite d'Anjou, sa fille, « mille écus 
« d'or, pour son droit d'institution... Mus, tant qu'elle 
« demeurera en veuvage , deux mille livres de rentes 
« sur les revenus de Bar. » 

Il lui donne en outre pour son habitation « le châ- 
«( tel de Queuiez. 

... Item, '< à sa très cliière et bienamée fille Yolande, 
«( duchesse ue Lorraine, mille écus d'or. 

... « Item, à Jeanne de Laval, son épouse, le comte de 
(c Beaufort: le châtel, ville et châtellonie de Mirebeau ; 
« le chastel de St. Remy ; Pertuis, les Baux , la ville 
« d'Aubagne , etc. Les bastides d'Aix et de Marseille, 
'< ainsi qu'elles se comportent, ensemble tous les ineu- 
« blés estant es dits lieux pour en jouir sa vie dorant 



576 NOTES. 

... Et parce que ledit seigneur a toujours aimé , et 
« aimera parfaitement ladicte dame jusqu'à sa mort , 
« tant en faveur de mariage, comme pour les grandes 
« vertus et bonté d'elle, comme aussi pour les agréables 
« services et bons termes qu'elle a toujours tenus, il 
« veut, ordonne et commande à ses héritiers, qu'ils ho- 
« norent et révèrent ladicte dame, en la laissant aller, 
« venir, résider et demeurer par toutes et cliacunes 
« places, seigneuries., etc., que ledit seigneur tient à 
« présent. » 

m. Il lui laisse de plus les joyaux qui s'ensuivent: 

« Le grand balay, le diamant à la cesse... Le grand 
« collier 5 un aultre moyen balay. Le petit collier à dia- 
« mants.. Les tasses et drageoirs d'or.. Les grandes tasses 
« d'argent.. Les bassins d'or... La coupe et l'ayguière 
a d'or, garnie de pierreries... Une croix en diamants , 
a etc. 

« Item, ledit sieur veut et ordonne, qu'en l'église de 
« St. Antoine de Pont-à-Mousson,en laquelle est inhumé 
« et sévéli le corps de feu M. Louis, marquis de Pont-à- 
« Mousson, son fils, soit faicte une sépulture honneste, 
« selon la condescendance de son estât. » 

« Qu'en celle église, soit célébrée une messe chacun 
« jour de l'an à toujours-mais , pour le remède et salut 
« de l'âme dudit sieur feu marquis. 

« Item, six mille six cents florins à l'église de la Be" 
« noite-Magdelaine, au lieu de St. Maximin. 

« Item j mille florins à la grande église de Stras- 
bourg. 

« Item , un marc d'or à l'église de _\ostre-Dame dp 
Lyesse. 

a Item , les héritiers dudit sieur doivent entretenir 
« à leur pôvoir l'ordre de St. Maurice, suivant les for" 



NOTES. 3 77 

« mes et manières contenues es statuts dudit ordre, et en 
« poursuivre les bulles à Rome. 

« Item, en cas que le vœu du voyage par lui promis 
u au saint sépulchre , nétoit pas accompli avant son 
« décès, ses héritiers y enverront incontinent homme 
« propre j pour ledit vœu bien et duement accomplir. 

« Item, veut que ses vrayes debtes soient payées , et 
« ses forfaits amendés à toutes personnes par serments. 

« Item , veut qu'on observe les testaments de son 
« très-excellent frère Louis HI , et de la très noble dame 
« Jeanne , au royaume de Sicile , tant que faire se 
« pourra , ainsi que les dernières volontés de très ré- 
« vérend père le cardinal de Bar , et madame Margue- 
« rite de Bavière , et nomme pour ses exécuteurs testa- 
a mentaires: » 

« Très noble et excellente dame la reine Jeanne ; 
« Charles d'Anjou premier héritier, portant ses armes ; 
« René H, héritier particulier; Guillaume deHarcourt, 
« comte de Tancarville; messire Gui de Laval Loué.... 
» M lc . Jean de la Vignole, doyen d'Angers, président des 
comptes d'Anjou et des grands jours.... Pierre Leroi , dit 
Benjamin, vice-chancelier, élu d'Angers; Me. Jean 
Binel, maître es lois etjuge d'Anjou, et MM. des comptes. 

S'il trespasse en Provence, il y ajoute: M. l'archevê- 
que d'Aix, et le très-noble Mff«\ le grand séneschal de 
Provence. 

Présents. 

Jean Allardeau , Jean de Cossa , Fouquet d'Agoult , 
Saladin d'Anglure, Honorât de Berre, Jean des Martins, 
chancelier, Vivant Boniface, juge-mage; maître Pierre 
Robin, docteur en médecine et physique, le révérend 
père de Corcis , prolouota re du St. Siège, prestre 
chambellan , et Jean Dubois. 

Notaire : Gauffridi Tallamel, d'Aix, 



RELATION 



De ce qui se pass a à Angers lors de l'inhumation du 
corps du roi René, dans l'église cathédrale de cette 
ville. ( Ce récit est tel que la reine sa veuve. V en- 
voya pour être déposé dans les archives de la 
chambre des comptes. ) (*). 
Voyez armoire C. registre 121 folio 14. 



.^«0"g« 



Lan 1481 , la reine de Sieile , duchesse d'Anjou* 
elle estant audiet pays , en son château de Beaufort , 
envoya quérir le corps du roy de Sicile , duc d'Anjou , 
son époux , que Dieu absolve , lequel estoit en Provence 
dans l'église de St. Sauveur d'Aix. 

Il arriva audiet pays d'Anjou, le jour du mois d'Août 
de Tan dessus dit , lequel on avait amené par eau de- 
puis Roumane jusques au-dessous du pont de té , et de 
là fust mené par terre secrettement et de nuit , à L'é- 
glise de Saint Lô, près d'Angers, de laquelle église lui 
et ses prédécesseurs ont esté les fondateurs j et arrivè- 
rent eulx qui menoienl ledict corps à la dicte église , le 



(*) On fit auparavant à Angers, le 21 Août 1480, un service so- 
lennel pour le roi René, dans lequel on célébra S'j'i messes basse* 
depuis a heures du matin jusqu'à midi, à raison de 2. i (>. J.. On dis- 
tribua ensuite aux pauvres peudaut les messe s, 3g fr. 6. d.On pay* 
au chapitre 40 liv. ; a Puvêque 8 liv ; aux peintres pour les écuss 
et les étendarts, 14* li y . 5* , au cirier 1S6 liv. 10 *. 
Total 5'jo liv. ; s . 

' Roanne, 



.sous» 



NOTES. 379 

samedi à Irois heures après minuit.. ..lequel fust mis en 
la nef de la dicte église; et pour le recevoir il y eust 
des chanoines et plusieurs chapelains et serviteurs de 
la dicte église, auxquels la dicte dame l'avait fait assa- 
voir.... et fust le corps du roy mis en la nef de la 
dicte église , jeudi matin , environ dix heures avant 
midi. 

Et incontinent que la grand messe fust diste , les 
portes dicelle église furent fermées , les chanoines et 
chapelains estant dedans avec plusieurs autres ; puis fut 
tiré le corps du dict roy hors du lieu auquel il avoit 
esté apporté , lequel fust par lesdits chanoines et cha- 
pelains pris et porté dans le chapitre de la dicte église; 
et à ce faire estait présent le grand doyen de la grande 
église d'Angers , (lequel est aussi doyen de la dicte 
église cathédrale)... Puis fust mis le dict corps sur 
deux brèches , (alias, trestaux) , et ce fust le doyen qui 
demanda aux serviteurs de la dicte église , qui avoient 
mené le dict corps de Provence , s'ils estoient bien ins- 
truits et certains que c'estoit le corps du roy de Sicile 
qui estoit dedans la chasse qu'ils avoient amenée; les- 
quels répondirent audit doyen et autres chanoines, que 
c'estoit le corps propre qu'ils avoient tiré du mur de 
la dicte église dAix , et que s'il n'avoit esté changé par 
avant, que c'estoit celui propre.... et pour plus grande 
approbation # et aussi pour en sçavoir la vérité , fust 
délibéré et avisé par le doyen et les chanoines dessus 
dicts,que la dicte chasse de bois seroit ouverte, et 
qu'on verroit dedans... et ainsi fust fait , car la chasse 
de bois fut désassemblée , et après la chasse de plomb 
fut ouverte la longueur d'un pied et demi.... Ce fait fust 
trouvé le dict roy , du doyen , des susdits , et aussi 
des assistans , qui aultrefois l'avoient vu, aussi frais 



58o NOTES. 

que si n'ayant que cinq à six jours qu'il eut esté tres- 
passé. 

Cela fait , fust enfermée ladite chasse de plomb et 
bien ressoudée, et pareillement la dicte chasse de bois... 
puis fust mis un drap d'or dessus le dict corps.... 

Au regard du cœur du dict roy , il estoit dedans une 
grande boette d'argent , en laquelle la dicte dame l'a- 
voit fait mettre audict pays de Provence , et fust mis 
en une des armoires du chapitre scellé du sçel du dict 
chapitre , et en celui lieu furent le corps et le cœur 
du dict roy , en la manière dessus dite, jusqu'au neu- 
vième jour d'octobre en suivant. Et est à seavoir que à 
toutes les choses dessus dictes , éloient présents deux 
notaires , l'un apostolique et l'autre impérial , pour met- 
tre et rédiger les choses dessus dictes , ainsi qu'ils IV 
voient vu par effet. 

Ce faict, la reine de Sicile, duchesse d'Anjou, envoya 
vers le roi, (Louis XI) pour lui faire part que le roi 
de Sicile estoit dans la dicte église de St. Lô, lequel 
manda incontinent lettres au doyen et chapitre delà 
grande église, et pareillement à l'université, au maire 
et sous-vicaire, et aux gens de justice de la dicte ville 
d'Angiers, contenant comment ils eussent, les présentes 
vues, à ordonner et disposer pour l'enterrement de son 
oncle le roi de Sicile, lequel estait à St. Lô, et qu'ils 
lui fissent l'honneur qui lui appartenait. Et est a noter 
que la reine de Sicile avait faict mettre le corps du roi 
son époux, à la dicte église de St. Lô, le plus secrette- 
ment que possible fust, car ceulx de la dicte ville d'An- 
giers, rien n'en sçavoieut, excepté les dessus dicts. 

Les lettres du roi reçues, les dessus dicts de la dicte 
ville, furent faire commandement que de chacune mai- 
son de la dicte ville, le chef d'icelle se rendît à heure 
dicte et déterminée, à la grand messe, sur grosse pei- 



NOTES. 53 1 

ne, pour voir lire les lettres du roi aux assemblées en 
la dicte église. Furent donc lues les dictes lettres 
au pupitre (alias tribune) de la dicte église, et incon- 
tinent les dictes lettres lues qui portèrent l'effet dessus 
dict, on commença à sonner à la dicte église une clo- 
che JVzrge/iJ qui est à ung clocber couvert de plomb, 
situé sur la dicte église , et pareillement de toutes les 
églises de la dicte ville et faubourgs d'Angiers, sonnè- 
rent par l'espace d'une beure entière. Puis après, fust 
délibéré par les susdits sur l'enterrement du dict roi, 
lequel a esté au cbapître de la dicte chapelle de St. Lô 
par l'espace de sept semaines environ, avec le cœur, en 
la forme et manière que dessus est dit.. Et fut mandé 
par l'administrateur et vicaire de 1 evêché d'Angiers, à 
tous les abbés d'Anjou, qu'ils se rendissent au jour de 
l'enterrement du dict roi décédé, lequel jour leur fust 
signifié... et cependant on préparoit dans la dicte ville 
d'Angiers pour l'enterrement du dict roi... Quand vint 
le mercredi du neuvième jour d'Octobre dessus dict , 
tout fut préparé , tant à la grande église que ez 
frères mineurs d'Angers ; en laquelle grande église il 
y avoitau milieu du chœur une chapelle ardente moult 
belle et magnifique , à quatre croisées et à seize croix 
doubles d'Anjou, de tous les quartiers ; et au milieu de 
la dicte chapelle, y avoit ung hault clocher de bois et 
sur icelui était un crucifix, laquelle chapelle estoit 
garnie dessus et dessous par les côtés, de fine toile noire 
et ez quatre croisées y avoit à chacune, ung grand 
ange qui tenoit les armes et écussons couronnés du 
dict roi; et sur icelle chapelle, y avait de mille à mille 
deux cents cierges de deux livres la pièce. Ez quatre 
cotés de la dicte chapelle, auprès du corps, en quatre 
grands chandeliers, y avoit quatre cierges de chacun 
cinq livres, et aussi par tous les autels de la dicte égli- 



3$a NOTES. 

se, qui sont en nombre de vingt-huit, y avoit à chacun 
deux cierges, de chacun une livre. En outre, estoient 
tous les dessus dicts autels parés hault et bas, de pare- 
ments noirs en lesquels estoit la croix de Jérusalem po- 
tencée, à l'écusson des armes du dict seigneur. 

Hem , à l'entour de la dicte église, y avoit une cein- 
ture de fine toile noire, garnie d'écussons et armes 
couronnées du dict roi, et devant chascun écusson, 
y avoit une grande torche*, lesquels écussons estoient 
tous fin or et argent, et généralement tous ceulx 
qui estoient dans la dicte église. Et icelui jour fut 
ouverte la sépulture du roi quand vint au coup de 
midi. 

Le jour dessus dict, la grosse cloche de la dicte église 
sonna par trois fois, l'espace d'une heure, et avec icelle 
cloche, la cloche de l'Université, afin que chascun se 
rendît aux lieux désignés ; et incontinent que la dicte 
cloche commença à sonner, tous les collèges religieux 
et mendiants de la ville commencèrent pareillement à 
sonner ; et ce faict, allèrent tous à la dicte église de St 
Lô où estoit le corps, et là, dirent ung Sub vcnite^ 
avec l'oraison Inclina et le Fidclium , en attendant 
ceulx de la dicte église cathédrale, lesquels vinrent en 
grand nombre et belle police ; et en faisant leur proces- 
sion j, chantoient à voix basse les sept pseaumes, ainsi 
qu'il est de coustume. . . Eulx arrivés à St.Lô, commen- 
cèrent pareillement Sub venite avec les oraisons sus- 
dictes, et ce faict, les chanoines de la dicte église de St. 
Lô, prirent le dict corps , lequel estoit à la porte sous 
la galerie d'icelle, en une litière, laquelle estoit fournie 
de sel tout à l'entour, et dedans étoit la chasse de 
plomb en laquelle estoit le corps. . . Et dessus il y avoii 
une table fort large, forte, propre à ce, sur laquelle 
étoit ung grand drap d'or cramoisi, pendant jusques à 



NOTES. 383 

terre, lequel estoit bordé toulà l'entour de velours noir, 
et à iceluy velours estaient les écussons couronnés, 
lesquels estoieni moult riches. 

Après icelui drap d'or, estoit la représentation dudict 
prince, vêtu d'un habillement royal de velours cramoisi 
obscur, fourré d'hermine, laquelle représentation avoil 
sur la tête une couronne moult riche; en sa maindextre 
tenoit ung sceptre doré de fin or, et en sa senestre, te- 
noit une pomme, en laquelle on avoit élevé une petite 
croix, pareillement le tout doré... Et avec ce, avoit es 
mainsj gands, chausses et souliers, ainsi qu il est de 
coustume aux rois à avoir. 

Pareillement, à l'issue de la dicte galerie, y avoit ung 
grand poêle tout de velours noir avec goutière^ et fran- 
ges de même, auquel il y avoit six bâtons noirs, lequel 
poêle portoient sur ledit corps et représentation, six 
des chanoines de la grande église, et fust ainsi porté 
jusques en une place qui est entre le château, et l'é- 
glise de St. Lô, nommée les liées, là, où l'Université lat- 
tendoit; à icelle le prirent en la manière que s'ensuit: 

C'est à scavoir six docteurs en droit canon et civil , 
prirent le poêle; vingt écoliers licenciés et tous gentils- 
hommes, et vêtusde noir, portoient le corps. Le recteur 
de l'université se tenoit à la tête, en soutenant et por- 
tant ledict drap d'or, et tous les aultres docteurs, tant en 
droit canon et civil, qu'en théologie, lesquels estoient 
en grand nombre autour dudict corps, et soutenoient de 
tous côtés ledict drap d'or. Et fust ainsi porté par Tune 
des grandes rues de la dicte ville, jusqu'au milieu du 
chœur de la grande église, et fust mis sur la chapelle 
ardente dressée en après. 

Pour conduire ledit corps, estoient en procession et 
par ordre, les couvents; cet assavoir les frères Mi- 
neurs, les Augustins, les Carmes et les Prêcheurs. 



584 NOTES. 

En après, y avoit cinq collèges, c'est-à-dire, la Tri- 
nité, St. Maintebœuf, St. Mainville, St. Pierre, St. Ju- 
lien... Puis se joignoient les chanoines réglés, c'est-à- 
dire : St.-Jean l'évangéliste , et l'abbaye de tous les 
Saints... En après, estoit le collège de St. Lô, et St. i\lar- 
lin, lesquels sont de la fondalion d'Anjou, et avec eulx 
alloient les religieux de l'abbaye de St. Aubin, St. Ni- 
colas, et St. Serge, tous de Tordre de St. Benoit, lesquels 
sont aussi de fondation d'Anjou.,. (Y eut grande alter- 
cation entre lesdits collèges et abbayes, lesquels seroient 
prochains de la grande église. Laquelle altercation au- 
trefois a été entr'eulx et par spécial, quand y a proces- 
sion pour les ducs et duchesses d'Anjou. ) 

Après les dessus dicls, y avoitcinquante pauvres, tous 
vêtus de noir, ayant chacun une grande torche... Puis 
après, les joignoient les serviteurs, chapelains et mais- 
tres chapitriers de la dicte église, deux à deux.. Et après, 
estoit le corps et l'Université., et en suivant, estoient 
les chanoines de la grande église. 

Après eulx, estoient les abbés qui s'ensuivent, tous 
en pontifical, c'est-à-dire: de St. Florence, de la Reine, 
de St. Georges de Louveau , de Chulôches de Pontevis , 
et de Toussaint. Puis, estoient l'administrateur d'Angers, 
les nobles avec les sous-maires et gens de la justice, en 
grand nombre} et c'est à sçavoir, que le cœur du roi 
enchâssé dans une boëte d'argent avoit esté mis avec 
le corps en la dicte chasse ', et incontinent que le corps 
fust posé au milieu du chœur de la dicte église, sous 
la dicte chapelle ardente, tous les collèges, abbayes et 
mendians des susdits allèrent chacun à grande solen- 
nité. Ce faict, ceulx de la grande église commencè- 
rent vrpres et vigiles de mort, ainsi qu'il appartient , et 
faisant l'oHice l'évêque , et tous les abbés assistans jus, 
mies à la fin du service. 



]NOTES. 585 

Le Jeudi au matin, tous les chapelains de la chapelle 
célébrèrent messe pour l'âme du roi. Incontinent que 
le service fut commencé, tous les chapelains qui voû- 
taient chanter ou célébrer furent reçus. Au regard de 
la messe de Requiem , l'évêque ( Charles de Carrel ) la 
dit. Le dict abbé de Louveau fit le diacre, et l'abbé de 
Pontevés sous- diacre , avec chanoines et autres de l'église 
assistants, ainsi qu'il est de coutume. 

La dicte messe achevée , fust faict le service de l'en- 
terrement, et le portèrent en terre, huict des plus 
grands personnages de la dicte église, revêtus en abbés, 
à ce propres et ordonnés. Le recteur, docteur et abbes 
dessus dicts, étant présents, avec grande multitude de 
peuple, et fust ordonné et mis le corps en In sépulture. 

En après, le dict évêque prit le cœur du roi, et le 
porta au revestiaire de l'église, lequel y fust jusque» 
après diner. Et quand vint icelui Jeudi, entre douze et 
une, commencèrent pareillement à sonner la grosse 
cloche de ia dicte église, comme le soir devant, pour 
appeler le collège comme dict est; et pareillement la 
cloche de l'Université sonna, et tous les susdicls se ren- 
dirent en la grande église, pour porter le cœur du roi 
à St. Bernardin, ainsi qu'il l'avoit ordonné en son vi- 
vant, lequel fust porté en la manière que s'ensuit 5 c'est 
àsçavoir: Quatre des dicts docteurs prirent le dict cœur, 
estant sur une litière à quatre bâtons, et au milieu de 
la litière, y avoit trois pièces de bois, en la façon d'ung 
petit escabeau; sur icelle litière avec l'escabeau, y 
avoit ung aultre drap d'or cramoisi, pareil de celui du 
corps, pendant pareillement à terre, de tous les côtés, 
lequel étoit bordé de velours noir avec les écussons 
couronnés, ainsi comme l'auitre ; et sur le dict escabeau , 
y avoit un grand carreau de drap d'or cramoisi, le dict 
drap d'or entre deux; et sur icelui carreau, étoit la 

TOME III. 23 



386 NOTES. 

dicte boîte d'argent > sur bout, en laquelle estoit et est 
encore à présent le cœur. . . Et ainsi, quatre docteurs 
de la dicte Université, avec le recteur et aultres docteurs, 
allèrent au revestiaire de la dicte église, auquel estoit le 
dict cœur, et le prirent, lequel fut ainsi porté jusqu'en 
l'église des dicts frères mineurs, accompagnés des collè- 
ges et abbayes dessus dicts, tous en bel ordre et police, 
avec le dict poesledessus, tout ainsi comme au dict corps; 
et fut mis au milieu du chœur de la dicte église, sous 
une chapelle ardente, pareille à celle de la grande 
église, et le luminaire d'icelle avec toutes les torches, 
et aussi tout le luminaire de la dicte église et chapelle 
de St. Bernardin estoit tout neuf. 

Et c'est à sçavoir qu'en portant le corps et le cœur 
du dict roi, et aussi durant tout le service des deux, 
estoit toujours devant, un héraut de l'ordre du Crois- 
sant, vêtu d'une cotte de velours cramoisi, en laquelle 
estoient les armes de St. Maurice, en l'honneur duquel 
fust fait et commencé le dict ordre. 

Ce faict, tous les collèges dessus dicts s'en retournè- 
rent ung chacun dans son église, faire ung service 
pour le dicl roi, comme ils avoient fait le jour de de- 
vant, lesquels furent stipendiés des deux services, ainsi 
qu'avoit ordonné le dict roi, et demeurèrent seulement 
ceulxdela dicte grande église aux dicts frères mineurs, 
pour faire le service ainsi qu'ils l'avoient faict au corps 
i celui jour, et dire vêpres et vigiles de mort. 

Cela fait , s'en retournèrent en la grande église des 
dicts frères Mineurs , et là , firent le service tous , ni 
plus ni moins , comme le jour devant , excepté que le 
doyen de la grande église dict la messe.... deux des cha- 
noiues firent diacre et sous-diacre , dont l'ung estoit 
docteur en théologie , et l'autre licencié. 

La dicte messe finie , fut faict l'enterrement du dict 



NOTES. 58 7 

cœur, ainsi comme au corps, la dicte Université pré- 
sente, et aussi une de la ville en grand nombre; et pa- 
reillement y eut messe à tout venant en la dicte église 
et aussi en la chapelle de St. Bernardin , en laquelle 
fust mis le cœur du dict roy , garnie à lentour de cein- 
tures et torches , ainsi que la dicte grande église ; et 
aussi y avait cinquante pauvres tous vêtus de noir , avec 
torches neuves comme audict corps, et fust mis le cœur 
du dict roy par le doyen dessus dict, en une petite chasse 
debois, laquelle étoit enchâssée dans une boîte d'argent, 
et icelles mises en une pierre de taille , en laquelle y 
avoit une fenêtre carrée, faite exprès », et incontinent 
que le dict cœur fut dedans , le maçon qui avoit fait 
cette fenêtre la ferma d'une aultre pierre, en laquelle 
y avoit une inscription. 

Et en oultre , il fust mis une grosse grille de fer. 

Lequel cœur fust mis en la chapelle de St. Bernardin, 
devant l'autel de St. Michel , à côté senestre de la cha- 
pelle, ainsi que le dict roy l'avoit ordonné. Et est le dict 
cœur en la dicte muraille, à un pied sur terre.. .En oul- 
tre , joignant la dicte muraille , il y a une représenta- 
tion de bois , couverte d'un drap de velours cramoisi 
bien riche , et bordé à l'entour des armes du roi. 

Ce présent extrait a été baillé manuscrit par la reine 
Jehanne de Sicile, à moi Balthazard Hautnaus, conseil- 
ler et contrôleur des finances , pour le porter à Aix , 
et faire enregistrer aux archives du dict lieu. 

En témoin de ce , j'ai signé au château de Beaufort, 
le 26 Octobre 1481. 

Signé, BALTHAZARD. 



COMPLAINTE 

Composée en 1488 j sur la mort du roi René, par 
Guillaume de Remer ville son trésorier ( * ). 



Provence tu as prou perdu ; 
Mais encore ne le cognois : 
Plus malvais tron y ( tonnère ) pour toi ne fu. 
Bien certes dire tu le dois.... 
Juïïet, ( Juillet ) ce fut un malvais mois, 
Et la lune qui le mena... 
Trestous fault morir , qui vivra.... 

Quant le bon seigneur s'alita , 
Ce fut pour nous un grand domaige. 
Neuf jours durant on ne cessa, 
De prier pour luy , cela sai-je.... 
La royne au-devant de l'imaige 
De Nostre-Dame alloit prier. . . . 
A la mort ne fault reculer. 



(*) Guillaume I.c seigneur de Reruerville en Lorraine près Mets, 
épousa la petite fille de Jean de Vessimon, prévôt de Nancy , et de 
Catherine de Joinville. Leur fils Guillaume II ayant suivi René d'An- 
jou en 1437, ne le quitta plus, et devint son conseiller d'état , son 
secrétaire et trésorier de ses finances, ( place dont il se démit en 
1479, et dont il fut dédommagé par ceJle de maître rationnai. Après 
1 a mort de René Ie r , et de Char'es du Maine, Remerville ayant favo- 
risé le parti lorrain contie Louis XI , ses biens furent confisqués en 
Provence, et sa maison même y fut pillée. René duc de Lorrainel'in- 
demnisa de ses pertes. Guillaume de Remerville avait épousé à Apt 
Françoise de Léyel, et il s'y fixa. Il mourut en i495. 



NOTES. 58g 



L'ung des nobles qui jamais fu 
Mourut dedans la ville d'Aix... 
De la fleur des lys descendu... 
Sa mort nous fu piteux regret ! 
Sur son lit , dedans son palais , 
Rendit l'âme bénignement... 
Il est fol qui la mort n'attend... 



Pleurez petits et grands, pleurez. 
Car perdu avez le bon sire : 
Jamais ne le recouvrerez: 
Cela vous ausè-je bien dire.... 
Sa mort nous sera grief martyre.... 
A ce jour devoit par droiture , 
Payer la debte de nature.... 

En paix nous a tous tems tenu.... 
Et gouverné bien doulcement..,. 
Faulse mort ! tu nous as déçu , 
Et mis en très grant pantsement...» 
Tout soûlas et esbattement , 
Estoient en luy , sans faire tort.... 
11 faut tous penser à la mort.... 



Gens de mestier sont esbahis.... 
Et plusieurs aultres sur ma foy.... 
Assez y perdent... je le dis.... 
Car ils gagnoient avec ques soy.... 
La mort leur a levé de quoi , 
Ils souloient vivre abundamment... 
Contre mort, ne fauit parlement.... 



5r)<> NOTES. 

Dames surtout estaient amées , 
De sa personne sans mentir.... 
Bien les tenoit en point parées.... 
En elles estoit son plaisir.... 
D'avarice n'avoit désir.... 
Ainsins avoit véscu tout temps.... 
Morir convient petits et grands. 

Large estoit comme ung Alexandre „ 
Car il n'avoit rien qui fut sien.... 
Je pense que d'ici en Flandre, 
N'y avoit tel , comme je tien.... 
11 donnoit tout.... Il n'avoit rien.... 
Autant avoit hier comme hui.... 
Tout fut d'aultre , et sera d' autrui. 



Tout le monde pour luy priera. 
(Je le sçay bien en vérité.... ) 
Tant que le monde durera.... 
Car d'un chaseun estoit aimé.... 
Et si la mort l'a emmené , 
Yieulx , ainsins comme jouvens 
Nous devons estre tous contents. 



Dieu luy avoit constituy , 
Le terme ne devoit passer.... 
Une chose que Dieu a dy , 
En peine se peult reculer.... 
Au grand Roi nous fault tous aller 
Rendre compte et reliqua.... 
Bien et mal tout se trouvera. 



NOTES. 5gi 



Dueil angoysseux ! adversité , 
Lui ont donné tout tems affaire.... 
En patience a tout pourté , 
Gardant son ame de mal faire,... 
Pour ne changer son populaire, 
Ne lui donner tribulation.... 
Tout a passé le bon pardon. 

Jamais mort ne fit tant de mal j 
Qu'il a faict de ce bon seigneur.... 
Je les mets tous en général , 
Quel qu'il soit, roy ou empereur, 
Il prenoit joye.... Layssoit doleur.... 
Chassoit désespération.... 
Dieu lui avoit donné ce don.... 



Galien, et vous Ypocras! 
Que n'estiez vous trestous en vie ?... 
Mort pour vray > le roy ne fut pas , 
Je le sçay bien \ en ce me fie y 
De le guérir eussiez envie ; 
Car il n'estoye pas vieulx forU.. 
Garanti l'eussiez de la mort.... 

Avicène, Guidon , Gardon, 
Ne deviez- vous trestous venir ? 
Et Alunphan le bon prud'hom ?.... 
Garder le bon roy de morir.~. 
Vous nous heussiez faict grant plaisir.. 
Jà ne fust pas mort si souldain.... 
Personne n'a point de demain. 



Sq? NOTES. 

La quinte essence en vérité , 
Se devoit bien pour vray trover , 
Et ossi : aurum potabile.... 
Pour lui grant substance donner I 
Vous lavez laissé trespasser 
Pour l'absence de vous trestous.... 
A la fin y passerons tous.... 



On ne peult sçavoir la mort; 
Semel mori , (dict Tescripture) 
Elle prend tout , foible et fort.... 
Elle n'éspargne créature* 
À bien faire metons cure.... 
Il n'en eschapera nessun.... 
Mort est commune à un chascun. 

S ai net Cosme et Sainct Damian [ 
Pourquoi moreustes-vous jamais !.... 
Si vescu eussiez cestuy an, 
Point ne fust mort, je vous promets. 
De si beaulx miracles avez faicts 
Pour le voulloir du roi divin !... 
Il convient morir à la fin. 

Si Dieu nous eust faict ung miracle, 
Si comme fist de Lazarron , 
Monstre nous eust ung beau signacle ! 
Fust esté pour nous ung beau don ! 
Nostres pécbez le méritont.... 
À cella ne fault plus pançer.... 
Après luy nous fault tous aller. 



NOTES. 5 2 5 



En cecy , remède n'y a , 
Que de prier Dieu pour lui..,. 
Nous irons tous quand Dieu plaira. 
Il estoit nostre , et nous à luy.... 
Nostre seigneur et bon amy ! 
Et l'a esté bien quarante ans !... 
Prions pour lui petits et grans.... 



Catholique estoit grandement. . . . 
A l'âme luy soyt mérite , 
Et le garder de damnement, 
Affin que d'enfer il soit quitte.... 
Qui bien faict ., devers Dieu s'acquite , 
Et conqueste gloire éternelle.... 
Quand tout est dict... il n'y a telle. 

Grant signe d'amour nous monstra , 
(Il y a cinq ans justement) 
Ung de son sang il nous laissa , 
Qui nous régira doulcement.... 
Il est d'Anjou pareillement , 
Si comme estoit le roi Loys.... 
Dieu leur donne à tous paradis.... 



Le quart Charles avons pour maistre , 
Qui nous fera beaucoup de biens.... 
Aussi ce nous va-t'il promettre , 
Quand nous promismes estre siens.... 
Si fera il comme je tiens. 
Et son âme en vauldra mieux.... 
Et nous trestous, joynes et vieulx.... 



3 9 4 NOTES. 

Dieu lui donne tel bruict et renom , 
Qu'en bonne paix nous puisse tenir ! 
Car depuis le comte Raymond, 
Provence n'a eu de playsir.... 
Guerre ne pourroit soustenir , 
Car tanstost tout seroit perdu. 
Jamais si pouvre seroit veu. 

Je prie Dieu qu'il aye tel conseil , 
Que nous en puissions mieulx valoir*, 
Je crois que dessous le soleil ., 
Ne pourrons meilleur avoir.... 
Mieulx vault honneur, que tout l'avoir. 
Et ce sera pour vray tourner.... 
En bien nous peut-il gouverner '. 

Amen, 



VERS 

DOCTAVIEN DE St. GELAIS SUR RENÉ. 

Tirés du Séjour d'Honneur. 



»-00«-« 



L'auteur parle de Charles VII, de Jeanne d'Arc, de 
Jehan de la Roche, de Poton, de Lahire, de Brézé, de 
Louis XI, de Jean d'Orléans , comte d'Angoulême, du 
comte d'Armagnac , etc., puis il continue: 

Ainsi plaignant de tous ceulx trépassez, 
Le sort piteulx et cheminant tout oultre , 
Ayant pitié et deuil en cueur assez , 
Voyant les corps en douloureuse monstre, 
Souvenir lors, me présente et me monstre, 
En ung jardin délicieux et verd , 
D'oiseaux tout plein et de feuilles couvert , 
Ung roy assis en préau d'excellence, 
Tout diapré d'inventifve science. 

Chantres a voit doulx et organisans , 
Tous approuvez en nouvelle musique , 
Luths, Tabourins , si bien tympanisans î 
Clairons bruyans , d'harmonie antique. 
Brief, ce sembloit une vie angélique , 
A toujours-mais permanente et durable, 
De veoir ce roy , tryomphant et notable , 
En ce second terrestre paradis , 
Car parfaict fust , et en faits et en dicts. 



5ç)ô NOTES. 

De sens , de mœurs ., de noble géniture > 
Fut aorné, rien de ce n'y failloit ; • 
Des dons de grâce et de ceux de nature , 
Et de fortune , ung seul n'y défaiïïoit. 
Tant libéral, qu'à toutes mains baillait, 
Plus prompt à don 3 qu'on n'ait fait la demande \ 
Parfait en bien, subtil d'invention, 
En faicts nouveaux d'estrange notion. 

Poëthe expert, aymant littérature, 
Vray orateur comme de Tulle fils. 
Je m'esbahis de toy, certes nature , 
Quand si très digne et noble tu le fis, 
Pour tost mourir!... Car en termes confits 
D'urbanité et de doulce parole, 
Oncques Platon , ne beust à son école 
Disciple tel!.. Ainsi de double honneur, 
Fut décoré cettui royal seigneur. 

Brief, je fus lors de merveille surpris, 

Et bien pensay, ailleurs qu'en ce siècle estre, 

Quand j'apperçus homme de si hault prix, 

Environné de louenge terrestre... 

Et bien pensois, qu'il fut d'accident maistre, 

Non redoublant lortune, ne dangier; 

Mais je avisay en ce noble vergier, 

Près de ses pieds une abyme profonde, 

Plaine des pleurs, où tout regret abonde. 

Pitié l'avait surprins en désarroy, 

Au plus grand heur de sa prospère vie... 

Et jaçoit (quoique) or, qu'il fust quatre fois roy ; 

Si ne fust pas sa plaisance assouvie. 



NOTES. 5g 7 

Tant que des pleurs et larmes de ses yeulx, 
Avoit couvert et arrosé ces lieulx... 
Jaçoit qu'il fut d'Anjou la vraie souche ! 
Heureux est cil que fortune ne touche ! 

Ung arbre y eust, hault et apparoissant, 
Duquel pendoit parmi chascune branche 
Ung radieux et merveilleux Croissant, 
Garny d'or fin et esmailleure blanche, 
Duquel y eust en escripture franche, 
Loz en croissant, en gravé et compris. 
Telle devise avoit ce seigneur pris, 
Non sans raison, car son loz fesoit croistre, 
Sur tous vivants qui eut eu loz, et estre. 

Puis, à ung bout de cest arbre, je vis 

Ung escusson plaisant entre dix mille, 

Où j'apperçus ung estrange devis, 

« Hierusalem, Arragon et Sicile, 

« Et puis d'Anjou, duché nohle et fertile, 

« Le champ entier, et de Baj le blazon... 

Dont je cogneuz, que cettuy par raison, 

Devoit durer., si terrestre chêvance, 

Peult faire au moins à nulz hommes avance. 

Or est-il mort !.. Quelque bruit qu'il y ait eu! 
Sa vie fut long-temps à jaculée 
Plus ne sera cestui désormais veu, 
En son chasteau d'Angiers et Reculée... 
Prouvence en est encore adollée, 
Et regrette jour et nuyct son seigneur- 
Quel remède?.. Certes ^ c'est le meilleur, 
Priez à Dieu, qu'en paradis le mette, 
Riens mieulxne vov, que pour lui je souhaite. 



3g8 NOTES. 

Ainsi, passant du pays fortuné 
Des longs détroits, en paine moult austère, 
Plaignant la mort du bon feu roy Régné, 
Qui des roys fut, vray oncle, filz et frère. 
Je, extorquant mes yeux en la misère 
Du bois fatal, vis ung roi de Milan... etc. 



VERS 
DE M. NÉGREL FERAUD, 

INSÉRÉS DANS LA RUCHE PROVENÇALE. ( 2.' année , 

ir Liv. P. 3. ) 



Et toi des meilleurs rois, ô le parfait modèle, 
René, qu'adore encor la Provence fidèle, 
Accepte par ma voix, l'hommage qui t'est dû, 
Et qu'un fils d'Apollon ne doit qu'à la vertu !.. 
Pour charmer les ennuis de la longue soirée, 
Lorsque le froid hiver a blanchi la contrée, 
Quand le raisin sucré, le fruit de l'olivier, 
Ont coulé sous la presse et rempli le cellier, 
Près du large foyer où le sarment pétille, 
Le laboureur raconte à sa jeune famille 
Quelques vieux fabliaux, honneur de l'ancien temps. 

S'il parle de René, l'attention s'éveille, 
Le cercle est resserré, chacun prête l'oreille... 
« Alors j dit le vieillard, alors dans nos vallons, 
« Des soldats n'allaient point ravager les moissons: 
« Aux chants qui s'élevaient des fertiles campagnes , 
« Le berger répondait du sommet des montagnes, 
« Et de nos bons ayeux tout comblant les désirs, 
« Ils savaient allier les travaux aux plaisirs. 

Heureux le souverain peu vanté dans l'histoire, 

Et dont le laboureur garde encor la mémoire!.... etc. etc. 



4oo NOTES. 

Nous regrettons bien vivement qu'une traduction fran- 
çaise ne puisse rendre la touchante naïveté, lestile ori- 
ginal, et les détails gracieux de l'épisode du roi René, 
dans le quatrième chant du poème des vers à soie, publié 
en 1819, par M. Diouloufet. 



FIU DES NOTES DU TROISIEME ET DERNIER VOLUME. 



ERRATA DU TOME III. 



LIVRE VIL 

Page 15 ligne 7, dont vous* lisez: dont nous. 
Page 121 ligne 9, suvant, lisez: suivant. 
Page 132 ligne 21, retent lisez: retenti. 

LIVRE VIL 

Page 176 j pièces justificatives n°.VII, lisez: pièces 
justificatives. 

NOTES. 

Page 273 ligne II, Lambese lisez: Lambesc* 

Page 274 ligne 15, taxcé, lisez: taxé. 

Page 289 ligne 23, dieu lui a, lisez: dieu a. 

Page 296 ligne I re , jamais durant lisez: jamais ri 

durant. 
Page 300 ligne 17, conseils, lisez: consuls. 



iDEC 1 2 1985 



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